JE RACONTE

Toutes les petites filles de la terre, assassinées ou pas encore

Vous êtes nombreux à me demander mon avis sur l’affaire de cette petite fille de 5 ans brutalement assassinée et retrouvée sur une pile d’immondices en date du 7 février 2021. D’abord kidnappée, ligotée, martyrisée et ensuite étouffée selon les dires de sa mère qui a remarqué des traces de corde sur son cou.  J’avoue ne pas savoir quoi dire d’une telle tragédie. C’est plus le genre de choses devant lesquelles on reste bouche bée.

La nouvelle m’est parvenue comme un coup de fouet en plein dos. Je m’étais préparée et habituée à toutes les scènes de violence possibles. C’est plus au moins l’avantage de vivre en Haïti, me dis-je ironiquement. Je m’étais décidée à me concentrer sur des choses plus positives, plus constructives. J’essaie tant bien que mal de me concentrer sur mes études. De ce fait, je reste souvent chez moi à lire un nombre incalculable de textes que des proches m’ont passés et/ ou suggérés. Une façon d’aiguiser mon épée de combat.

Quand je m’ennuie, je fais un coup d’œil vite sur Facebook (le journal universel) où je regarde les story des gens heureux ou pas et les publications les unes plus hilarantes que les autres des vaut-rien du gouvernement ou de l’esprit critique des simples citoyens ou des critiques des citoyens « simples d’esprit ». On ne le saura jamais. Mon petit copain trouve que je passe trop de temps sur les réseaux sociaux. D’après lui, je devrais plus me focaliser sur mes projets d’études pour ne pas devenir une bluffeuse qui profite des malheurs des autres pour faire son métier. « Militante féministe n’est pas un métier c’est plus que ça. C’est un combat qui doit-être entremêlé avec l’essence même de ton être comme ces tresses que tu portais. Alors ma chérie promets-moi de faire des études. Des études Mariah, des études c’est ce qui sauvera le monde » me sermonne t-il souvent. Quand je suis d’humeur distrayante, je lui réponds qu’il se trompe et que c’est la poésie qui changera le monde.

Bref, visiblement la petite n’a pas su lire assez de poésie.

L’un comme l’autre, nous avons tous les deux tort.

J’ai d’abord vu ses yeux. Son regard si doux, si vif. J’ai vu les petits bouts de diamants et les milliers d’étoiles qui illuminaient son âme. Elle avait de très beaux yeux. J’ai vu son sourire, ensuite j’ai fermé mon téléphone pour revenir à mes lectures.

Je pars à la rencontre de Bourdieu qui raconte des choses assez bizarres sur la violence. D’après lui, en plus de la violence entre les personnes, la plus connue, il existerait un autre type de violence appelé violence structurelle. Celle-ci est le rapport inégalitaire  dans les ressources que disposent les classes dominantes et les classes dominées avec la conspiration de l’État. À croire que Bourdieu comme beaucoup de gens ici ont dû mal comprendre Marx, l’économie, la politique ou encore le besoin que ressent un kidnappeur de tuer de sang froid une petite fille de 5 ans. Entre nous, qu’est-ce qu’il en sait de la violence, lui? Violence d’État ? Ou violence criminelle ?

Violence partout et toujours. Sociologie mon œil !

Sait-il seulement qu’en ce moment une mère est inconsolable? Elle était juste au mauvais moment et faisait partie de la mauvaise classe ? Elle n’avait qu’à avoir les 40 milles dollars us demandés ? Elle n’avait qu’à ne pas avoir une fille ? Ne savait-elle pas qu’en ce moment, on enlève tout ce qui bouge ? Et puis après tout, qu’est ce qui lui a pris d’être née ici, en Haïti, à Martissant en plus ? Et depuis quand marchande de pistache était un métier qui rapporte ? Pourquoi ne possédait-elle pas une factorie ou une chaîne de grand supermarché comme certaines personnes ? L’idiote !

Je reviens sur le sourire de la petite. C’est plus agréable et plus apaisant comme image. Son sourire donne espoir. Ses lèvres cadencent une joie inouïe qui peut remonter le moral de n’importe qui. Elle était si belle la petite !

Son visage rappelle celui de toutes les petites filles que j’ai rencontrées dans ma vie. Celles qui m’ont tendu un bonbon. Celles qui me réclament une lecture Les malheurs de Sophie  à la bibliothèque où je travaille. Celles que je croise au supermarché et qui m’apportent tout ce que ses bras peuvent attraper sur les étagères. Celles sur une vieille photo jaunie sur qui on me raconte une histoire drôle. Celles dans les notes de biographie qui deviennent des grandes dames à la fin. Celles avec qui je jouais au marel sur les cours de récréation quand j’étais enfant. Moi-même, il y a 20 ans de cela.  Vous-mêmes, vos enfants, vos nièces. Toutes les petites filles de la terre.

Elle est victime de la cruauté ambiante . Elle est victime d’un mauvais calcul de la part de Max Weber qui propose de remettre le monopole de la violence entre les mains de l’État. Ce dernier n’étant ni savant ni politique n’a pas su comprendre qu’on ne demande pas à des chiens affamés de surveiller de la nourriture. Ils dévoreront même le propriétaire sans scrupules.

La petite, qu’avait-elle fait ou pas eu le temps de faire?

Elle n’a pas eu le temps de voir sa poupée grandir ni de pouvoir détester ses jouets. Elle n’a pas eu le temps de se rebeller contre ses parents. Elle n’a pas eu le temps de faire sa première communion, d‘embrasser un garçon, d’avoir le cœur brisé par un amoureux. Elle n’a pas eu le temps d’utiliser des serviettes hygiéniques ou même un préservatif. Elle n’a pas eu le temps de passer son bac, elle n’a pas eu le temps de s’inscrire à l’université, de lire un certain Bourdieu dont les écrits n’ont pas servi à l’épargner de la violence. Elle n’a pas eu le temps de se revendiquer féministe et de prendre position pour tel ou tel courant. Elle n’a pas eu le temps de trinquer la vie avec des ami-e-s. Elle n’a pas eu le temps de vouloir faire un master à l’étranger. Elle n’a pas eu le temps de publier son premier livre. Elle n’a pas eu le temps de croire en une nouvelle Haïti. Elle n’a pas eu le temps de vouloir se suicider. Elle n’a même pas eu le temps de vivre. Nous n’avons pas le temps de vivre.

Son visage est révélateur. Il dit tout.

Son visage est un miroir.

Répète avec moi : Miroir, miroir, à quand mon tour ?

Perchée chez moi entre quatre murs et un vieux oranger fatigué de l’ombre qui se piaffe de ses branches à lire des bouquins, suis-je épargnée ? Je suis tourmentée, ai-je un avis sur sa mort ? C’est cruel mais c’est déjà fait.

Quelle réparation pour sa famille ?

J’appelle mon amie, étudiante chevronnée en droit. Je lui demande. « Mariah, la loi de 1967, ou la Convention des droits des enfants », me répond-elle.

Je n’ai pas eu le temps de vérifier leur contenu. Je me refuse le droit. Car nulle convention au monde ne peut sécher les larmes d’une maman perdant son enfant dans de pareilles circonstances. Mon cœur se déchire. Je suis en colère.

Vous voulez que le pays change, changez-le. Vous exigez le départ du président, exigez-le plus fort. Vous voulez manifester dans les rues. Faites-le mais, redonnez sa vie à la petite. Là seulement j’aurai un avis.

De grâce, cessez de l’appeler petite. Elle a un nom. Elle s’appelle Mariah, Naïza, Sandra, Rachelle, Mélissa, Pascale, Lisa, Richelande, Came-suze, Lovely, Andrise, Audrey, Kattia, Lia, Jaelle, Jenifer, Mirlande, Elda, Manoucheka, Medgina, Aurelie, Sephora, Betina, Dina, Julienne, Deborah, Syndia, Regine, Christina, Sophonie, julie.……….

 Mariah C. Shéba BAPTISTE

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