JE RACONTE

Mille folies | Partie IV

Et stop ! L’appareil s’arrêta net pour laisser tomber un morceau de carton menu minutieusement plié en éventail par un savant mécanisme, sous le regard goguenard des clients et du personnel qui s’étaient rapprochés sans que je m’en rende compte. Leurs yeux épiaient mes expressions, mes mouvements. Je n’en avais cure. Seul m’importait ce petit bout de papier et ce qui pouvait s’y trouver inscrit.

Le gars à la peau basanée le prit, le déplia et le lu, l’air détaché comme s’il savait déjà à quoi s’en tenir. Je me retins de lui lancer des remarques acerbes en manque de gentillesse : Non mais, te gène surtout pas ! Gâche-moi ma joie ! Il n’aurait pas pu y mettre un peu moins de cynisme ? Plus de suspens, d’intrigues… ! Pff ! Je sentais diminuer ma flamme pour ce nouvel espace, tout d’un coup. Je me dis que ça sentais l’arnaque à plein nez ! Pour un peu, je les planterais tous là et m’en irait sans toucher la prime, tiens ! Histoire qu’ils sachent tous que c’est moi qui gère ma vie, mon fric et mes pulsions, pas eux.

Dans mes rêves, oui !

Je suis restée ancrée là, idiote pathétique, sachant par avance que j’allais regretter cette pulsion. Une autre fois. Le corbeau refusait la leçon. Mais qu’importe. Je me ressaisis, ce n’était pas le moment pour ces sentiments négatifs. Je n’y croyais pas du tout mais au cas où le karma ou je ne sais quelle autre force de la nature voudrait concrétiser mes pensées… je croisai les doigts et pensai fort à la première chose qui me passa par la tête : des vacances de rêve dans un pays de rêve ! Que cela soit…

L’instant d’après, tout était terminé. Aucun cérémonial, juste une enveloppe que me tendait le gars couleur de pêche. Les autres clients et le personnel curieux étaient déjà retournés à leurs activités… Quoi ? C’était tout ?!? J’aurais pu en pleurer de dépit. Me voler ainsi ma vedette dans un moment si important de ma vie… ?!? C’est quoi, ces manières ?!!

Je décidai de ne pas leur offrir le spectacle de ma déception plus longtemps. Je glissai l’enveloppe fermée dans une poche de mon chemisier, pris les paquets (qui me parurent soudain si encombrants !) et repris le chemin en sens inverse. Au moment de passer la porte du magasin, le gardien tenta un essai pour savoir de quoi il s’agissait :

– Satisfaite ?

– Qui sait ?

Il me regarda, déçu. Je l’étais aussi. Il se risqua néanmoins à faire une autre tentative :

– Vous allez revenir, n’est-ce pas ?

– Ca, ça va dépendre… on verra bien !

Je lui lançai un sourire jaune mettant fin aux questionnements inutiles et piquai une tête vers chez moi. Là où j’aurais dû rester bien gentiment !

Je franchis l’immeuble en même temps que Diane, revenue de sa nuit de garde en internat. Elle haussa le cil à la vue de mes lourds colis mais eut la bonne intuition de ne pas poser de question. On trouva Sam assis sur mon lit en train de chatter sur son portable. Il le déposa aussitôt qu’il nous vit et vint m’aider à tout transporter dans notre minuscule cuisine, saluant ma sœur au passage puis il s’appuya sur la table centrale et me fit face :

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Ça en valait la peine… ?

– Comment tu as su… ?

– Su quoi ?

Je compris : il avait pioché dans le tas. Capois rusé ! Diane nous rejoignit et s’appuya contre la table, près de mon ami, le regard anxieux, fouillant dans les paquets en quête de je-ne-sais-quoi.

J’extirpai ma monnaie de ma poche et en tirai l’enveloppe légère en un même mouvement. Je déposai le tout sur la table entre les deux et m’assit en tailleur par terre, la tête emprisonnée dans les mains, leur racontant toute l’histoire, du début. La frénésie m’avait subitement quittée pour faire place à un sentiment de… vide.

Sam me regarda, secoua la tête mais se garda bien d’émettre la moindre opinion, tandis que Diane, après avoir pris le soin de lui restituer le montant prêté de sa poche, déchirait l’enveloppe, la mine aussi sérieuse que si elle auscultait l’un de ses patients. Elle parcourut brièvement le contenu de la feuille et partit tout à coup d’un éclat de rire énorme. Enorme. Elle fut rapidement imitée par Sam qui venait de lui tirer l’enveloppe de la main.

Je haussai un sourcil, légèrement soupçonneuse mais entièrement curieuse à nouveau, regardant mon ami d’un air énigmatique, m’attendant à ce qu’il me révèle le fin mot de l’histoire. Ce qu’il sembla peu disposé à faire, courbé de rire comme il l’était ! Alors, n’y tenant plus, je lui arrachai le papier des mains. L’instant d’après, je me tordais de rire à mon tour.

Quand nous nous fûmes tous trois calmés, Sam eut un clin d’œil vers ma sœur puis tourna la tête vers moi, la question à mille euros sur les lèvres :

-Alors… tu y retourneras ?

Je fis semblant de me plonger dans d’intenses réflexions puis, quand j’estimai le suspens suffisant, je lançai résolument :

– Et pourquoi pas ? Après tout, ils viennent de me donner mille bonnes raisons de le faire…

FIN.

Mendjie Richard

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