JE RACONTE

Nicole

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Un matin de mai, à l’approche de la semaine pascale, en arrivant à la fac, je suis tombée sur Alma. Elle était pâle et morose. J’avoue que, depuis qu’on se connait, je ne l’avais jamais vue d’une apparence aussi fixée. Qui dit Alma dit mouvement ! Gaieté ! Vie ! C’était clair pour tout le monde. Et pourquoi diable aujourd’hui, on la voyait se promener avec un visage d’enterrement ! Elle avait l’air préoccupée… je me suis approché :

– Alma, qu’est-ce qui ne vas pas? Tu n’es pas dans ton état normal, je le vois. Dis-moi ! 

Du coup, elle me prend par le bras, m’invite à m’asseoir et me raconta d’un trait ce qui la tracassait autant :

« Tout à l’heure en venant ici, à la rue Oswald Durand, j’ai croisé Nicole, une de ces personnes livrées à elles même ; qu’on traite de mendiants, de sans- parts, de sans-abris : une victime de traumatisme psychique, une folle. Et elle se disputait avec un homme, m’explique-t-elle.

«  Presque toujours, elle s’asseyait à même le sol devant ses affaires empaquetées dans des sacs en plastique; les jambes repliées, les bras croisés sur ses genoux servant d’oreiller à sa petite tête de névrosée. On aurait dit en ses propres bras, abandonnée; elle partait chercher  dans une muette et horrible rumination ce dont la nature même l’avait à tout jamais enlevée.

« Elle n’avait pas l’air d’avoir plus de dix-huit ans, mais le fait d’avoir les cheveux ramassés par un morceau de toile jointe à la profondeur de ses yeux lui conférait un semblant de veille femme. Seulement, quelques crasseux que puissent être ses vêtements, on pouvait encore voir l’élégance et la grâce qui la caractérisaient.

« Habituellement, vêtue d’une tunique bleue au longue manche, d’une jupe en fine toile noir à fleur resserré à la ceinture par un madras gris, noir, rouge ou de toute autre couleur. Ses pantoufles usées abritaient des pieds aux talons écorchés et poussiéreux. Je me souviens de ce temps défunt où elle était la propreté même !… Jamais, au grand jamais, ces pieds n’aurait été si près de la terre lorsque les regrettés Monsieur et madame Vilatte, ses parents, vivaient encore !… Miriam, Léon, Jeanne, tout Turgeau enfin, sont en mesure d’en témoigner ! »

Durant son histoire, je n’arrivais pas à la suivre. Qui lui dit que la petite folle se faisait appeler Nicole ?…Qu’elle est une Vilatte et qu’elle est de Turgeau ! C’est qu’à un moment de la durée, Alma avait entendu une femme, qui elle aussi assistait à la scène, criée : « Nicole ret siveye afé w, m prale plente polisye yo. »

« Quant à l’homme avec qui Nicole se disputait, vu de près, il devait être dans la cinquantaine. Un sac accroché à son épaule, il ne quittait pas des yeux les bagages de la femme. On aurait dit « Malice » au pays du réel à la quête d’un «Bouki» à qui il pourrait jouer un de ses tours d’escamotages, poursuivait Alma dans son histoire qui devenait de plus en plus intéressante.

« Absorbé par son projet, il faisait des allés et venues. Voulant afficher désintérêt et complaisance, il se mettait à parler mais son visage laissait deviner un type rusé, un voleur, un baratineur à bon marché. »

–  Il continuait à parler au rythme de ses sourds-muets mouvements, ajoutai-je pour faire comprendre à Alma que j’étais à fond dans son histoire

– Ah, n’en parlons  pas ! Je me croyais spectateur d’un cirque-théâtre pathétique, répliqua-t-elle en se déridant un peu.

Mais Alma ne se laissait pas interrompre facilement, elle continua son récit ave grands coups de gestes et de mimiques, rendant ainsi vivant ses personnages, me plongeant totalement dans le décor.

« Soudain voyant que la petite dérangée n’était pas du genre à se laisser duper, il cracha tout bonnement : « Son w moun fou w ye ; koumanm ta fe vòlò w la »

« S’armant d’une roche, elle lui demanda aussi vrai que je te le dis : « Deplase kò w zafe m mesye, m pral plente polisye yo pou ou ». Mais celui-ci, jouant la sourde oreille, resta « Tennfas ».

« Évidemment, si tu as l’habitude de faire des petites escapades au centre-ville de Port-au-Prince, surtout dans les environs du Bureau National d’ethnologie; tu as sûrement l’habitude de les voir, ces agents de police, pour la protection et le service des élus du peuple en tant que mandataires. Et si jamais les rôles venaient à s’inverser! Ils font partie du tableau mais il faut croire qu’ils ne se le rappellent pas. Ces gros lards ont la mémoire courte. Ils ont l’air indifférent sinon content de cette querelle. »

C’est l’une des choses que j’aime chez Alma, elle commente elle-même ses histoires, je m’en lasse jamais…

« Affalés dans la Pickup toute la soirée, ces policiers semblaient plutôt jouir du spectacle que l’homme était venu leur offrir de si bon matin. Sans se sentir concerner, ils regardaient, silencieux, décontractés. Certains étaient dans la voiture ; d’autres à l’extérieur appuyés contre la défense de celle-ci échangeant rires et plaisanteries. Ils ne faisaient rien.

« Il fallait que tu vois à quel point j’étais en colère. Tout autour, des gens, montant descendant, allaient et venaient ; un seul mot les caractérisait INDIFFÉRENCE INDIFFÉRENCE INDIFFÉRENCE ! Une indifférence qui, quoique sachant dans quel monde nous vivons, m’avait tout l’air étrange !

« Nicole menaça de nouveau l’homme, mais ce dernier ne voulait toujours pas déguerpir. Je me demande d’où peut bien venir un tel courage? Et des paumes de ses mains, il la poussa et elle trébucha sur le sol bétonné. Cette fois c’en était trop ! Pendant que je m’apprêtais à traverser la rue pour aller rappeler à ses gendarmes (ce que toute petite déjà, on me disait être leur devoir) elle était déjà debout. Debout, cette fois, se lançant à la poursuite de ce prestidigitateur qui s’en allait avec ces affaires.

« Tout s’est déroulé, là où d’habitude sur le bas-côté, avant que le mur du palais national ne serve de brise-soleil à sa résidence à ciel ouvert. Sur son transport de colère, j’ai vu mon humanité perché du haut du fil d’une lame.

« Nicole ! Pauvre Nicole! Jésus, Marie, Joseph, tous t’ont laissés…Si seulement!…son existence aurait pu être je ne sais quel autre chose d’estimable que cette défaillance continuelle, irrémédiable et éternelle; plus que la moitié des catastrophes réunis et connus », sur ces mots Alma termina son histoire. Je restai silencieuse, car je ne savais pas quoi lui dire, comment la réconforter, je me contenterais juste d’être-là pour elle, d’être une oreille attentive.

Il paraît que la dame-spectateur avait aussi dit à Alma, que le fameux 12 janvier avait tué toute sa famille à cette petite. Voilà comment subitement, elle s’était retrouvée seule et en détresse. Face à tout ! Face à elle-même! Je comprenais la détresse d’Alma à cause de son impuissance face à tant de misère.  Et le gouvernement, et les aides humanitaires, et les institutions… rien! Les gens, très vite ont été œil pour œil… Dent pour dent. Si seulement au lendemain du tremblement de terre, Nicole avait été l’objet d’une quelconque forme d’accompagnement ou d’une quelconque forme de suivi. Peut-être, je dis bien, peut-être les choses seraient différentes pour elle. Mais neuf ans après, il y a encore des gens qui vivent sous les tentes.  La vie se fait de plus en plus dure, et les gens sont de plus en plus indifférents, cruels et meurtriers. Le hasard a déposé Nicole sur le portail de l’errance !

Petite Nicole, si la rue et ses péripéties ne te disaient pas à chaque seconde que tu n’es qu’un vulgaire assemblage d’os et de viande sans importance. Un corps-mort animé par des eaux en mouvement insignifiantes, une humanité froide comme le nez d’un chien. Si seulement c’était autrement! Et pour reprendre les mots d’Alma, ton existence aurait pu être je ne sais quel autre chose d’estimable que cette défaillance continuelle, irrémédiable, éternelle ; plus que la moitié des catastrophes réunis et connus. Mais de la rue, allait et venaient de sordides physionomies aux regards d’acier, taraudant distribuant offense et maltraitance. Comme les arbres, les animaux, les rivières et les fleuves, Nicole n’as point été exempt de cette génialité poétique ni de cette généreuse distribution qui s’en suive. Le monde ainsi fait, il ne te reste qu’une seule pensée à cueillir, SOLITUDE !

Aldana Lorve

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