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Sortir de l'ombre - Fè yo konnen w!

Tag: Nouvelle

Mille folies | Partie IV

Et stop ! L’appareil s’arrêta net pour laisser tomber un morceau de carton menu minutieusement plié en éventail par un savant mécanisme, sous le regard goguenard des clients et du personnel qui s’étaient rapprochés sans que je m’en rende compte. Leurs yeux épiaient mes expressions, mes mouvements. Je n’en avais cure. Seul m’importait ce petit bout de papier et ce qui pouvait s’y trouver inscrit.

Le gars à la peau basanée le prit, le déplia et le lu, l’air détaché comme s’il savait déjà à quoi s’en tenir. Je me retins de lui lancer des remarques acerbes en manque de gentillesse : Non mais, te gène surtout pas ! Gâche-moi ma joie ! Il n’aurait pas pu y mettre un peu moins de cynisme ? Plus de suspens, d’intrigues… ! Pff ! Je sentais diminuer ma flamme pour ce nouvel espace, tout d’un coup. Je me dis que ça sentais l’arnaque à plein nez ! Pour un peu, je les planterais tous là et m’en irait sans toucher la prime, tiens ! Histoire qu’ils sachent tous que c’est moi qui gère ma vie, mon fric et mes pulsions, pas eux.

Dans mes rêves, oui !

Je suis restée ancrée là, idiote pathétique, sachant par avance que j’allais regretter cette pulsion. Une autre fois. Le corbeau refusait la leçon. Mais qu’importe. Je me ressaisis, ce n’était pas le moment pour ces sentiments négatifs. Je n’y croyais pas du tout mais au cas où le karma ou je ne sais quelle autre force de la nature voudrait concrétiser mes pensées… je croisai les doigts et pensai fort à la première chose qui me passa par la tête : des vacances de rêve dans un pays de rêve ! Que cela soit…

L’instant d’après, tout était terminé. Aucun cérémonial, juste une enveloppe que me tendait le gars couleur de pêche. Les autres clients et le personnel curieux étaient déjà retournés à leurs activités… Quoi ? C’était tout ?!? J’aurais pu en pleurer de dépit. Me voler ainsi ma vedette dans un moment si important de ma vie… ?!? C’est quoi, ces manières ?!!

Je décidai de ne pas leur offrir le spectacle de ma déception plus longtemps. Je glissai l’enveloppe fermée dans une poche de mon chemisier, pris les paquets (qui me parurent soudain si encombrants !) et repris le chemin en sens inverse. Au moment de passer la porte du magasin, le gardien tenta un essai pour savoir de quoi il s’agissait :

– Satisfaite ?

– Qui sait ?

Il me regarda, déçu. Je l’étais aussi. Il se risqua néanmoins à faire une autre tentative :

– Vous allez revenir, n’est-ce pas ?

– Ca, ça va dépendre… on verra bien !

Je lui lançai un sourire jaune mettant fin aux questionnements inutiles et piquai une tête vers chez moi. Là où j’aurais dû rester bien gentiment !

Je franchis l’immeuble en même temps que Diane, revenue de sa nuit de garde en internat. Elle haussa le cil à la vue de mes lourds colis mais eut la bonne intuition de ne pas poser de question. On trouva Sam assis sur mon lit en train de chatter sur son portable. Il le déposa aussitôt qu’il nous vit et vint m’aider à tout transporter dans notre minuscule cuisine, saluant ma sœur au passage puis il s’appuya sur la table centrale et me fit face :

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Ça en valait la peine… ?

– Comment tu as su… ?

– Su quoi ?

Je compris : il avait pioché dans le tas. Capois rusé ! Diane nous rejoignit et s’appuya contre la table, près de mon ami, le regard anxieux, fouillant dans les paquets en quête de je-ne-sais-quoi.

J’extirpai ma monnaie de ma poche et en tirai l’enveloppe légère en un même mouvement. Je déposai le tout sur la table entre les deux et m’assit en tailleur par terre, la tête emprisonnée dans les mains, leur racontant toute l’histoire, du début. La frénésie m’avait subitement quittée pour faire place à un sentiment de… vide.

Sam me regarda, secoua la tête mais se garda bien d’émettre la moindre opinion, tandis que Diane, après avoir pris le soin de lui restituer le montant prêté de sa poche, déchirait l’enveloppe, la mine aussi sérieuse que si elle auscultait l’un de ses patients. Elle parcourut brièvement le contenu de la feuille et partit tout à coup d’un éclat de rire énorme. Enorme. Elle fut rapidement imitée par Sam qui venait de lui tirer l’enveloppe de la main.

Je haussai un sourcil, légèrement soupçonneuse mais entièrement curieuse à nouveau, regardant mon ami d’un air énigmatique, m’attendant à ce qu’il me révèle le fin mot de l’histoire. Ce qu’il sembla peu disposé à faire, courbé de rire comme il l’était ! Alors, n’y tenant plus, je lui arrachai le papier des mains. L’instant d’après, je me tordais de rire à mon tour.

Quand nous nous fûmes tous trois calmés, Sam eut un clin d’œil vers ma sœur puis tourna la tête vers moi, la question à mille euros sur les lèvres :

-Alors… tu y retourneras ?

Je fis semblant de me plonger dans d’intenses réflexions puis, quand j’estimai le suspens suffisant, je lançai résolument :

– Et pourquoi pas ? Après tout, ils viennent de me donner mille bonnes raisons de le faire…

FIN.

Mendjie Richard

Mille folies | Partie III

– Eh bien… bonjour l’accueil ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Rien, je…

Et tout d’un coup, une idée, une évidence. Brillante. Effrayante. Je m’ignorais une telle sans-gêne, pour une affaire aussi banale. Ma peau se mit à me picoter rien qu’à la perspective de cet enfantillage… Mais ce n’était pas le moment de faire causette avec ma conscience.

– Ecoute, Sam, assieds-toi, installe-toi, je te reviens maintenant. Mais passe-moi cinq cent gourdes illico stp !

– Mais…

-Vite, je t’explique après !

Sam obtempéra. Quand on a déjà si peu d’amis dans une nouvelle ville, on ne prend pas le risque de les perdre pour si peu. Non ? Je me trouvai laide, tout à coup. Mais il y avait urgence ! Je les lui soufflai donc à pleine main, lui envoyai un baiser du bout des doigts en marmonnant un « tu me sauves la vie », histoire de camoufler ma gène et me voilà partie en direction de mon nouvel entrepôt. C’est fou, cette excitation subite, inattendue! Tant de petits riens qui nous font vibrer…

En route, le doute me revint sous une autre forme : et si la caissière m’avait doublée ? Et si ça ne valait vraiment pas la peine ? Quelle folle, mais quelle folle ! Je le remballai : bah, on verra bien assez tôt ! Pour le moment, je me sentais joyeuse, aventureuse, excitée et craintive en même temps : Je me sentais vivante ! Seul ça comptait, non ?

Le temps de le dire, je me retrouvai devant la caissière qui souriait nettement moins, maintenant. Mais je m’en fichais. J’étais partie depuis près de dix minutes, il m’avait fallu plus de temps que je ne l’avais escompté : j’étais arrivée in extremis. Mais j’étais bien là. C’était le plus important, ce me semble. Elle fit signe à un autre caissier gigantesque que ce n’était plus la peine d’aller chercher le patron et il eut un air entendu. L’enfant prodigue était de retour ?

Je souris en mon fort intérieur, réprimant un petit frisson coquin. Ça s’annonçait plutôt bien.

Je m’éclipsai alors à nouveau pour aller remplir le panier bleu cueilli à l’entrée de victuailles et de provisions dont je ne pensais même pas avoir besoin : du pain, du shampoing, quelques serviettes hygiéniques, du savon liquide et, oh, il me fallait un jeu de tasse pour l’offrir au nouveau couple Bernard ! Et me revoilà en train de gambader partout dans le magasin, essayant d’ajuster mon panier au poids de mon Hyppolite. Ou plutôt de mes deux Pétion. Peu importe.

Je finis par retourner devant la caissière (qui avait dû mettre un signet Caisse Fermée pour bien me garder ma place, veinarde que je suis!) et en commençant à déballer mon butin, je me demandai pour la énième fois si je n’avais pas une gigantesque araignée, quelque part au plafond. Franchement, ma fille… !

J’avais fini par stocker pour neuf cent quatre-vingt-douze gourdes d’un peu de tout dans mon panier. Il me restait donc une huitaine de gourdes de n’importe quoi à ajouter et le compte serait bon. Je révisai mentalement mon placard pour voir ce qui pouvait bien me manquer… et l’ironie ne manqua pas de me rappeler qu’au départ, il ne me fallait qu’une sauce piquante. Mais je la tus à nouveau, cette petite voix. Là, juste là devant moi, je trouvai la solution : un paquet de chewing-gum. Ça peut toujours servir, ça !

Trente-cinq gourdes. Vingt-sept de plus que nécessaire, plus moyen de douter ou de faire ta maline, la calculette ! Mon sourire s’évanouit instantanément au regard du long nombre s’étendant paresseusement sous mes yeux : Mille vingt-sept gourdes ! Ca faisait déjà un peu plus que deux semaines d’argent de poche ou cinq semaines

d’économie sur mes rentrées hebdomadaires ! En temps normal, j’aurais demandé une réduction à partir de mille gourdes. Mais là, pas question de jouer au pingre ! Un temps pour chaque chose. Je tendis presqu’à contrecœur mes deux billets et, farfouillant à nouveau dans mes poches à la recherche d’un surplus de monnaie, je me félicitai d’avoir pensé à emporter mon lot de vingt-cinq gourdes avec moi.

J’en tendis deux à la caissière qui, le sourire retrouvé, me sortit la fiche et fit quelques brasses en direction d’un étranger, de race orientale selon son apparence physique, perché derrière le haut comptoir principal.

Tiens, je ne l’avais même pas remarqué, celui-là ! Il arriva avec une sorte de trapèze surmonté d’une boule de cristal en petit format et activa une manette.

Des papiers se mirent à rouler, voleter, plonger… et moi, à ce moment, je me sentis à nouveau assaillir par d’étranges doutes. Quelle folle, mais quelle folle !

Je me surpris à serrer fiévreusement ma monnaie entre mes doigts en me rappelant que je ne faisais probablement qu’augmenter le capital d’un gars déjà pas mal nanti. Pour une étudiante en Economie, je ne faisais vraiment pas fort. Pour un peu, je rirais bien de moi. Ce qu’elle dirait, Diane, quand je lui raconterais… !

à suivre…

Menjie Richard Michel

Mille folies | Partie II

Je me tournai lentement sur moi-même et relevai la tête dans l’espoir de confondre le curieux. Et je me rendis compte que j’avais tort : à l’exception de deux ou trois personnes tapant furieusement dans leurs portables, c’est tout l’entourage qui avait les yeux rivés sur moi avec, pour certains, un air indéfinissable, comme une curiosité mêlée de quelque chose de franchement intrigant.

Je me demandai si j’avais laissé mes bigoudis dans mes cheveux ou si mon chemisier boutonné à la vitesse grand V avait été mis à l’envers, vu la course que j’avais piquée pour sortir de la cuisine et arriver ici (je vous l’ai dit : il y avait urgence !).

Mais un coup d’œil rapide jeté à la vitrine du rayon cadeau où je me trouvais me rassura sur le protocolaire de ma tenue. Peut-être était-ce l’heure qui les faisait tiquer, alors ?

Il était à peine huit heures et cinq minutes et à bien observer, il me semblait ne voir que des maillots bleus identiques sur les personnes disséminées dans les différents rayons. Le personnel de l’entreprise au complet, aucun autre client que moi pour l’instant.

Ou encore, il m’avaient vu dévisager l’immeuble tant de fois et avaient imaginé mes commentaires, ce qui n’était pas difficile, vu mon visage expressif et le nombre de temps que j’ai mis à les fuir. Oh, mais, et s’ils avaient juste…

Ils durent sentir bouillir mes neurones car comme d’un tacite commun accord, ils détournèrent la tête, qui pour retourner à sa conta, qui pour aller épousseter un brin de poussière ailleurs. Je détournai la tête à mon tour et n’y pensai plus jusqu’au moment d’arriver à la caisse pour payer, ma trouvaille en main (Youpi! Ils l’avaient en moins cher que les autres supermarchés du coin et ils vendaient en détail aussi!).

Là, je sortis ma bourse sous l’œil amusé d’une caissière souriante (personnel professionnel et accueillant! Ils avaient définitivement tout pour me plaire, ici !) Cependant, au moment où je sortis ma monnaie pour payer ma sauce, la caissière sembla se réveiller et me lança, étonnée :

– Que ça ?

Je manquai m’étouffer tant j’étais prise de court. Ah non, ils n’allaient pas commencer par me gâcher ma joie et mon envie de retourner avec des exigences d’achat dès le premier jour, quand même !

Soulevant les épaules, je balbutiai un « ben, ouais » peu convaincant, mais comme elle hochait la tête tristement, la mine déconfite, je me hasardai à en demander la raison :

– Quoi, il y a un spécial dont tu voulais me faire profiter ou… ?

Je sais, tutoyer les gens au premier abord est mal poli, mais c’est ce qui me vient le plus naturellement, alors…

Derechef, elle me retourna son regard étonné qui fit le trajet aller-retour entre moi et son écran plat. Qu’elle tourna vers moi.

Mes yeux scrutèrent l’appareil. Puis son visage. Mon cerveau cherchant vainement à capter la réponse. Rien. Pas la plus petite étincelle. Elle roula les yeux, pointa un nombre en haut à gauche et là, en une fraction de seconde, le puzzle se recolla : millième !

J’étais le millième client ! J’avais vaguement entendu parler de ce gag par le moyen du commérage (c’est fou ce que le cerveau peut capter d’informations sans qu’on s’en aperçoive !) : pour leur millième client, ils allaient faire rouler une tombola et l’heureux gagnant repartirait chez lui avec un prix !

Et j’étais le millième client !

Waw ! Waw ! Je n’en revenais tout simplement pas ! J’avais enfin bien choisi où investir mes affections, pour une fois ! Ma journée commençait vraiment bien !

Je souris tout béat, imaginant déjà ce que pourrait être ce prix. Un véhicule de modèle récent serait parfait mais ne nous leurrons pas, ce serait trop prétentieux pour un si modeste début. Un ordinateur portable ne serait déjà pas si mal. Ou alors une fiche d’achat gratuit à vie dans l’entrepôt… oh non ! Pourvu que ce ne soit pas un coupon !

– … sinon ce ne sera pas effectif.

La caissière souriante me parlait ! Et je n’avais rien entendu !

– Hein ?

Nouveau roulement des yeux.

En d’autres temps, ce simple geste m’aurait agacée mais pas ce matin. Là tout de suite, ils me faisaient penser aux mouvements des billes de la tombola !

– Je t’ai dit que si tu n’achètes pas pour au moins mille gourdes, ce ne sera pas effectif…

Ah, ben ouais alors ! Un Hyppolite ou rien ! Il fallait s’y attendre ! A-t-on jamais rien pour rien ?

– Mais… !

Et moi qui n’étais venue qu’avec mon honorable Pétion en poche ! Je réfléchis à toute allure en lançant un coup d’œil derrière mon épaule, histoire de m’assurer de ma manœuvre. Des clients commençaient à affluer, il devait y en avoir déjà une bonne vingtaine à l’intérieur. Concurrence. Menace. Danger ! Me retournant vers ma caissière, je baissai la voix pour lui dire sur le ton de la confidence :

– Garde moi cette caisse fermée, je reviens dans cinq petites minutes !

Je ne lui laissai pas le temps d’en placer une. Avec une vingtaine de clients sans doute pressés à l’intérieur et qui sait combien en route, je ne serais pas de retour pour gagner mon lot si je restais à papoter.

Il y avait à peine une dizaine de minutes depuis que le magasin avait rouvert ses portes, et selon mon constat optimiste, il n’y avait pas encore grande affluence et ma caisse était bloquée, du moins j’espérais !

Je me dis aussi qu’en ce début de journée, les comptes devaient être vérifiés avant de réellement entamer la journée, ce qui me laissait quelques minutes supplémentaires. Et de toute façon, le temps que la caissière pense à appeler le gérant pour annuler mon processus d’achat, je serais déjà de retour. En gros, j’étais sure de garder ma place !

Vite, vite, la barrière passée. Vite, les clefs dans la serrure de l’appartement. Je m’engouffrai à l’intérieur, me ruai vers ma chambre, farfouillai dans la poche de la robe que j’avais porté hier, en tirai quelques billets. Trois cent cinquante-sept gourdes.

Non, ça n’allait pas le faire. Je me ruai jusqu’à ma commode, sautant sur mon lit en deux bonds, vérifiai combien de billets empoussiérés trainaient dessus : trois billets de vingt-cinq gourdes et un lot de monnaie argenté de cinquante centimes héritées d’un caissier à l’humour plate dont aucun chauffeur de transport en commun ne voulait. Mince alors ! Trois minutes de passées ! Où avais-je bien pu cacher ma monnaie d’avant-hier soir… ?

Au moment où je désespérais de trouver de quoi compléter mon maigre pactole, j’entendis trois petits coups frappés discrètement à ma porte. Noooon. Pas maintenant, la visite ! Si. Et un rapide coup d’œil à ma montre me confirma ma crainte : 8h 24!

Sam le fier capois, mon nouveau camarade de cours en tronc commun et _ sans doute le gars le plus ponctuel qu’il me soit donné de fréquenter _ était assurément derrière la porte à m’attendre pour aller en cours.

Un cours qui ne débutait que dans une quarantaine de minutes et qui se donnait à l’annexe de notre université située à moins de dix minutes de chez moi en tap-tap. J’allai lui ouvrir, l’air dépité.

à suivre…

Menjie Richard Michel

Mille folies | Partie I

Il y avait ce nouveau magasin qui venait d’ouvrir dans mon quartier à Lalue. Ce n’était pas un fait si intéressant en soi : des magasins, ils nous en ouvraient treize à la douzaine les douze mois de l’année. Non, ce qui m’épatait, c’était plutôt la façon hors-norme dont le propriétaire avait jugé bon de procéder à son inauguration.

D’abord, il ne fit ni pamphlet, ni publicité radiophonique. Une première dans ma zone de la planète : d’habitude, ça marche dans tout le quartier pour parler (brailler, oui !) avec des mégaphones d’un blanc relatif de ce nouveau concept de ceci et de cela, tout ça pour des prix im-bat-ta-bles, comme par pure générosité envers la société, par amour pour le client. On les croirait vantant des œuvres caritatives ou des entreprises à but non lucratif… enfin, bref !

En règle générale, je suis la première à accourir sur les lieux lors de ces nouvelles percées. Mais, allez savoir pourquoi, cette fois-ci l’envie n’était pas au rendez-vous. Sans doute avais-je été piquée par la mouche de la désillusion ? En effet, il fallait juste que je m’attache à un nouveau magasin, à un nouveau restaurant ou même à une nouvelle banque… pour qu’ils plient bagage, ferment boutique : et Adios amigos ! Je ne saurais dire si c’est mon mauvais aura qui leur porte la poisse ou si je suis tout bonnement hantée !

Toujours est-il que je n’avais pas encore mis le pied dans ce nouvel entrepôt après près de deux semaines d’ouverture. Et en y repensant bien, je dirais même que je n’aurais jamais dû m’y rendre. Comprenez-moi bien : je ne suis pas tatillonne. Mais quand il s’agit de mes dépenses, j’aime bien me sentir choyée, désirée. Or là, avec la tête que faisait leur façade… bof ! Déjà la couleur, mais alors, la couleur ! Un entrepôt bleu ! A-t-on jamais vu ça sous le ciel de Lalue ? Bleu comme un morceau de ciel qui se serait perdu là, sur le trottoir : ça détonnait carrément ! Mais ce n’était pas tout, le pire restait à venir car à vrai dire, je me serais bien volontiers passé de cette forme de boite avec ces deux, trois ouvertures faisant office de portes et fenêtres, égarées sur la face du bâtiment comme des yeux inconscients dans une tête inconnue. Vous voyez le tableau ? Et encore, c’est peu dire ! Si je me mettais à parler de son aspect, coté infrastructures… enfin ! Pour en revenir à moi-même, il n’y avait donc rien pour m’attirer dans un endroit pareil.

Rien. Sauf l’urgence d’une sauce piquante.

Quand je disais tout à l’heure que je ne suis pas tatillonne, j’avoue avoir omis un léger détail assez important : pas tatillonne mais maniaque. Affreusement maniaque. J’ai mes habitudes. Et j’y tiens !

Un exemple ? Je ne ressors pas après être rentrée chez moi, le soir. Sous a-u-c-u-n prétexte. Vraiment aucun. Voilà pourquoi je fais régulièrement le pont dans l’un des restaurants en face de chez moi, histoire de ne pas mettre le pied à la maison pour le ramener dehors. Je sais, c’est assez fou. Surtout que de ma table coutumière au resto, je vois la barrière de notre immeuble à moins de sept mètres en amont. Mais voilà, c’est une question de principe, quoi !

Un autre exemple, et ceci nous ramène justement au sujet de notre histoire : je ne mange pas mes spaghettis sans sauce piquante. Jamais. Du moins, pas depuis mes six ans, il y a de cela très exactement douze ans, huit mois et des poussières, maintenant. Or, des plats de spaghettis, j’en ingurgite au moins deux par semaine (j’ai un très bon métabolisme, merci!), au grand dam de Diane, ma sœur ainée avec laquelle je partage un trois-pièces dérisoire au second niveau d’une ancienne maison vétuste et légèrement délabrée depuis le départ de nos parents pour Chili, il y a deux ans. Ma bouteille personnelle de sauce épicée ne survit généralement pas à la troisième semaine du mois. Je vous laisse faire le calcul.

Voilà donc comment je me retrouve devant ce grand immeuble bleu délavé en ce vendredi de Pâques. Vous l’aurez compris, avec pas grand-chose d’autre d’ouvert en ce jour férié, je ne pouvais plus ignorer le géant dans mon coin, c’était soit l’affronter, soit manger mon plat fade_ (ah ça, non, il n’en était pas question !) Le choix était vite fait.

J’entamai donc une manœuvre de pénétration en crabe dans l’édifice, toute procrastination me paraissant vaine. Il était un peu plus de huit heures du matin et mon estomac en diète depuis la veille commençait à sérieusement me rappeler qui faisait la loi de ce côté-là de la galaxie. Mes yeux rivés sur mon téléphone portable dans une farouche tentative de rébellion visant à éviter tout contact amical superflu avec l’édifice, je passai l’entrée principale, l’air aussi détaché que possible, repoussant le moment fatidique où j’allais devoir lever les yeux pour évaluer les lieux.

Pourtant, sitôt la porte coulissante passée, il n’y avait plus moyen d’y échapper, la réalité s’imposant d’elle-même. Et là, j’eus la surprise de ma toute jeune matinée : l’intérieur reflétait parfaitement le magasin de mes rêves ! Il y eut comme un courant entre nous, une sorte d’entente tacite déjà établie par-delà les vécus et les ressentis. Comme un coup de foudre incongru, un poil dans ma soupe : je m’y plaisais ! Voire même, je m’y sentais carrément bien !

Que voulait dire ceci ? Il devait y avoir une erreur quelque part, je n’étais pas venue en amie, peu s’en fallait ! J’étais juste passé (espionner, disons-le !) acheter une petite bouteille anodine. Mais dès le premier abord, l’odeur des produits frais, du désinfectant bon marché et la musique diffusée par les haut-parleurs… tout ça me prit à la gorge et me ramena une dizaine d’années auparavant vers une sensation de bien-être quasi oubliée de préparation hâtive pour l’école primaire : l’odeur de la figue banane et du quartier d’œuf dans ma boite à lunch à motifs fleuris, du jus d’orange fraichement pressé dans un petit bocal en plastique mélangé à l’odeur de vêtements récemment sortis du « Dry ». C’est fou ce que certaines odeurs ont le pouvoir de nous téléporter illico, de nous faire faire un saut dans le passé, un triple salto arrière dans l’espace-temps de nos souvenirs… La nostalgie me saisit à la gorge, me serrant trois nœuds coulants d’un coup et à ce moment même, je sus que la magie de l’entrepôt avait opéré et que je l’adopterais. Sans l’ombre d’un doute.

J’avais à peine esquissé quelques pas à l’intérieur pour vagabonder à travers les rayons que je me sentis observer. Comment décrire cette sensation ? Vous savez, quand vous avez l’étrange démangeaison due à une paire d’yeux collés sur votre peau sans pouvoir vous résoudre à oser chercher à qui ils appartiennent ? C’était exactement ça ! Sauf que moi, j’osai !

à suivre…

Menjie Richard Michel

Lettre à mon fils…

Mon chéri,

C’est par un après-midi saint que j’ai compris, comme une sorte de révélation, combien l’enfance est un précieux cadeau que personne ne devrait égarer au cours du voyage. Comme si les Saints m’envoyaient un signe. Oui, aujourd’hui est l’unique vendredi qui a le titre honorifique « saint » de cette année de malheur. Faut croire que même le jour l’a oublié. Que dire des pauvres gens que l’inquiétude et la peur occupent déjà leurs pensées. Ces gens qui ne s’arrêtent pas une seconde pour souffler. Ces gens qui accumulent détresse, peine, faim, et sentiment d’insécurité. Ah, ces gens ont las de toujours courir après la vie. Ils ne cessent de quémander des pépites de bonheur sans jamais pouvoir assouvir leur besoin…

J’étais assise sur le toit de la maison pour cueillir des yeux quelques rayons du soleil couchant. Je n’aime pas manquer ce merveilleux spectacle. Depuis qu’on a tous été forcés de respecter la distance sociale, je passais tous mes après-midi sur le toit. Comme d’habitude, mes yeux se perdaient dans l’horizon et je voyageais vers cette lumière rougeâtre qui m’appelait. C’est alors que s’est immiscé dans mon champ, un cerf-volant. Un simple cerf-volant. L’unique dans le ciel à ce moment-là. « En ces temps de grandes tourmentes », me suis-je dit ébahie. Mais ce dernier continuait d’effectuer tranquillement ses pirouettes, comme s’il cherchait à m’intimider. Je commençais peu à peu à l’admirer et à écouter son ronronnement. Il me paraissait petit, mais dans le tableau que j’observais, il avait un rôle éminent. Sûrement quelques bois arrachés d’un cocotier qui se faisait vieux, « un peu de fil de sac » comme on dit chez nous, un morceau de robe ou de drap volé à l’insu de sa maman, un sachet en plastique sans vie, sans couleur, et le tour était joué. Ce n’était qu’un banal cerf-volant. Comme ceux qu’on voit le plus souvent à cette époque de l’année. Ce n’était pas un « Grandou », ni un cerf-volant papillon ou tout autre forme artistique. Il n’était ni grand, ni imposant. Il était simple. Discret. Comme s’il avait peur de se faire remarquer. 

Je suivais ses courbes, ses ondulations, et je m’étais mise à imaginer sa liberté, son bonheur. Plus j’imaginais, plus je l’enviais. Je n’avais d’abord pas compris pourquoi l’envie me gagnait autant. Je me trouvais absurde. Mais en fouillant profondément en moi, au fur et à mesure que je me laissais gagner par la scène qui défilait devant mes yeux, j’ai compris que je n’enviais pas le petit aérodyne lui-même, mais celui qui le faisait valser dans le ciel. J’imaginais ce gamin, insouciant du temps qu’il faisait, des maux qui ravageaient notre planète, de la pandémie qui causaient des milliers de morts, de l’économie mondiale qui chutait considérablement… Il ne se doutait sûrement pas que les médecins n’avaient point de repos depuis que le Covid-19 nous dépossédait de nos rues, de nos parcs, de notre prétendue liberté. Il n’avait peut-être même pas remarqué que les avions ne volaient plus, ou qu’il y avait de moins en moins de produits alimentaires au marché. Il n’avait pas pu surprendre une conversation des grandes personnes s’alarmant concernant la difficulté de trouver un antidote contre le virus.

Se serait-il demandé quand il reprendra l’école ? Non ! Je ne crois pas. Son cerf-volant disait qu’il s’en foutait. Est-ce qu’il s’en foutait ? Ou, lançait-il un doigt d’honneur au gouvernement qui ne cessait de répéter, tel un perroquet auquel on apprend ses premiers mots, les décisions adoptées par les autorités françaises, sans prendre en compte les conditions sociales et économiques désastreuses dans laquelle nous vivons depuis plus d’une vingtaine d’années ? N’était-ce pas sa manière à lui de dire « Monsieur le perroquet, ici chez nous les pauvres, le confinement n’est pas le bienvenu, parce qu’entre le virus et la faim, l’un des deux aura faim de nous. En attendant de mourir, il faut bien se nourrir ».

C’était peut-être un signe d’espoir qu’il envoyait à tous les adultes qui s’éteignaient à petit feu à force de trop s’affoler. Ou peut-être cet enfant était exempt des soucis actuels du monde, et tranquillement honorait la tradition qui veut qu’à cette époque, les jeunes s’emparent d’un coin du ciel pour en faire leur domaine. Peut-être que c’était le seul instant où il sentait qu’il pouvait dominer quelque chose de plus grand que lui. Un cerf-volant qui, s’élevant dans un ciel, avait partiellement rougi. Il s’élevait avec toute l’âme d’un enfant qui attrapait chaque grain de poussière de plaisir que la nature lui envoyait.

Moi, je n’ai jamais compris pourquoi cette activité me fascinait autant. Peut-être parce que, gamine, je n’avais pas pu goûter au plaisir de dompter le ciel, de planer au-dessus de tout, grâce à un cerf-volant. Peut-être parce que je n’ai pas connu cet autre visage du bonheur. J’ai grandi trop vite, sûrement. Maintenant je ne pourrai qu’imaginer ce que ce gamin pouvait ressentir en ce moment. Et je l’enviais. J’enviais son rire de plaisir lorsque le fil faufilait entre ses doigts, je l’enviais d’avoir eu du plaisir en créant son œuvre. Pour lui, ce n’était sûrement pas un simple jouet comme mes yeux d’adulte le décrivaient. Il avait sûrement dû savourer chaque seconde qui suivait la création de son œuvre. Et moi, je ne pouvais qu’essayer d’imaginer. J’étais déjà trop vieille pour comprendre. Mes 35 ans ne me permettaient pas de rajeunir, et de pousser cette porte que ma mère a toujours scellée. Je n’ai jamais compris pourquoi elle nous interdisait certains plaisirs. Aujourd’hui, je lui en veux un peu. Chaque année, à cette époque-là, je lui en voulais toujours un peu, silencieusement.

Cet après-midi-là, ce cerf-volant libérateur m’avait fait oublier le confinement, la quarantaine et la rage du Covid-19. Je n’étais plus du monde des adultes. J’enterrais quelque part dans ma tête cache-nez, gants, et eau de javel. Je ne pensais plus aux millions de corps empilés quelque part, sans vie. Je ne revoyais plus les visages des capitalistes, chefs d’entreprise, qui exposaient les pauvres gens au danger du virus. Je cessais de penser à ceux et celles qui vivent au jour le jour du secteur informel. Toutes ces mères à qui on devrait décerner une médaille pour leur bravoure, ces pères infatigables qui font tout pour aider leurs enfants. J’avais tout oublié, l’espace d’un coucher de soleil, pour regarder à travers les yeux de ce gamin pour qui rien d’autre n’avait d’importance que cette petite chose qui lui procurait tant de béatitude.

Alors je t’écris ces lignes pour que jamais tu n’oublies de vivre ton enfance. Je ne préfère pas te laisser des mots qui relatent les ravages du virus dans le monde. Je ne te parle pas de tout ce temps de confinement, des effets psychologiques, économiques, des pertes en vie humaine. Je ne tiens pas non plus à relater les bienfaits écologiques de ce moment de pause qu’a connu le monde… D’autre s’en chargeront à ma place. Mais personne ne se souviendra de ce spectacle. Personne ne pourra te le raconter. Personne ne prendra la peine de te rappeler que le bonheur se cache dans chacun des instants que la vie t’offrira. Personne ne prendra la peine de te dire que le temps est poésie. Le temps est amour. Le temps est plus amour que tout autre chose. Tout dépend de ce que tu choisis d’en faire. Un jour, peut-être, comme moi, tu seras assis dans un coin tranquille, en te remémorant les instants inoubliables de ton âge d’or. Tu te souviendras de cette lettre. Et tu feras, peut-être, le même geste d’amour envers ta future progéniture. Tu rejoindras ce monde situé entre l’enfance et l’adulte, parmi ces gens qui n’ont jamais enterré l’enfant qu’ils étaient, et qui continuent de réclamer leur coin de ciel, au côté de ceux qui bientôt, prendront leur place.

Syndia Messalah Louis

La tasse brisée

Ce n’est plus une tasse mais des morceaux d’effrois tout juste bons à jeter sans aucune considération pour toutes ces années de services rendus. Je ne voulais pas qu’il finisse dans mon estomac. Pour ça, j’ai préféré perdre ma tasse. Il était là à la surface de mon café, il portait ce sourire fier et gracieux qui savait me mettre de l’eau à la bouche. Brillaient sur moi ses deux boules de mystères que j’aurais aimé décrypter un jour. Mon cri formait avec le bruit sec de la tasse brisée un duo assez remarquable pour alerter Sarah, ma douce fille de sept ans qui est venue me demander si je n’étais pas blessée. Quand je lui ai répondu que mon corps non mais mon cœur oui. Elle m’a demandé si j’avais avalé un morceau de tasse, l’innocence qui accompagnait la question m’a arraché un large sourire, la même innocence qui habitait son visage quand j’ai surpris Jimmy le pervers pro féministe en train de lui faire une bise sur la bouche, trois ans de cela. Sans réfléchir, je lui ai foutu dehors. Et depuis, j’évite d’amener un homme à la maison. Et maintenant que Renaud s’amuse à habiter chaque recoin de mon être, qu’est-ce que je suis censée faire ? Pourquoi il a fallu que je retombe sur lui tant d’années après ? Quand j’ai parlé des retrouvailles à ma mère, j’ai été étonnée de voir autant de joie sur son visage et autant d’enthousiasme dans ses réponses. Ce n’est pas qu’elle n’a pas le droit d’être contente pour sa fille, mais c’est elle qui m’avait poussée à quitter Renaud mon premier amour, elle ne voulait pas en entendre parler parce qu’entre sa famille trop modeste et son boulot qui lui rapportait peu à l’époque, il était mal placé pour posséder le cœur de sa fille. “De mèg pa fri” répétait-elle comme une litanie. Elle a tout fait pour que je laisse le Cap-Haïtien. Elle m’a confiée à ma marraine qui habitait l’un de ces quartiers chics de Port-au-Prince. Comme on dit loin des yeux…

Aujourd’hui, Renaud est mon concurrent sur le marché textile. Je l’ai revu et tout ce qu’on a vécu est venu s’imposer à mes pensées. Enfin, qui suis-je pour que mon être ne se ploie pas au souvenir de son corps ? ce cocktail de grâce et de virilité qui fait saliver le diable. Je le porte en douleur dans mon cœur et en mille milliards de frissons dans mes reins. J’ai honte de le dire mais je remercie presque cette COVID-19 qui m’oblige à ce confinement sinon Dieu seul sait quelle bêtise je ferais en ce moment. Étonnée de me voir déjà dans la cour, je rebrousse chemin pour aller nettoyer tout le bazar. J’entends un cri.

Oh! Sarah! La tasse brisée !

Négresse Colas

Sur le qui-vive…

Dans ma prime jeunesse, ma mère ne jurait que par son frère Do et par le Pasteur de l’Église des élus de l’Agneau de Nan Boucan. Dans le Pasteur, elle trouva un jeune amant fougueux qui profitait des veillées de prières pour prendre d’assaut des fidèles désespérées.

Mon oncle Do avait accueilli ma mère veuve et ses trois filles. Il nous a logées, nourries, et a même payé notre scolarité. Reconnaissante, ma mère promettait souvent la mort à quiconque embêterait son frère. Elle osait même dire qu’elle nierait ses propres filles si elles se mettaient entre son frère et elle. Ainsi, quand Ton Do commença à me violer les nuits et que ma mère partait rejoindre son amant, je n’eus aucun recours. Trois fois par semaine, elle me laissa à la merci des mains tripotantes de mon oncle.

Soudainement, pour déjouer les rumeurs sur les activités louches du Pasteur de l’Église des élus de l’Agneau pendant les veillées de nuit, ma mère vint à emmener mes jeunes sœurs avec elle,me quittant seule avec mon bourreau, qui en profitait pour orchestrer et exécuter tous ses fantasmes.

Dès lors, j’ai commencé à porter un masque d’indifférence, accentuée par les regards méprisants qu’on nous jetait, dûs aux accusations de débauchée qui pesait sur ma mère. Quelque temps plus tard, ma mère décéda. Elle se laissa mourir de chagrin suite à l’arrestation de son pasteur-amant qui eut la malencontreuse idée de laisser les désespérées pour des plus jeunes filles mineures et ingambes de leur statut et de leur état.

Après ses obsèques j’ai pris la fuite avec mes sœurs. Déjà, je voyais Ton Do reluquer les fesses précocement arrogantes de Natacha, ma cadette. À quinze ans, je me retrouvai dans la grande ville, sans support, deux enfants sous ma garde, avec deux mille piastres que j’ai volées sous le matelas de Ton Do bien enfouies dans la poche du pantalon que je portais sous ma jupe.

Les premiers jours furent difficiles, nous dormîmes sous des tréteaux. Jacques, un marchand de mahoganies, nous rencontra là. Il me proposa un toit, J’ai accepté pour que mes sœurs soient en sécurité. Jacques avait l’âge de ma défunte mère, je m ‘en fichais pas mal, du reste, j’en n’étais guère à ces premières pratiques humiliantes. J’ai porté un masque pour supporter Jacques, ses caresses grossières et sa puanteur. Mes sœurs mangeaient à leur faim et fréquentaient une petite école du quartier.

Nous menâmes durant quelques années une vie plus ou moins paisible jusqu’au jour où Jacques s’intéressa aux charmes effrontés de Natacha qui, du haut de ses treize ans avait les formes aguichantes et bien définies, pouvant faire pâlir le plus timide des eunuques. Jacques, dans la foulée, me traita d’ingrate. J’ai quitté sa maison, son haleine de rat pourri sans un regard en arrière et sans regret.

Mes maigres économies nous assurèrent un loyer pour six mois. Je devais vite trouver du boulot pour ne pas retourner dans la rue avec mes sœurs, je me suis retrouvée sur les trottoirs. Les masques ont toujours fait partie de mon quotidien. A quarante ans, pourquoi m’en imposer un de plus ? J’ai porté celui de l’enfant incestueuse, abusée sexuellement et qui devait sourire constamment à son bourreau pour ne pas attirer sur elle les foudres de sa mère ; celui de l’adolescente de quinze ans concubine d’un vieillard ; celui de la prostituée anonyme qui devait changer de mine suivant le client allant du politicien véreux au lycéen imberbe en passant à la pute enragée assiégée par des clients barbares aux envies bacchanales. Et, ces masques valaient mieux que celui de la sœur trahie, les sœurettes trop honteuses du métier de leur aînée, se sont barrées une fois devenues des professionnelles réussies, diplômes en main. Pourquoi se souvenir de moi maintenant ?

Suis-je pour elles un être humain ou un nombre de plus sur un tableau de statistique ? A quarante ans bien sonnant, le corps encore ferme, je dois difficilement terminer mon deux-pièces. Je préfère le port de mes masques invisibles à ceux-là fabriqués sans état d’âme, sans aucun souci pour la personne qui les porterait. Crever anonyme sur le trottoir me ferait beaucoup plus de bien. Je n’aurais peut -être pas de sépulture mais mon épitaphe sera inscrite dans les annales : Ci-gît, Yvonne, prostituée ainsi connue.

Stéphane Lynouse Barthélemy

BSL 15 Avril 2020 , Delmas.

Petite perle s’en va…

Sans forcer, une brise légère, presque timide fait craqueter les tôles et les clous qui les joignent. Michoue est assise sur le perron de la maison en terre battue, quand elle accueille le chatouillement de la brise sur son visage aux rides impromptues. Comme les traces des allées sinueuses qui mènent à la route voisine.

Des petits picotements aux aisselles, comme mordue par une fourmi rebelle et entêtée, se font sentir. Ce matin, elle s’était brossée avec minutie mais n’avait songé à faire qu’une grande toilette. Michoue aime se sentir fraîche et belle après les labeurs quotidiens. Elle a constamment besoin de se débarbouiller pour ôter les sueurs et la boue accumulées au marché de charbon toute la semaine.

Elle ne sait pas ce qui lui arrive aujourd’hui. C’est toute la crasse du marché qu’elle sent encore entassée sous ses yeux, ses aisselles, son entrejambe et ses cuisses ; un malaise que le vent réveille à tort. N’étaient-ce ses pensées qui la tenaillaient des cheveux jusqu’aux orteils, elle irait prendre une grande douche à la rivière. Elle renverrait son tête-à-tête avec Ti Djo pour un autre jour.

Michoue laisse vagabonder ses yeux sur les feuillages de l’arbre de pin étendu sur sa tête. Ses pensées se fixent sur sa fille Linda, et ces enfants qui laissent Beaumont sans jamais revenir quand une voix rêche et monotone s’est fait entendre dans le buisson.

-Mi-choueee est là?

Ti DJo est pour Michoue ces amis qui se révèlent être des compagnons de la vie, comme un frère. Il a toujours vent des beaux jours. Les mauvais jours, il s’emmène comme une ombre sans que personne n’ait besoin de donner une quelconque nouvelle. Il sent de loin que chaque jour a raison des denrées pour les âmes qui vivent.

Depuis peu, les yeux de Ti DJo se pavanaient sur les tiges jaunies des bananiers et des grenadiers qui étaient murs même si leurs ramures paraissaient sèches. Un mirage de la misère dont on ne parle pas à la radio, même si elle tenaille les tripes des enfants comme des adultes. Pendant ces moments, Ti DJo va et vient pour choisir ses ouailles.

Au loin, une horde d’enfants, dont Linda, clapotent leurs pieds sur le sol sec et pierreux. Joignant leurs petites voix à la manière d’une chorale qui entame un refrain. Un refrain triste.

Ti Djo a dû hausser la voix un peu plus que d’habitude pour leur adresser la parole.

-Michoue est là ?

Ti Djo entend seulement quelques rires s’échapper entre les lèvres des enfants, claquant leurs pieds sur les buttes de terre rouge. Jouant au peu d’innocence qui leur reste avant que la ville entre dans leurs têtes, bouffe l’énergie de leurs squelettes faméliques, leur enlève le peu d’innocence, s’il leur en reste après toutes les souffrances de la province.

Plusieurs d’entre eux ne se perdent pas d’illusion. Ils sont destinés à la ville pour servir, une famille, une dame quelconque. Et les rires sont tamisés de peur. Certains preneurs comme Ti Djo les inondent de mensonges ; comme « La dame te prépare une belle chambre à coucher tout seul! » ou et « Elle veut t’adopter ». Le mot adoption s’échappe lors avec une pinte d’hésitation des lèvres de Ti Djo. Bizarrement, il apaise les parents récalcitrants et le souffle haletant des enfants. Traiter nos enfants comme leurs propres enfants en ville ! Personne n’avait vu une chose pareille, mais cette pensée était vraie dans la tête de Ti Djo. Et elle demeurait vraie rien que dans sa tête.

Il traverse. En un battement d’ailes, Ti Djo se trouve face à Michouee. Il est là est pour s’enquérir des intentions de Michoue. Linda devrait aller chez cette famille en ville dont il ne manquait pas de vanter les mérites.

Les enfants prêtent attention aux conversations des adultes, malgré leurs rires et les tapotements de leurs petits pieds énergiques. Une écoute sournoise, teintée d’un brin de curiosité. La ville! La ville! Elle est toujours faite de promesses pour eux.

Quelques rares enfants de la contrée n’ont pas cette peur maladive de l’ailleurs. Lorsqu’on leur dit qu’ils partiront dans des familles plus fortunées pour servir comme domestiques. Ceux-ci peuvent jouer, rire à leur manière, faire leurs adieux aux copains. Sans sourciller.

Ti Djo, lui , est issue d’une famille de grande lignée domestiques, qui ont tenté leur chance pour des potions de nourriture, des friperies en meilleure santé et l’école du soir qui est à Beaumont, un petit luxe. Mais personne ne sait pourquoi il emmène les enfants en ville quand l’alcool est bu en grandes portions la veille. On le voit souvent qui les accompagne comme l’ombre de lui-même, sous le regard résigné des habitants de la contrée.

– La ville c’est le destin aux enfants à nous grandis. Restés ici, ils ne sont que la honte de la chance que nous n’avons pas pu leur donner.

C’est son refrain à lui. Michoue et tout le monde dans la contrée le connait. Les quelques piastres glissées dans sa poche sale de tous les petits boulots du jour, y rentrent comme cette vérité dans sa tête. Ces piastres qui ne durent que le moment des négociations pour ensuite s’envoler dans l’achat de tafia. Ti Djo sait maquiller les illusions et les soucis des parents qui élèvent à la place des enfants leur bétail. Il sait les convaincre des avantages de la ville. Car, réveillés avant le chant des cops, ils laissent la maison pour que les enfants se débrouillent avec une marmite de maïs bouilli, du Tonm Tonm ou quelques nourritures légères.

– Entre la force de la raison et mes sentiments d’attachements à ma fille, aujourd’hui encore, je ne sais quoi décider. s’entend Michoue dire, faiblement, comme un reniement.

– Linda n’est pas comme les autres. C’est une vraie maitre-dame !

Michoue regarde avec une pointe d’inquiétude l’allée sinueuse bondée de cactus , telle un ornement qui mène à sa maison. L’arbre à pin les couvre comme un parapluie; empêchant au soleil de déployer toutes ses ardeurs sur les peaux fatiguées. Ces plantes sauvages constituent des barrières naturelles, très envahissantes. Elles sont si présentes, on dirait les cheveux sur sa tête. Si Romain, son défunt mari n’était pas mort ; oui s’il était là, il les aurait coupées, il aurait planté des arbrisseaux plus attirants et moins dangereux. Leur lait dit-on, est dangereux pour les yeux.

Tôt, le matin, Michoue avait prit un valeureux cop, l’avait tué d’une main preste et impatiente pour le repas du midi. C’était la seule volaille en bonne santé qui lui restait. Elle en sert un morceau à Ti Djo, il la dévisage en la regardant faire, sachant combien les choses ne sont pas bonnes.

Michoue avait confié une dizaines d’ustensiles en fer blanc à son amie Nira qui avait pris le soin de les laver, et de les déposer sur des étagères de fortune. Afin de bien en évaluer la valeur, par rapport à tout ce qui existait dans la maison. Nira était toujours présente pour elle les jours les plus importants. Si sa fille devait partir, il fallait au moins qu’elle donne à la maison une belle fraîcheur. Même si, qu’elle que soit l’activité qu’elle organise lui paraissait bien froide, sans saveur de gaieté.

Elle n’aimait jamais le dimanche. Ce jour la ramène aux longues heures de réflexion, donc à ses problèmes. Ses projets de repeindre la maison, d’envoyer Linda à l’école qui n’avaient pas abouti, l’année d’avant. Certes, le dimanche, il n’y avait pas avec le même engouement, l’affairement des autres matins, où aux premières lueurs du jour, les marchands roucoulent en offrant des fruits et des légumes. Le dimanche, la tourmente remplace d’emblée le calme du matin.

De son côté, il fallait remuer le charbon de bois en espérant de pouvoir vendre un jour sur deux, au cours de la semaine. Sur les draps amidonnés, d’un blanc immaculé, repassés la veille avec un fer au charbon de bois. Cadeau de la mairie. Ces draps lavés exprès par Nira avec du digo, avaient une propreté de sainteté lui laissait indifférente. Une seule pensée la travaillait ; devra-t-elle ou non laisser sa fille, Linda, partir ?

Ti Djo était passé, des semaines auparavant pour faire à Michoue sa sempiternelle demande. Il avait toujours une très bonne impression de Linda. Une vraie perle! Déjà, à ses six ans ses hanches fermes prenaient la carrure et la démarche d’une demoiselle. Elle pouvait en même temps transporter quatre gallons d’eau sans sourciller. Ne s’attardait pas en route pour rire à tout va.

Son seul défaut, qui n’en est pas vraiment un, c’ est qu’elle a les yeux enfouis dans sa tête comme sa maman. Des yeux chiches dans son visage séraphique qui lui font ressembler à un hibou. Il y avait plein d’autres adolescents qu’il pouvait envoyer ; son job étant de placer les enfants dans les familles plus fortunées. Mais elle, il la trouve spéciale.

Il y a cette démarche rapide qu’elle hérite de sa maman, un amour de jeunesse raté. Ti Djo pense qu’elle ferait un vrai soldat. Ti Djo prend souvent plaisir à le dire, il peut jurer par tous les saints, une fille comme elle fera l’honneur de sa mère en ville.!À l’avenir, elle sera une vraie maîtresse de femme. Une marchande valeureuse, tout comme Michoue!

Michoue pensa un instant aux éloges qu’elle a reçus de la bouche de plus d’un. Mais ce n’est pas vraiment le fonds de ses pensées. Dans sa tête, comme dans chaque maisonnette avoisinante, elle le sait. Malgré les dires de Ti Djo, surtout lors des rentrées des classes , les besoins des grandes dames en ville prennent chair.

Le dimanche c’est le jour préféré de Ti Djo. De coutume, il passe le dimanche pour un dernier tête-à tête avec les familles dont il sélectionne de vaillants enfants pour les placer en domesticité. Et le lundi, il passe les prendre en plein cœur de la nuit pour les placer aux Cayes comme domestiques.

Il en amène parfois un si grand nombre qu’il ne peut se rappeler leurs noms, l’alcool fort dans ses veines et l’excès de tabac aidant. Les filles, il les désigne alors comme des maitres-femmes et les petits garçons, comme des petits soldats. Il choisit les plus habiles, les plus vifs d’esprit et comme il aime le dire les plus vivants, ceux qui ont leur réponse au bout des lèvres.  Quand les récoltes sont dévastées ; pris de déboires, ce sont les parents qui sollicitent son service.

La terre qui se prête alors en vaste terrain de jeu. Vaut mieux encore en profiter! Vaut mieux la tapoter! Les rires des enfants continuent de plus belle. En ville, chaque parcelle de terre doit être très occupée. Attachée à une chose utile, une bâtisse, une église. Chaque enfant doit être au service d’une dame! La terre ici, vaut mieux en profiter! La poussière alors se dissimule entre les gazons sauvages entre deux pâtés de maison, une poussière aussi timide que leurs voix.

Ici, les effusions de joie ne sont pas quelque chose qu’on partage, un biscuit. Le bonheur est sournois, tamisé, interdit par peur d’être contrarié. Le bonheur est presque éteint. Les pieds des enfants clapotent sur le parterre asphalté. Ils savent attendre Ti Djo qui vient de temps en temps décider de leur avenir. Il parle ; il parle encore de Linda. Et cette phrase qui revient :

-La ville c’est le destin aux enfants à nous grandis, Michoue!

Michoue l’écoute sans l’écouter. La tête ailleurs, dans le vide. Mais le sort était là depuis des lustres. Depuis que Ti Djo avait suivi la démarche de Linda, sa démarche de maitre-femme en devenir. Depuis qu’il avait jeté son dévolu sur elle comme un curé choisirait un enfant de cœur. Il la regardait, elle était proche. Aussi proche que quand les nuages sont à portée de la main, que le ciel s’enveloppe d’un voile obscur.

Michoue tire rageusement sur un brûle-gueule rempli de tabac. Ses pieds s’étendent sur deux grandes feuilles d’amandier. Pour soulager son corps qui se raidit , elle aurait tout donné. Un malaise grand calibre,sans raison particulière mais qui titille tout son corps au point d’alourdir ses membres. Peut-être à force de trop se triturer la cervelle. De trop réfléchir à sa petite Linda. Mais voilà, elle avait passé plusieurs nuits à penser à cette décision. Une chose était claire maintenant : son enfant est faite pour la ville, pas pour la province. C’est une petite perle de la province. Et elle s’en va…

Juin 2019

                                                                                                                               Jeanne-Elsa Chéry

TU AS JOUI?

– Il y avait mes cheveux qui se hérissaient, ses frissons qui me parcouraient de partout, tout était si intense. Je tremblais sous ses caresses, il était si beau. De grande taille, une corpulence digne d’un dieu de l’olympe. J’ai même crié son nom ou plutôt j’ai chanté son nom. Un rêve ou un cauchemar? Je ne sais pas comment le prendre pasteur, mais hier soir j’ai joui. 

-Tu as joui? Arrive seulement à demander pasteur Charles.

– Oui pasteur.

Stupéfait, il se contente de me faire un signe de la tête  pour que je puisse continuer mon récit.

-J’ai même senti les va-et-vient qu’il y a eu et il n’y avait pas de douleurs. Il m’a même prise par derrière. Comment ça peut-il arriver alors que je suis encore vierge? Aide-moi à comprendre, sinon je vais devenir folle. 

-Peut-être que ton âme n’est pas vierge.

Sur mon visage se dessine des larmes de culpabilité et de honte qui s’amplifient sous le regard accusateur du pasteur. Je ne voulais pas venir au presbytère, mais ma mère m’a ordonnée de m’y rendre pour que le pasteur puisse chasser cet incube qui me faisait gémir tout au long de la nuit. Quand une chambre est partagée entre plus de six personnes, ce n’est pas étonnant que l’intimité des rêves soit aussi partagé. 

 -“Frè Pyè! Tande gwosè kout alsiyis Marirenn nan bout Kay nou an! ”  

Ma mère se mettait tellement à crier que je n’avais pas d’autres choix que de me réveiller.

-“Men ledyab ap travay pitit la ban nou!”

Je passais d’une émotion à l’autre. Tout ce que j’ai fait de mal c’était de rêver et JOUIR. Peut-être trop bruyamment, mais ce n’est pas comme si je pouvais me contrôler comme lorsque je me masturbe. Si ma mère savait combien de fois j’ai péché sur ses draps! Je ne comprendrai jamais pourquoi j’ai cet organe de plaisir au cœur de mon corps et dois attendre un beau petit prince venir me le chatouiller. OK. Je pèche souvent seule et j’assume. J’ai dû raconter le rêve à ma mère et remuer ciel et terre pour la rassurer de ma chasteté.

-” Ou mèt kwè m wi manmi, ou wè m te kanpe lè pastè te mande tout jèn k ap mennen yon vi chastete kanpe, pou fè sèman, pou yo ka toujou  kenbe. Epitou m toujou pran lasenn wi.” 

-“Ok sèlman. Pwochèn fwa m gen dout se tate m ap tate w. Sonje m di w, Bondye revele m se ak pitit pastè a w ap marye. Donk, kenbe kò w pwòp. Sinon se nan yon bò sak pay y ap voye w tounen ak yon kola demi, epi yon pen san nannan.”

 Pour m’échapper des sermons de ma mère, je suis venue voir le pasteur. D’ailleurs, il ne cesse de demander à nous les jeunes de l’église de faire de lui notre meilleur ami. Certains l’appellent même papa. 

-Peut-être que ton âme n’est pas vierge.

Jamais des mots ne sont parvenus à mes oreilles avec autant de fracas. Mes pieds ne veulent plus me tenir, je les sens qui se vident de leur force. La pire chose que j’ai entendue de ma vie. Non, je ne vais pas lui demander de m’expliquer. Que va t-il me dire, sinon me blâmer. Tous les membres de son assemblée sont des vilains petits pécheurs, qu’il doit surveiller à tout bout de champs. Les plus rebelles, jugés indignes du royaume du BonDieu se voient radiés et snobés. Pourquoi j’ai obéi à ma mère?

Une main essuie mes larmes, celle du pasteur. 

-Je ne voulais pas te blesser ma fille. Mais je suis obligé de te dire la vérité, il faut mener une vie de prière pour éviter ces problèmes. Heureusement, tu es venue me trouver. Je vais te libérer. 

Tout à coup, je sens mon cœur battre à la vitesse de la lumière. Je n’ai jamais aimé assister aux séances de libération à l’église. Le pasteur secouait de l’eau dans sa bouche pour asperger la foule avec. On buvait sa sueur, on prenait sa serviette, etc. Voilà maintenant, c’est moi la possédée. La nausée me prend rien qu’en y pensant.

Une main sur ma tête, l’autre sur ma bouche. Puis il dit:

-Cet homme là qui te faisait chanter s’appelle Dambalah, tu es sa possédée. “Si w pa libere ou p ap janm marye, w ap mache de nèg an nèg.” Je vais te purifier ma fille. Laisse-moi délivrer ton âme en possédant ton corps.

 Négresse Colas

Nicole

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Un matin de mai, à l’approche de la semaine pascale, en arrivant à la fac, je suis tombée sur Alma. Elle était pâle et morose. J’avoue que, depuis qu’on se connait, je ne l’avais jamais vue d’une apparence aussi fixée. Qui dit Alma dit mouvement ! Gaieté ! Vie ! C’était clair pour tout le monde. Et pourquoi diable aujourd’hui, on la voyait se promener avec un visage d’enterrement ! Elle avait l’air préoccupée… je me suis approché :

– Alma, qu’est-ce qui ne vas pas? Tu n’es pas dans ton état normal, je le vois. Dis-moi ! 

Du coup, elle me prend par le bras, m’invite à m’asseoir et me raconta d’un trait ce qui la tracassait autant :

« Tout à l’heure en venant ici, à la rue Oswald Durand, j’ai croisé Nicole, une de ces personnes livrées à elles même ; qu’on traite de mendiants, de sans- parts, de sans-abris : une victime de traumatisme psychique, une folle. Et elle se disputait avec un homme, m’explique-t-elle.

«  Presque toujours, elle s’asseyait à même le sol devant ses affaires empaquetées dans des sacs en plastique; les jambes repliées, les bras croisés sur ses genoux servant d’oreiller à sa petite tête de névrosée. On aurait dit en ses propres bras, abandonnée; elle partait chercher  dans une muette et horrible rumination ce dont la nature même l’avait à tout jamais enlevée.

« Elle n’avait pas l’air d’avoir plus de dix-huit ans, mais le fait d’avoir les cheveux ramassés par un morceau de toile jointe à la profondeur de ses yeux lui conférait un semblant de veille femme. Seulement, quelques crasseux que puissent être ses vêtements, on pouvait encore voir l’élégance et la grâce qui la caractérisaient.

« Habituellement, vêtue d’une tunique bleue au longue manche, d’une jupe en fine toile noir à fleur resserré à la ceinture par un madras gris, noir, rouge ou de toute autre couleur. Ses pantoufles usées abritaient des pieds aux talons écorchés et poussiéreux. Je me souviens de ce temps défunt où elle était la propreté même !… Jamais, au grand jamais, ces pieds n’aurait été si près de la terre lorsque les regrettés Monsieur et madame Vilatte, ses parents, vivaient encore !… Miriam, Léon, Jeanne, tout Turgeau enfin, sont en mesure d’en témoigner ! »

Durant son histoire, je n’arrivais pas à la suivre. Qui lui dit que la petite folle se faisait appeler Nicole ?…Qu’elle est une Vilatte et qu’elle est de Turgeau ! C’est qu’à un moment de la durée, Alma avait entendu une femme, qui elle aussi assistait à la scène, criée : « Nicole ret siveye afé w, m prale plente polisye yo. »

« Quant à l’homme avec qui Nicole se disputait, vu de près, il devait être dans la cinquantaine. Un sac accroché à son épaule, il ne quittait pas des yeux les bagages de la femme. On aurait dit « Malice » au pays du réel à la quête d’un «Bouki» à qui il pourrait jouer un de ses tours d’escamotages, poursuivait Alma dans son histoire qui devenait de plus en plus intéressante.

« Absorbé par son projet, il faisait des allés et venues. Voulant afficher désintérêt et complaisance, il se mettait à parler mais son visage laissait deviner un type rusé, un voleur, un baratineur à bon marché. »

–  Il continuait à parler au rythme de ses sourds-muets mouvements, ajoutai-je pour faire comprendre à Alma que j’étais à fond dans son histoire

– Ah, n’en parlons  pas ! Je me croyais spectateur d’un cirque-théâtre pathétique, répliqua-t-elle en se déridant un peu.

Mais Alma ne se laissait pas interrompre facilement, elle continua son récit ave grands coups de gestes et de mimiques, rendant ainsi vivant ses personnages, me plongeant totalement dans le décor.

« Soudain voyant que la petite dérangée n’était pas du genre à se laisser duper, il cracha tout bonnement : « Son w moun fou w ye ; koumanm ta fe vòlò w la »

« S’armant d’une roche, elle lui demanda aussi vrai que je te le dis : « Deplase kò w zafe m mesye, m pral plente polisye yo pou ou ». Mais celui-ci, jouant la sourde oreille, resta « Tennfas ».

« Évidemment, si tu as l’habitude de faire des petites escapades au centre-ville de Port-au-Prince, surtout dans les environs du Bureau National d’ethnologie; tu as sûrement l’habitude de les voir, ces agents de police, pour la protection et le service des élus du peuple en tant que mandataires. Et si jamais les rôles venaient à s’inverser! Ils font partie du tableau mais il faut croire qu’ils ne se le rappellent pas. Ces gros lards ont la mémoire courte. Ils ont l’air indifférent sinon content de cette querelle. »

C’est l’une des choses que j’aime chez Alma, elle commente elle-même ses histoires, je m’en lasse jamais…

« Affalés dans la Pickup toute la soirée, ces policiers semblaient plutôt jouir du spectacle que l’homme était venu leur offrir de si bon matin. Sans se sentir concerner, ils regardaient, silencieux, décontractés. Certains étaient dans la voiture ; d’autres à l’extérieur appuyés contre la défense de celle-ci échangeant rires et plaisanteries. Ils ne faisaient rien.

« Il fallait que tu vois à quel point j’étais en colère. Tout autour, des gens, montant descendant, allaient et venaient ; un seul mot les caractérisait INDIFFÉRENCE INDIFFÉRENCE INDIFFÉRENCE ! Une indifférence qui, quoique sachant dans quel monde nous vivons, m’avait tout l’air étrange !

« Nicole menaça de nouveau l’homme, mais ce dernier ne voulait toujours pas déguerpir. Je me demande d’où peut bien venir un tel courage? Et des paumes de ses mains, il la poussa et elle trébucha sur le sol bétonné. Cette fois c’en était trop ! Pendant que je m’apprêtais à traverser la rue pour aller rappeler à ses gendarmes (ce que toute petite déjà, on me disait être leur devoir) elle était déjà debout. Debout, cette fois, se lançant à la poursuite de ce prestidigitateur qui s’en allait avec ces affaires.

« Tout s’est déroulé, là où d’habitude sur le bas-côté, avant que le mur du palais national ne serve de brise-soleil à sa résidence à ciel ouvert. Sur son transport de colère, j’ai vu mon humanité perché du haut du fil d’une lame.

« Nicole ! Pauvre Nicole! Jésus, Marie, Joseph, tous t’ont laissés…Si seulement!…son existence aurait pu être je ne sais quel autre chose d’estimable que cette défaillance continuelle, irrémédiable et éternelle; plus que la moitié des catastrophes réunis et connus », sur ces mots Alma termina son histoire. Je restai silencieuse, car je ne savais pas quoi lui dire, comment la réconforter, je me contenterais juste d’être-là pour elle, d’être une oreille attentive.

Il paraît que la dame-spectateur avait aussi dit à Alma, que le fameux 12 janvier avait tué toute sa famille à cette petite. Voilà comment subitement, elle s’était retrouvée seule et en détresse. Face à tout ! Face à elle-même! Je comprenais la détresse d’Alma à cause de son impuissance face à tant de misère.  Et le gouvernement, et les aides humanitaires, et les institutions… rien! Les gens, très vite ont été œil pour œil… Dent pour dent. Si seulement au lendemain du tremblement de terre, Nicole avait été l’objet d’une quelconque forme d’accompagnement ou d’une quelconque forme de suivi. Peut-être, je dis bien, peut-être les choses seraient différentes pour elle. Mais neuf ans après, il y a encore des gens qui vivent sous les tentes.  La vie se fait de plus en plus dure, et les gens sont de plus en plus indifférents, cruels et meurtriers. Le hasard a déposé Nicole sur le portail de l’errance !

Petite Nicole, si la rue et ses péripéties ne te disaient pas à chaque seconde que tu n’es qu’un vulgaire assemblage d’os et de viande sans importance. Un corps-mort animé par des eaux en mouvement insignifiantes, une humanité froide comme le nez d’un chien. Si seulement c’était autrement! Et pour reprendre les mots d’Alma, ton existence aurait pu être je ne sais quel autre chose d’estimable que cette défaillance continuelle, irrémédiable, éternelle ; plus que la moitié des catastrophes réunis et connus. Mais de la rue, allait et venaient de sordides physionomies aux regards d’acier, taraudant distribuant offense et maltraitance. Comme les arbres, les animaux, les rivières et les fleuves, Nicole n’as point été exempt de cette génialité poétique ni de cette généreuse distribution qui s’en suive. Le monde ainsi fait, il ne te reste qu’une seule pensée à cueillir, SOLITUDE !

Aldana Lorve

J’avais chaud…

J’étais à moitié nue sur le lit. Il faisait chaud. Mais lui il était en pleine pensée sexuelle en me voyant ainsi. Il me regardait avec désir, alors que ma respiration soulevait doucement mes seins. “Il aperçoit mon entrejambe et il tressaillit”. Je le comprends.

J’oublie un instant Paulo Coelho pour le fixer un peu sans lui laisser le temps de comprendre. Bon sang! je lis toujours dans cette position. Et il fait chaud. Ça se comprend non. Le désir s’empare complètement de lui. Il s’approcha du lit laissant par terre son ordi.

 -Hé chéri tu as sommeil ? L’ai-je demandé.

Et non, comme toujours il ne répond pas.

Il s’approche de mon corps presque dénudé et commence à l’effleurer avec ses mains.

-Trésor, mon résumé c’est pour demain. Laisse moi lire stp.

Je regrette mes mots franchement en sentant ses droits entre mes cuisses. J’essaie d’approcher la tête pour trouver ses lèvres. Mais trop tard. Alors j’écarte un peu plus les jambes pour mieux sentir la douceur de ces tendres lèvres entre elles. Il descend un peu ma culotte et commence à embrasser à plusieurs reprise mon pubis. Sa langue parcourt mon vagin en entier, de bas en haut, de gauche à droite. Je viens de réaliser que j’en avais vraiment envie. J’ouvre davantage les jambes et les soulève pour les mettre sur ses épaules. Il fait une pression avec sa langue.

Et là je dis:

– oh oui que j’adore.

Il tournoie sa langue doucement autour de mon clitoris. L’intensité du désir montait. La chaleur me fait émettre un léger cris de plaisir. Mais c’est rien. J’avais seulement chaud.


Sry-Lanka Bendjy SANON

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