JE RACONTE

Mille folies | Partie III

– Eh bien… bonjour l’accueil ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Rien, je…

Et tout d’un coup, une idée, une évidence. Brillante. Effrayante. Je m’ignorais une telle sans-gêne, pour une affaire aussi banale. Ma peau se mit à me picoter rien qu’à la perspective de cet enfantillage… Mais ce n’était pas le moment de faire causette avec ma conscience.

– Ecoute, Sam, assieds-toi, installe-toi, je te reviens maintenant. Mais passe-moi cinq cent gourdes illico stp !

– Mais…

-Vite, je t’explique après !

Sam obtempéra. Quand on a déjà si peu d’amis dans une nouvelle ville, on ne prend pas le risque de les perdre pour si peu. Non ? Je me trouvai laide, tout à coup. Mais il y avait urgence ! Je les lui soufflai donc à pleine main, lui envoyai un baiser du bout des doigts en marmonnant un « tu me sauves la vie », histoire de camoufler ma gène et me voilà partie en direction de mon nouvel entrepôt. C’est fou, cette excitation subite, inattendue! Tant de petits riens qui nous font vibrer…

En route, le doute me revint sous une autre forme : et si la caissière m’avait doublée ? Et si ça ne valait vraiment pas la peine ? Quelle folle, mais quelle folle ! Je le remballai : bah, on verra bien assez tôt ! Pour le moment, je me sentais joyeuse, aventureuse, excitée et craintive en même temps : Je me sentais vivante ! Seul ça comptait, non ?

Le temps de le dire, je me retrouvai devant la caissière qui souriait nettement moins, maintenant. Mais je m’en fichais. J’étais partie depuis près de dix minutes, il m’avait fallu plus de temps que je ne l’avais escompté : j’étais arrivée in extremis. Mais j’étais bien là. C’était le plus important, ce me semble. Elle fit signe à un autre caissier gigantesque que ce n’était plus la peine d’aller chercher le patron et il eut un air entendu. L’enfant prodigue était de retour ?

Je souris en mon fort intérieur, réprimant un petit frisson coquin. Ça s’annonçait plutôt bien.

Je m’éclipsai alors à nouveau pour aller remplir le panier bleu cueilli à l’entrée de victuailles et de provisions dont je ne pensais même pas avoir besoin : du pain, du shampoing, quelques serviettes hygiéniques, du savon liquide et, oh, il me fallait un jeu de tasse pour l’offrir au nouveau couple Bernard ! Et me revoilà en train de gambader partout dans le magasin, essayant d’ajuster mon panier au poids de mon Hyppolite. Ou plutôt de mes deux Pétion. Peu importe.

Je finis par retourner devant la caissière (qui avait dû mettre un signet Caisse Fermée pour bien me garder ma place, veinarde que je suis!) et en commençant à déballer mon butin, je me demandai pour la énième fois si je n’avais pas une gigantesque araignée, quelque part au plafond. Franchement, ma fille… !

J’avais fini par stocker pour neuf cent quatre-vingt-douze gourdes d’un peu de tout dans mon panier. Il me restait donc une huitaine de gourdes de n’importe quoi à ajouter et le compte serait bon. Je révisai mentalement mon placard pour voir ce qui pouvait bien me manquer… et l’ironie ne manqua pas de me rappeler qu’au départ, il ne me fallait qu’une sauce piquante. Mais je la tus à nouveau, cette petite voix. Là, juste là devant moi, je trouvai la solution : un paquet de chewing-gum. Ça peut toujours servir, ça !

Trente-cinq gourdes. Vingt-sept de plus que nécessaire, plus moyen de douter ou de faire ta maline, la calculette ! Mon sourire s’évanouit instantanément au regard du long nombre s’étendant paresseusement sous mes yeux : Mille vingt-sept gourdes ! Ca faisait déjà un peu plus que deux semaines d’argent de poche ou cinq semaines

d’économie sur mes rentrées hebdomadaires ! En temps normal, j’aurais demandé une réduction à partir de mille gourdes. Mais là, pas question de jouer au pingre ! Un temps pour chaque chose. Je tendis presqu’à contrecœur mes deux billets et, farfouillant à nouveau dans mes poches à la recherche d’un surplus de monnaie, je me félicitai d’avoir pensé à emporter mon lot de vingt-cinq gourdes avec moi.

J’en tendis deux à la caissière qui, le sourire retrouvé, me sortit la fiche et fit quelques brasses en direction d’un étranger, de race orientale selon son apparence physique, perché derrière le haut comptoir principal.

Tiens, je ne l’avais même pas remarqué, celui-là ! Il arriva avec une sorte de trapèze surmonté d’une boule de cristal en petit format et activa une manette.

Des papiers se mirent à rouler, voleter, plonger… et moi, à ce moment, je me sentis à nouveau assaillir par d’étranges doutes. Quelle folle, mais quelle folle !

Je me surpris à serrer fiévreusement ma monnaie entre mes doigts en me rappelant que je ne faisais probablement qu’augmenter le capital d’un gars déjà pas mal nanti. Pour une étudiante en Economie, je ne faisais vraiment pas fort. Pour un peu, je rirais bien de moi. Ce qu’elle dirait, Diane, quand je lui raconterais… !

à suivre…

Menjie Richard Michel

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