JE RACONTE

Nue

Mon enfance s’est défilée dans ma tête, mon début d’adolescence. Ces images revenaient en boucle comme cette ancienne cassette à film que je faisais recommencer pour regarder la même séquence d’un film classé horreur mais qui était plus tordu qu’effrayant.

Je sentais le vent à vif sur ma peau. Une brise qui devait juste me caresser le visage, et pourtant je le sentais pénétrer la chair de ma cuisse. Je ne comprenais pas.

Ma tête bourdonnait, une douleur insupportable me martelait les tempes. Tambourinant par intermittence, à répétition. Mais toujours une mélodie sans rythme, sans entrain. Juste barbant, douloureux.

Les voix commençaient à me parvenir. Près ou loin? Je ne saurais dire. Mais elles étaient là. Je les entendais sans pouvoir réagir. Certaines tristes, d’autres vindicatives. Certaines accusatrices, d’autres en mode défense.

Pourquoi le vent s’acharne donc sur moi? J’ai l’impression qu’il veut emporter une partie de moi. Me déchiqueter, me mettre en pièces.

En pièces…

Je reprenais peu à peu mon esprit. Mais mes yeux restaient fermés. Ils ne pouvaient encore s’ouvrir. Ils s’obstinaient à rester fermés. Comme s’ils pressentaient une réalité qu’ils ne pourraient encaisser. Je sentais un liquide gluant couler le long de mes cuisses. Qu’est-ce que cela pouvait bien être? Je devais faire un ultime effort pour me sortir de cette léthargie. Je devais me voir. Me voir pour affronter ces personnes qui s’étaient amassées autour de moi. Leur demander pourquoi elles me couvraient de la sorte. Exiger qu’elles m’expliquent ou à défaut qu’elles s’en aillent.

D’un coup, quelque chose est tombé sur mon corps. Un tissu.

-(voix 1) Recouvrez donc son intimité.
-(voix 2) Elle s’est sûrement mise dans ce pétrin toute seule.
-(voix 1) On voit bien que tu n’as pas d’enfants ou de mère.

Les murmures s’élevaient. Indistinctes. Bourdonnantes. Malsaines.

Alors comme ça, je m’étais mise dans un pétrin…

Je me faisais violence pour me souvenir, recoller les images qui vacillaient dans ma tête, mon subconscient. Il y avait une soirée. Juste quelque chose entre amis.

J’ouvris à présent mes yeux. Les gens sont là à me regarder comme une bête curieuse. Certains regards étaient compatissants, d’autres me clouaient au pilori.

Je risquai un regard sur mon corp. J’ai dû me regarder une seconde et une troisième fois pour affronter ma nudité. Cette intimité que je chérissais et qui maintenant étaient exposés aux yeux d’inconnus pour être jugée, examinée.

Je tâtai mon entre-cuisse. Le liquide gluant était encore là. Je n’ai pas rêvé. Alors j’ai fait le lien. Tout m’est revenu. J’ai été violée par des amis à la fête.

Ils m’ont mis en pièces. Ils ont déchiqueté mon intimité, ma vie. Dans les yeux de ces personnes le blâme y était écrit en grosses lettres. C’est moi qui n’aurais pas dû me trouver dans les griffes de mes violeurs. Et non pas qu’ils devaient contrôler leur pulsion animale. Je suis la coupable à leurs yeux et ça s’arrête là. Ça doit s’arrêter là. Ils diront que c’est pour mon bien, mon honneur. Et feront fi du comment je me sens.

Alors je me suis relevée. La tête haute, mon sang dégoulinant le long de mes cuisses faisant tâche sur mon parcours. Les murmures et les regards formaient un cortège m’accompagnant. Je les laissais parler dans leur ignorance. Je les laissais mutiler plus encore mon intimité, ma chair dans leurs commentaires. Mais je reste la tête haute. Avant de partir je les ai regardé droit dans les yeux pour leur signifier que désormais, les victimes de viol ne baisseront plus les yeux devant leurs bourreaux et cette société complice.

Renée Vancie Manigat

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