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Sortir de l'ombre - Fè yo konnen w!

Category: JE RACONTE Page 1 of 2

Le prix d’une vie


Je me suis toujours demandé quel était le prix d’une vie ou si une vie valait plus qu’une autre. Ça n’a rien à voir avec la rançon qu’un kidnappeur demande quand il enlève quelqu’un et fixe un prix estimant – ou pas – la vie de cette personne par la rançon exigée. C’est plutôt une estimation sans pression et qui concerne tout le monde et n’importe qui. Est-ce que toutes les vies se valent ? Ou est-ce qu’il y a certaines qui comptent plus que d’autres ?
Certains iront à se dire qu’on est tous pareils, peu importe la fortune ou l’infortune, on finira tous dans un trou à se désosser, à puanter tout seul, jusqu’à ne devenir qu’un souvenir. Oui mais en étant vivant, qu’en est-il ? Nos vies ont-elles toutes les mêmes valeurs ? Un pasteur, un prêtre, qui prêche ses fidèles qui le fournissent en bien, compte-t-il autant qu’eux ? Le président d’un pays compte-t-il autant qu’un simple citoyen ? Bien sûr que non. C’est le président, c’est le prêtre, c’est untel : on a tous des personnes que l’on met sur un piédestal, qu’il le mérite ou non.
D’autres diront que c’est évident, que la vie d’un pauvre ou d’une personne de la masse, ne vaut en aucune manière la vie d’un riche, à la peau blanche (comme nos « élites » ‘soit-disant’), ou encore d’un riche issu de la masse qui a fait ses preuves. Elles n’ont en aucun cas la même valeur, la preuve on peut enlever celui de l’un sans que cela n’émeute grand monde. A votre avis, lequel des deux meurtres laissera plus de gens indifférents ?
Voyez, un garde du corps qui risque sa vie pour sauver celle de la personne qu’il protège le fait-il forcément pour son travail comme quoi c’est son devoir ou parce que sa vie n’est pas aussi importante que celle de son employeur ? D’ailleurs, les recrutements ne sont pas équitables en termes d’égalité de fortune entre l’employé et son employeur ; autrement dit, j’achète ta vie pour me sauver parce que la mienne est beaucoup plus importante que la tienne ou parce que j’ai une mission à accomplir et toi, la tienne est de me protéger pour que j’y arrive. Prenons un autre exemple, l’assassinat du noir qui a suscité le flot de revendications (Black Lives Matter) au niveau mondial en témoigne : la vie de certains ne vaut pas autant que d’autres et c’est très bien expliqué dans le film « The Hate U Give », le policier (noir) a dit à l’actrice jouant dans le rôle de Starr : ‘‘si c’était un blanc, je lui dirais les mains en l’air d’abord’’, alors que pour un noir il n’hésiterait pas à tirer.
C’est ainsi qu’on nous a forgés : à croire que certains nous sont supérieurs, que certaines vies ne peuvent égaler en rien d’autres. C’est exactement sur cette base que les blancs nous ont asservis. Il faut dire que le colonialisme, le système esclavagiste a réussi son coup. Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas renverser les choses, au contraire il nous faut une autre socialisation, une autre base sociétale sur laquelle considérer l’humain : non sur ses avoirs, sur sa position ou sa couleur mais sur la base de l’humanité.
Bourdieu (1998) le dit très bien : « lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination ou en d’autres termes, lorsque leurs pensées et leurs perceptions sont structurées conformément aux structures même de la relation de domination qui leur sont imposée, leurs actes de connaissances sont, inévitablement, des actes de reconnaissances et de soumission, mais il y a une possibilité de révolte si les dominés prennent conscience que leur domination est socialement construite et qu’il est possible de défaire les nœuds ».
Je ne sais pas si vous remarquez dans certains films américains, que des forces spéciales seraient prêtent à faire exploser une sale entière avec un seul coupable et pleins d’innocents mais avorteraient tout et repenseraient une autre stratégie si jamais il y avait un seul américain parmi eux. D’ailleurs ils le disent très bien : “Je suis citoyen des Etats-Unis d’Amérique” et ça, dès qu’ils le disent c’est comme dire : tu t’attaques à moi, tu en paies le prix fort, car leur nation est grande et forte. L’actuel président le dit bien : America first.
Elle domine sur le monde, ils sont dans les coulisses du pouvoir, ont une main mise sur notre justice, notre économie et sont aptes à décider de notre sort, de notre aptitude à vivre malgré tout, à tester notre résistance, à décider ce qu’on peut avoir sous la dent et quand on peut l’avoir, à choisir qui doit vivre ou mourir, quelle zone mériterait d’être effacée sur la carte, à nous armer pour nous entretuer ; et surtout à rire de nous, de notre naïveté à croire qu’ils font partie de nous parce que rester loin de nous n’est pas toujours la meilleure tactique : il faut se rapprocher et voir les réactions de sa proie pour mieux savoir où l’enfourcher et comment.
Ce n’est surement pas moi qui vais vous dire qu’il y aura toujours des subalternes dans ce monde, des dirigeants et des dirigés, des forts et des faibles, des leaders et des suiveurs… Mais ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est d’abord une question de perception, de conviction (c’est aussi le cas pour la situation des femmes, tant qu’elles croient que les hommes leur sont supérieurs, elles n’iront nulle part, et le féminisme aura beau faire son chemin le poids lourd de la domination masculine restera ancrée). Tu crois que sa vie est plus importante, il en est convaincu et moi aussi je le crois, donc la machine continue de rouler avec son lot d’inégalités. C’est pour cela que la justice, l’Etat, les médias et tout le monde restent silencieux par rapport aux massacres multiples de Lasaline, aux kidnappings des gens de la masse, au rasage de Shada, et surtout et encore à l’assassinat de Mamoune Régis, de Nancy et de Sébastien. Leurs vies, nos vies ne comptent peut être pas.

Rodeline DOLY

Souvenir d’enfance

Ma première journée de plage

Non. Pas du tout.

Non. Je n’étais pas du lot de ces enfants qui allaient à la piscine tous les week-ends… Non, je ne faisais pas partie de ces enfants qui allaient à la plage au moins une fois par mois…

J’étais de préférence cette gamine qui était enfermée entre quatre murs cherchant le monde réel dans l’imaginaire collectif. J’ai été éternellement enfermée. Si ce n’était pas entre les murs de chez moi, eh bien, c’était entre les murs du Collège…

Le Collège ! Justement ! C’était là que j’avais découvert le décor d’une plage pour la première fois…Oui. C’était entre les murs du collège Saint-François d’Assise que j’avais respiré pour la première fois l’air de la mer !

Vous vous demandez sans doute si je suis une folle à lier ? Ou… Du moins… Comment ça se fait qu’il y avait une plage dans une école ?

Euh… Non. Je ne suis pas folle. Et Non. Il n’y avait pas de plage au Collège. En revanche, cette plage dont je vous parle avait existé sous ma plume, entre mes lignes de production écrite.

Je me souviens, comme si c’était hier, de la voix de mon institutrice, Mme Béatrice, demandant aux élèves d’écrire une rédaction pour raconter une de leurs journées de plage en famille !

A cette demande de la maîtresse, imaginez !!! Sur chaque visage qui m’entourait se dessinait une sorte de liesse, qui venait sans doute du souvenir de la mer… Ou des vagues… Ou du soleil… Ou du vent… Ou… Je ne savais pas à l’époque. Mais je pouvais lire, sur chacun de ces sourires, une histoire d’amour différente ! Cela se voyait tellement que toutes les élèves étaient joyeuses à ce moment précis ; ce moment où Madame Béatrice parlait des délices de la plage. Elles aimaient la plage !

Et moi alors ? Vous vous demandez si j’étais joyeuse moi aussi ? Je ne sais pas quel sentiment j’avais. Je peux dire que… En fait, je n’avais presque rien ressenti, sinon que j’étais à la merci de cette joie figurant sur chaque visage qui m’avoisinait… Je pouvais mirer le tableau d’une plage entre les paupières de chaque camarade… Mais je n’avais pas de souvenirs personnels…

Je n’avais même pas la chance d’avoir une famille complète cette année-là… bref ! (C’est une parenthèse.)

Revenons au fait que je devais rédiger une de mes journées à la plage en famille et que, même après avoir éteint douze bougies sur cette planète, je ne savais pas ce que c’était une plage… Parce que… Justement… Je n’en avais jamais visitée !

Le travail devenait pénible ! Je n’avais que l’expression corporelle de mes camarades comme image… Je réfléchissais sur comment j’allais procéder pour avoir au moins une histoire à raconter. Mais rien…

Assise, je tenais un stylo de ma main droite, et l’autre main servait d’appui à ma tête inclinée légèrement, de travers, avec les yeux fixés vers le plafond de la classe. Je cherchais… l’eau de la mer commençait à couler sur mes joues… j’essuyais à chaque fois les vagues qui inondaient mon cahier de devoir posé sur la table… J’étais bronzée par ce soleil de douleur qui m’envahissait… Ma salive était imprégnée de grain de sable, ce qui me donnait l’impression que j’allais m’étouffer… J’avais fermé les yeux afin d’évacuer ma peine… Le flux et le reflux de mes pensées venaient au rythme de mon inquiétude… Je voulais trouver quoi écrire…

La vie s’estompait à peine de moi, quand, soudainement, je m’étais retrouvée sur une plage : je voyais la mer, le sable, les vagues… L’atmosphère était bruyante… Je voyais ma mère courir vers moi avec un ballon de volley-ball, tenant sur sa gauche mon petit cousin Eric… Couchée sur le sable, je les regardais venir…

Et Hop ! Le crie d’alerte de la maîtresse m’avait réveillée de mon hypnose. Je venais de vivre ma première journée de plage en famille.

J’avais souri. J’ai ouvert mon cahier et j’ai commencé à écrire…

Winslow Nitza Cavalier

Someone please call 911

Il était déjà trop tard dans la soirée pour qu’elle commence la peinture. Elle travaillerait trop tôt le lendemain dans l’une des unités les plus difficiles. Elle s’y met quand même question de calmer un peu sa tension, sa peine d’amour. Elle a eu tellement d’angoisse durant toute la fin de l’après-midi, que ça ne devrait faire plus de bien que de tort.

Alors que le reggae qu’elle écoutait atténuait l’ambiance de la pièce et qu’elle se sentait dans son élément; habillant son visage d’un sourire d’enfant, elle fredonnait les bouts de notes de la playlist, lorsqu’on sonna à sa porte. Bizarre! Elle n’attendait personne. De plus, il est 10h du soir. Entre sa crainte et sa curiosité, elle se leva et va voir dans le trou de la porte avant de tenter d’ouvrir. Elle regarda une dizaine de secondes pour mieux apercevoir la personne à l’autre bout de la planche.

Une vielle dame vêtue d’un manteau, une tuque, des souliers fermes, un bout de papier. Elle ne doit pas être assez violente pour qu’elle n’ouvre pas. Elle semblait vouloir rechercher des informations précises. Elle ouvrit. Elle tremblait de peur, sa voix était pleine de terreur, elle avait les lèvres sèches, regardait un peu partout et tentait de la glisser deux, trois informations.

  • Êtes-vous la propriétaire de l’immeuble?
  • Euh..! Non! Mais je connais son numéro.
  • Je cherche à la contacter.
  • Voulez-vous que je vous le donne?
  • Euh.. oui s’il vous plaît ..!! Mais.., mais.. C’est parce que… ma fille habite dans l’immeuble et elle est en danger. Je voudrais que la responsable me dise quoi faire. En fait j’ai demandé à une autre locataire, et elle m’a dit d’aller à l’appartement 20 pour trouver le propriétaire de l’immeuble.
  • Ok! Mais c’est parce que moi ça fait seulement un mois que j’habite ici et dans cette ville, donc je ne sais pas de quoi vous parlez. Toutefois, je peux tout de même vous donner le numéro de la personne responsable de l’immeuble.
  • Vous savez quoi madame? Ma fille est dans l’appartement 10 et son conjoint qui a des problèmes de santé mentale menace de la tuer et il est très violent en ce moment. Je voudrais s’il vous plaît que vous mettiez la responsable au courant pour qu’elle puisse m’aider.
  • Ok! Je vais appeler la responsable pour vous et vous donner des nouvelles.

Elle appelle et elle parle à quelqu’un qui ne lui a pas l’air familier. Il ne semblait pas avoir la voix du mari, ni de la femme. Mais, il se montrait très distant de ce qui se passait dans l’immeuble. Il disait que de toute façon, la responsable ne pourrait rien faire face à la situation. Qu’il fallait préférablement appeler la police. Il s’en foutait complètement de tout ça. Alors qu’elle ne faisait que suivre les étapes de la vielle dame.

Cinq minutes plus tard, elle cogna à la porte cette fois.

  • L’avez-vous trouvé?
  • Oui, mais elle dit qu’il faudra appeler la police plutôt pour être certain de bien faire face à la situation. Vous ne voulez pas appeler la police directement vu l’urgence?
  • Non, je ne veux pas le faire, parce que le conjoint de ma fille m’a aussi menacé qu’il allait tuer ma fille si j’appelais la police.

C’est ainsi que tous ses fantômes se réveillaient dans sa tête. Elle entendait la voix de sa mère pleurer des coups de son père, elle se voyait se cacher dans le coin la pièce avec son petit frère. Elle entendait le bruit de la bouteille d’alcool se briser dans la tête de son père lorsque sa mère se défendait de la violence de son père. Tout redevenait très claire. Dans un mélange de rage et d’empathie..

  • D’accord madame, laissez tout ça sur mon compte, je prends la responsabilité citoyenne d’appeler la police pour vous et votre fille. Ne laissez pas savoir qui a fait l’appel. Allez-y je vais appeler! Sur un ton certain et fort, elle s’exprima à la vielle dame.
  • Merci!! Merci beaucoup!

Elle craignit aussi d’appeler inutilement. Est-ce qu’elle dit la vérité? Vais-je faire déplacer les policiers en vain? Est-ce vrai tout ça? Elle pense trop, mais elle prend une chance. Au moins, elle aurait tenté de bien faire.

Trente secondes plus tard..

  • 911 de quelle adresse vous appelez?
  • 613 Nashkaville
  • Quelle est la situation?
  • Un homme violent menace de tuer sa femme..!
  • D’accord je vous transfère à la police de la ville.

Sept minutes plus tard, elle commença à trouver l’appel trop long, croyant que l’homme aurait le temps de tout faire contre la femme. Elle regarda par la fenêtre et remarqua deux voitures de police, un camion d’ambulance, cinq à six policiers. Ils entrent dans l’immeuble et demandent à l’homme d’ouvrir la porte en frappant très fort par de grands coups de pieds. Il semblent finir par ouvrir. Elle interrompt l’appel puisque les policiers sont sur place. Elle ouvre sa porte pour écouter ce qui se passe dans l’immeuble de plus près. Elle entend un enfant pleurer, son anxiété de l’après-midi refait surface. Elle tremble. Au sol, il y a ses tableaux, ses peintures, des stylos qui trainent de tout part. Elle s’assoit sur son canapé fig. devant la situation d’en bas et devant sa soirée d’art thérapie gâchée. Elle regarda encore par la fenêtre pour voir ce qui se passe entre temps. Cinq autres minutes plus tard, elle remarque que les policiers emportent un jeune homme qui devraient être âgé seulement de vingt-cinq ans environ. Contentionné sur le cadre des ambulanciers, il s’en allait avec eux. Elle retrouva un peu son calme, sachant que le danger n’est plus dans l’immeuble. Elle en parle à ses amies qui la rassure que ça ira et qu’elle a bien fait d’appeler. Elle se force de terminer ses peintures et de ranger pour qu’elle aille se coucher. C’était son premier appel à l’aide au 911 pour quelqu’un et non pour elle. Elle se sentait fière de son coup, même avec sa crainte.

Dans son lit cherchant son sommeil après ces dernières minutes achalandées, elle se demandait maintenant qu’elle sort la réservait d’avoir pointé un agresseur. Ce ne sera pas surprenant non plus que la femme se remette avec son homme dans les prochains jours, sachant que cela fait partie du cycle de la violence conjugale. Ce ne sera pas un hasard d’être reconnue dans une toute petite ville, lorsqu’on est afro descendante. Il n’y en a pas cinquante femmes noires dans la petite ville. Donc se met-elle en danger maintenant? Elle prend la décision d’appeler la police de la ville pour leur aviser de la situation. Du fait qu’elle ait appelé contre un homme violent qui menaçait de tuer sa femme. Elle les informe qu’elle travaille dans des quarts de soir et marche une quinzaine de minutes pour rentrer chez elle à vingt-deux heures quarante environ.

  • C’est bon madame! Tout est sous contrôle pour votre sécurité nous allons garder un œil de près dans le coin.

Elle garde quand même une petite retenue par rapport à cette belle promesse et continue à faire attention.

Tout semblait être tranquille dans le coin, rien n’avait l’air suspect sa crainte partie, elle oublia vite tout ce qui s’est passé il y a deux semaines. Alors, qu’un soir, elle revenait de travail après un quart mouvementé où elle a dû intervenir auprès d’une jeune adolescente autochtone de son groupe qui avait des pensées suicidaires. Elle s’est sentie vidée de son énergie. Elle sort ses écouteurs pour mettre une musique calme pendant qu’elle marchait et respirait l’air frais de cette ville non polluée. Elle n’entendait rien évidemment autre que sa musique. S’est alors qu’une voiture s’est arrêtée et quelqu’un lui a mis un sac noir dans la tête et l’emmena quelque part, mais nulle part qu’elle puisse connaître.

Elle entendait, des bruits de bois sec. D’autres assis en arrière, disaient des commentaires dégoutants. Tu vois comment elle a de la chaire, elle en aura pour nous tous, dirent-ils en riant. Ils la touchaient dans son corps. Elle disait non et poussait des cris de détresse que personne ne sera en mesure d’écouter. Elle avait les mains liées et semblait perdre espoir.

  • Non! Non! Pas encore! Ne me touchez pas!

Elle se demandait qu’elle sort lui était tombée de dessus pour être autant violée dans cette vie. C’est comme à chaque groupe d’âge il lui fallait une autre agression sexuelle comme rite de passage. De l’enfance à l’adolescence; de l’adolescence à l’âge adulte; et encore une autre situation de viol. Elle venait juste de finir un stage international, elle faisait la fierté de sa famille, commençait à rembourses ses dettes et mettre à propre son crédit et voilà elle est en face de l’enfer. Elle vivait seule dans la ville. Personne pour remarquer son absence dans la soirée. Elle ne travaillait pas non plus durant le week-end et lundi était férié. Personne, toujours personne pour remarquer sa disparition. Mardi après-midi elle s’absente dans on quart de soir. Le travail appelle pour la demander pourquoi elle ne rentre pas. Cette fois-là c’était pas de nouvelle, pas bonne nouvelle. Aucuns des employés n’avait un lien encore avec elle. Personne pour dire où elle était passée. Une semaine écoulée, pas de nouvelle. Ils appellent le numéro d’urgence de la famille. Ses amis, ne la voyaient pas sur les réseaux. Mais elle avait dans ses habitudes de se déconnecter des réseaux sociaux pour de longs jours. Ça doit être une autre de ces fois. Mais, cette fois, elle n’avisait personne qu’elle n’était pas là, ni pourquoi. Elle s’est évaporée dans l’univers.

Est-elle tuée et jetée dans les bois comme ils font d’habitudes aux femmes autochtones? Est-elle violée? S’est-elle sauvée sans moyens d’entrer en contact avec quiconque? Va-t-elle réapparaitre un jour? Sa famille va-t-elle trouver son corps pour des funérailles digne du corps de leur unique fille?

Certains sont tristes, certains pleureront toute la vie, d’autres commencent à oublier. Cela fait déjà un mois que Aminata Baye Fall est portée disparue. Elle a seulement voulu être cohérente à ses valeurs et sauver une autre femme des jougs de la violence. Mais elle s’est volatilisée dans la nature et fait partie des femmes victimes des violences du patriarcat. Someone please call 911!

Le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours. « Catherine Christine »

Emmanuela Robert FRANÇOIS

Le corps d’une amérindienne

Le corps d’une amérindienne

Sous un soleil de plomb, une multitude de cicatrices spiralait tout son corps. Elle était mi-nue. Mi-lune. Mi-soleil. Mi-ange. Mi-déesse. Elle était belle. Elle venait sûrement de la voûte céleste ! Elle portait un tissu qui cachait uniquement sa vulve, un brayet.

Assise sur un rocher, pensive, elle respirait lentement l’air que lui offrait le fleuve du Maroni. Elle tournait à peine la tête quand elle remarqua ce regard posé sur elle. Comme si ce regard voulait lire toute son âme. Elle sourit de douleur et continuait sa contemplation.

Le jeune homme derrière lui était rempli de curiosité. Il était d’un teint foncé. Il était excessivement haut. Il avait des « dread locks » qui pendaient jusqu’à ses fesses. Il était fort musclé. Il portait un jean bleu et un maillot jaune-citron. Il avait un visage légèrement allongé qui hébergeait des yeux en amande, un nez épais et une bouche pulpeuse. Un vrai nègre, comme on aime le dire.

Ce bushinengué venait pour la troisième fois au bord du fleuve, mais il n’avait jamais vu une aussi belle créature. Il était rempli d’interrogations. Il regardait ce corps qui avoisine ses yeux avec une attention calculée.
Pourquoi tant de cicatrices ? se disait-il. Pourquoi tant de tatouages ? Il avançait vers le corps presqu’inerte comme pour chercher des réponses à ses interrogations.

– Salutation mademoiselle !
– …

Elle resta muette. La parole semblait ne rien vouloir dire pour elle. Elle était très loin, en train de chercher de belles histoires dans la profondeur du ciel, du soleil, et des nuages. Des histoires qui, peut-être, enjoliveraient sa vie.

– Bonjour mademoiselle ! Relançait le jeune bushinengué, comme pour la rassurer qu’elle n’était pas seule au monde.
– Bonjour…

…un long silence se pesait entre les deux jeunes gens. Une énergie transcendante venait y mettre la plus grande douceur. Le soleil changeait de direction quand l’eau du fleuve se mit à danser la danse des vagues. Le flux et le reflux de l’eau illustraient le battement de cœur de la jeune amérindienne. Pas d’autre chose que le fleuve du Maroni pour traduire son état d’âme.

La jeune femme commençait à parler… L’expression de son visage dégageait une certaine ambiguïté. Un mélange « tribulations-douleurs-joies ».

– Partez !
– Pourquoi partirais-je ?
– Partez !
– Je ne veux pas partir Mademoiselle.

Il se rapprochait de plus en plus d’elle et essayait d’effleurer ses cheveux, avec tout le retenu que l’acte demande. Il paraissait respectueux. Et la jeune amérindienne n’avait dégagé aucun signe d’inquiétudes.

– Pardonnez-moi mon indiscrétion Mademoiselle ? Pourquoi portez-vous ces tatouages ? et quelles sont les origines de vos cicatrices ? j’ai l’impression que votre vie fut/est une torture…
– Est-ce important de savoir ? c’est toute une histoire…
– Oui, votre corps dégage une sorte de parole muette ; à vous de l’extérioriser. J’aimerais connaitre cette histoire, votre histoire.

La jeune Lune demeurait interdite face aux propos de l’étranger. Elle avait le corps à demi tourné n’osant le fixé directement. Elle essayait plusieurs fois une parole, qu’elle n’eut pas le courage de finir… Enfin, Elle fit un effort pour s’écrier rageusement : « L’histoire ! L’histoire ! Maudite histoire ! »

– Maudite histoire… reprit-elle en reprenant son calme.

– Laissez-moi vous aider… Lâchait le jeune homme, jeune Soleil qui sentait l’obligation d’éclairer les propos de son interlocutrice.
– Hmm
– Euh… Pourquoi portez-vous ce tatouage sur votre front ? que veut-il dire ? Pourquoi ces tracés ?
– …Un tatouage sur mon front pour dire que je suis descendante des « Kali’na ». Le tatouage fait partie de notre identité. Notre peuple habite ce territoire depuis le VIIème siècle simultanément avec le peuple « Wayana ». Nous retraçons notre histoire, nous faisons vivre nos traditions de différentes manières. Ce dessin sur mon front en est une. Il illustre la céramique kali’na du littoral oriental de Guyane. La céramique Kali’na est tout un art qui porte sur son dos un peuple céramiste acharné.
– Et que veux dire exactement cette illustration ?
– L’illustration de cette céramique Kali’na est comme le fruit des interactions et des influences que notre peuple a connues avant et après l’invasion des européens. Il faut vous dire que nous avons plusieurs façons de représenter cette culture archéologique. C’est une continuité entre les cultures archéologiques et les peuples actuels sur le littoral. Globalement, je peux vous dire que c’est un style ethnique.
– Vous me dites que vous avez plusieurs façons de représenter cette culture, intéressant ! Pouvez-vous m’en énumérez quelques-unes Mademoiselle ?
– Bien sûr… Nous avons des poteries, des grands vases tels, samaku, maka, waresa, qui sont utilisés pour cuire et stocker de la bière de manioc nommé kasili. Ce qu’il faut retenir, ils servaient autrefois de récipients d’inhumation.

Le jeune bushinengué suspendait son attention aux lèvres de la jeune amérindienne qui semblait retrouver la joie de vivre en racontant son histoire.

– Nous avons également « le décor peint » comme forme de représentation.

Elle se tourna avec transport pour montrer à son compagnon le tatouage qui était au centre de son dos. C’était l’illustration d’un ancien rituel. L’emblème d’une plante. Le piment.

– Je suis une fille qui veut toujours me défendre. Une fille qui ne me laisse pas faire. Alors, mon père me l’a dessiné pour symboliser ma façon d’être, et ainsi inviter l’énergie de nos Ancêtres à venir renforcer mon caractère. D’autant plus, garder ce rituel, c’est aussi défendre notre culture.

Il rapprocha ses yeux plus près de son dos. Il sentait naitre en lui des mouvements tumultueux. Tout son être était glacé par la chaleur de cette créature fortement intrigante qui était assise près de lui. Il s’écarta d’elle, bouche entrouverte, avec tremblement… Il continue la conversation pour briser l’impertinence de ses intentions.

– Mademoiselle !
– Oui !
– N’y a-t-il pas d’autres représentations du « décor peint » ?
– Oui oui… il y a le dessin kali’na mettant en œuvre un tracé fin curviligne, ayant des motifs complexes, placé le plus souvent sur des céramiques lors des grandes cérémonies de deuils… S’ajoute à la liste le dessin des motifs ornant ordinairement l’intérieur des bols à kasili et des jattes palapi. Les tracés prennent la forme de courbes élégantes, formant un troisième élément de décor, ayant une représentation majoritaire par rapport aux autres. Il peut être le plus intéressant suivant qu’il permettrait le mieux de caractériser le « style kali’na »… … Je dois me laver…

Elle disait cela tout en se levant. Le jeune Bushinenghé le reteint tout juste, au moment qu’elle faisait son premier pas pour se rapprocher du fleuve.

– Je n’ai pas fini Mademoiselle… jura-t-il, en la tenant par le bras.
– …

Elle resta muette. Son silence dégageait une beauté que rien ne pouvait décrire. Pas même le merveilleux tracé « d’Anapo » qui s’étendait sur la droiture de ses tétons. Ce tracé «d’Anapo » est un Dessin Kali’na qui symbolise une tendance musicale : « Sampulali Moli Nenkewae », le Sampula Kali’na traditionnel. On posait ce dessin sur les tambours utilisés lors des prestations.
Les yeux du jeune garçon ne la lâcha pas d’une seconde ; ils parcourraient tout son corps pour trébucher sur les cicatrices avoisinant ses épaules.

Il balbutiait…

– Où as-tu eu ces blessures… ces cicatrices ? pardon…

On voyait qu’il était embarrassé. Triste. Il essayait de retenir quelques chaudes larmes.

– Esclavage ! Torture ! Génocide ! s’écria-t-elle. – Kumalawai ! Wayana ! Kali’na ! poursuivit-elle tout en libérant une rivière de larmes qui traversait l’embouchure de ses paupières. 

Le passé, semble-t-il, bouleversait encore cette jeune amérindienne. Qui était-elle ? Pourquoi paraissait-elle aussi mystérieuse ? Pourquoi portait-elle tous ces signes sur son corps ? Le jeune Bushiningué serrait ses mains comme pour exprimer son empathie, tout en laissant défiler ces questions dans sa tête.

– Qui êtes-vous ? réussit-il à dire.

Et la jeune femme, aussi brillante que les rayons du soleil, aussi rapide que l’éclair, courut… Et plongeât dans le fleuve du Maroni… Elle glissait dans les profondeurs du fleuve Jusqu’à ce que la nature ait oublié le son de son souffle…

Le jeune Bushinengué resta stupéfait, interdit face à la rapidité de l’action.

S’était-elle noyée …?

Winslow N Nitza Cavalier

Mille folies | Partie IV

Et stop ! L’appareil s’arrêta net pour laisser tomber un morceau de carton menu minutieusement plié en éventail par un savant mécanisme, sous le regard goguenard des clients et du personnel qui s’étaient rapprochés sans que je m’en rende compte. Leurs yeux épiaient mes expressions, mes mouvements. Je n’en avais cure. Seul m’importait ce petit bout de papier et ce qui pouvait s’y trouver inscrit.

Le gars à la peau basanée le prit, le déplia et le lu, l’air détaché comme s’il savait déjà à quoi s’en tenir. Je me retins de lui lancer des remarques acerbes en manque de gentillesse : Non mais, te gène surtout pas ! Gâche-moi ma joie ! Il n’aurait pas pu y mettre un peu moins de cynisme ? Plus de suspens, d’intrigues… ! Pff ! Je sentais diminuer ma flamme pour ce nouvel espace, tout d’un coup. Je me dis que ça sentais l’arnaque à plein nez ! Pour un peu, je les planterais tous là et m’en irait sans toucher la prime, tiens ! Histoire qu’ils sachent tous que c’est moi qui gère ma vie, mon fric et mes pulsions, pas eux.

Dans mes rêves, oui !

Je suis restée ancrée là, idiote pathétique, sachant par avance que j’allais regretter cette pulsion. Une autre fois. Le corbeau refusait la leçon. Mais qu’importe. Je me ressaisis, ce n’était pas le moment pour ces sentiments négatifs. Je n’y croyais pas du tout mais au cas où le karma ou je ne sais quelle autre force de la nature voudrait concrétiser mes pensées… je croisai les doigts et pensai fort à la première chose qui me passa par la tête : des vacances de rêve dans un pays de rêve ! Que cela soit…

L’instant d’après, tout était terminé. Aucun cérémonial, juste une enveloppe que me tendait le gars couleur de pêche. Les autres clients et le personnel curieux étaient déjà retournés à leurs activités… Quoi ? C’était tout ?!? J’aurais pu en pleurer de dépit. Me voler ainsi ma vedette dans un moment si important de ma vie… ?!? C’est quoi, ces manières ?!!

Je décidai de ne pas leur offrir le spectacle de ma déception plus longtemps. Je glissai l’enveloppe fermée dans une poche de mon chemisier, pris les paquets (qui me parurent soudain si encombrants !) et repris le chemin en sens inverse. Au moment de passer la porte du magasin, le gardien tenta un essai pour savoir de quoi il s’agissait :

– Satisfaite ?

– Qui sait ?

Il me regarda, déçu. Je l’étais aussi. Il se risqua néanmoins à faire une autre tentative :

– Vous allez revenir, n’est-ce pas ?

– Ca, ça va dépendre… on verra bien !

Je lui lançai un sourire jaune mettant fin aux questionnements inutiles et piquai une tête vers chez moi. Là où j’aurais dû rester bien gentiment !

Je franchis l’immeuble en même temps que Diane, revenue de sa nuit de garde en internat. Elle haussa le cil à la vue de mes lourds colis mais eut la bonne intuition de ne pas poser de question. On trouva Sam assis sur mon lit en train de chatter sur son portable. Il le déposa aussitôt qu’il nous vit et vint m’aider à tout transporter dans notre minuscule cuisine, saluant ma sœur au passage puis il s’appuya sur la table centrale et me fit face :

– Alors ?

– Alors quoi ?

– Ça en valait la peine… ?

– Comment tu as su… ?

– Su quoi ?

Je compris : il avait pioché dans le tas. Capois rusé ! Diane nous rejoignit et s’appuya contre la table, près de mon ami, le regard anxieux, fouillant dans les paquets en quête de je-ne-sais-quoi.

J’extirpai ma monnaie de ma poche et en tirai l’enveloppe légère en un même mouvement. Je déposai le tout sur la table entre les deux et m’assit en tailleur par terre, la tête emprisonnée dans les mains, leur racontant toute l’histoire, du début. La frénésie m’avait subitement quittée pour faire place à un sentiment de… vide.

Sam me regarda, secoua la tête mais se garda bien d’émettre la moindre opinion, tandis que Diane, après avoir pris le soin de lui restituer le montant prêté de sa poche, déchirait l’enveloppe, la mine aussi sérieuse que si elle auscultait l’un de ses patients. Elle parcourut brièvement le contenu de la feuille et partit tout à coup d’un éclat de rire énorme. Enorme. Elle fut rapidement imitée par Sam qui venait de lui tirer l’enveloppe de la main.

Je haussai un sourcil, légèrement soupçonneuse mais entièrement curieuse à nouveau, regardant mon ami d’un air énigmatique, m’attendant à ce qu’il me révèle le fin mot de l’histoire. Ce qu’il sembla peu disposé à faire, courbé de rire comme il l’était ! Alors, n’y tenant plus, je lui arrachai le papier des mains. L’instant d’après, je me tordais de rire à mon tour.

Quand nous nous fûmes tous trois calmés, Sam eut un clin d’œil vers ma sœur puis tourna la tête vers moi, la question à mille euros sur les lèvres :

-Alors… tu y retourneras ?

Je fis semblant de me plonger dans d’intenses réflexions puis, quand j’estimai le suspens suffisant, je lançai résolument :

– Et pourquoi pas ? Après tout, ils viennent de me donner mille bonnes raisons de le faire…

FIN.

Mendjie Richard

Mille folies | Partie III

– Eh bien… bonjour l’accueil ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Rien, je…

Et tout d’un coup, une idée, une évidence. Brillante. Effrayante. Je m’ignorais une telle sans-gêne, pour une affaire aussi banale. Ma peau se mit à me picoter rien qu’à la perspective de cet enfantillage… Mais ce n’était pas le moment de faire causette avec ma conscience.

– Ecoute, Sam, assieds-toi, installe-toi, je te reviens maintenant. Mais passe-moi cinq cent gourdes illico stp !

– Mais…

-Vite, je t’explique après !

Sam obtempéra. Quand on a déjà si peu d’amis dans une nouvelle ville, on ne prend pas le risque de les perdre pour si peu. Non ? Je me trouvai laide, tout à coup. Mais il y avait urgence ! Je les lui soufflai donc à pleine main, lui envoyai un baiser du bout des doigts en marmonnant un « tu me sauves la vie », histoire de camoufler ma gène et me voilà partie en direction de mon nouvel entrepôt. C’est fou, cette excitation subite, inattendue! Tant de petits riens qui nous font vibrer…

En route, le doute me revint sous une autre forme : et si la caissière m’avait doublée ? Et si ça ne valait vraiment pas la peine ? Quelle folle, mais quelle folle ! Je le remballai : bah, on verra bien assez tôt ! Pour le moment, je me sentais joyeuse, aventureuse, excitée et craintive en même temps : Je me sentais vivante ! Seul ça comptait, non ?

Le temps de le dire, je me retrouvai devant la caissière qui souriait nettement moins, maintenant. Mais je m’en fichais. J’étais partie depuis près de dix minutes, il m’avait fallu plus de temps que je ne l’avais escompté : j’étais arrivée in extremis. Mais j’étais bien là. C’était le plus important, ce me semble. Elle fit signe à un autre caissier gigantesque que ce n’était plus la peine d’aller chercher le patron et il eut un air entendu. L’enfant prodigue était de retour ?

Je souris en mon fort intérieur, réprimant un petit frisson coquin. Ça s’annonçait plutôt bien.

Je m’éclipsai alors à nouveau pour aller remplir le panier bleu cueilli à l’entrée de victuailles et de provisions dont je ne pensais même pas avoir besoin : du pain, du shampoing, quelques serviettes hygiéniques, du savon liquide et, oh, il me fallait un jeu de tasse pour l’offrir au nouveau couple Bernard ! Et me revoilà en train de gambader partout dans le magasin, essayant d’ajuster mon panier au poids de mon Hyppolite. Ou plutôt de mes deux Pétion. Peu importe.

Je finis par retourner devant la caissière (qui avait dû mettre un signet Caisse Fermée pour bien me garder ma place, veinarde que je suis!) et en commençant à déballer mon butin, je me demandai pour la énième fois si je n’avais pas une gigantesque araignée, quelque part au plafond. Franchement, ma fille… !

J’avais fini par stocker pour neuf cent quatre-vingt-douze gourdes d’un peu de tout dans mon panier. Il me restait donc une huitaine de gourdes de n’importe quoi à ajouter et le compte serait bon. Je révisai mentalement mon placard pour voir ce qui pouvait bien me manquer… et l’ironie ne manqua pas de me rappeler qu’au départ, il ne me fallait qu’une sauce piquante. Mais je la tus à nouveau, cette petite voix. Là, juste là devant moi, je trouvai la solution : un paquet de chewing-gum. Ça peut toujours servir, ça !

Trente-cinq gourdes. Vingt-sept de plus que nécessaire, plus moyen de douter ou de faire ta maline, la calculette ! Mon sourire s’évanouit instantanément au regard du long nombre s’étendant paresseusement sous mes yeux : Mille vingt-sept gourdes ! Ca faisait déjà un peu plus que deux semaines d’argent de poche ou cinq semaines

d’économie sur mes rentrées hebdomadaires ! En temps normal, j’aurais demandé une réduction à partir de mille gourdes. Mais là, pas question de jouer au pingre ! Un temps pour chaque chose. Je tendis presqu’à contrecœur mes deux billets et, farfouillant à nouveau dans mes poches à la recherche d’un surplus de monnaie, je me félicitai d’avoir pensé à emporter mon lot de vingt-cinq gourdes avec moi.

J’en tendis deux à la caissière qui, le sourire retrouvé, me sortit la fiche et fit quelques brasses en direction d’un étranger, de race orientale selon son apparence physique, perché derrière le haut comptoir principal.

Tiens, je ne l’avais même pas remarqué, celui-là ! Il arriva avec une sorte de trapèze surmonté d’une boule de cristal en petit format et activa une manette.

Des papiers se mirent à rouler, voleter, plonger… et moi, à ce moment, je me sentis à nouveau assaillir par d’étranges doutes. Quelle folle, mais quelle folle !

Je me surpris à serrer fiévreusement ma monnaie entre mes doigts en me rappelant que je ne faisais probablement qu’augmenter le capital d’un gars déjà pas mal nanti. Pour une étudiante en Economie, je ne faisais vraiment pas fort. Pour un peu, je rirais bien de moi. Ce qu’elle dirait, Diane, quand je lui raconterais… !

à suivre…

Menjie Richard Michel

Mille folies | Partie II

Je me tournai lentement sur moi-même et relevai la tête dans l’espoir de confondre le curieux. Et je me rendis compte que j’avais tort : à l’exception de deux ou trois personnes tapant furieusement dans leurs portables, c’est tout l’entourage qui avait les yeux rivés sur moi avec, pour certains, un air indéfinissable, comme une curiosité mêlée de quelque chose de franchement intrigant.

Je me demandai si j’avais laissé mes bigoudis dans mes cheveux ou si mon chemisier boutonné à la vitesse grand V avait été mis à l’envers, vu la course que j’avais piquée pour sortir de la cuisine et arriver ici (je vous l’ai dit : il y avait urgence !).

Mais un coup d’œil rapide jeté à la vitrine du rayon cadeau où je me trouvais me rassura sur le protocolaire de ma tenue. Peut-être était-ce l’heure qui les faisait tiquer, alors ?

Il était à peine huit heures et cinq minutes et à bien observer, il me semblait ne voir que des maillots bleus identiques sur les personnes disséminées dans les différents rayons. Le personnel de l’entreprise au complet, aucun autre client que moi pour l’instant.

Ou encore, il m’avaient vu dévisager l’immeuble tant de fois et avaient imaginé mes commentaires, ce qui n’était pas difficile, vu mon visage expressif et le nombre de temps que j’ai mis à les fuir. Oh, mais, et s’ils avaient juste…

Ils durent sentir bouillir mes neurones car comme d’un tacite commun accord, ils détournèrent la tête, qui pour retourner à sa conta, qui pour aller épousseter un brin de poussière ailleurs. Je détournai la tête à mon tour et n’y pensai plus jusqu’au moment d’arriver à la caisse pour payer, ma trouvaille en main (Youpi! Ils l’avaient en moins cher que les autres supermarchés du coin et ils vendaient en détail aussi!).

Là, je sortis ma bourse sous l’œil amusé d’une caissière souriante (personnel professionnel et accueillant! Ils avaient définitivement tout pour me plaire, ici !) Cependant, au moment où je sortis ma monnaie pour payer ma sauce, la caissière sembla se réveiller et me lança, étonnée :

– Que ça ?

Je manquai m’étouffer tant j’étais prise de court. Ah non, ils n’allaient pas commencer par me gâcher ma joie et mon envie de retourner avec des exigences d’achat dès le premier jour, quand même !

Soulevant les épaules, je balbutiai un « ben, ouais » peu convaincant, mais comme elle hochait la tête tristement, la mine déconfite, je me hasardai à en demander la raison :

– Quoi, il y a un spécial dont tu voulais me faire profiter ou… ?

Je sais, tutoyer les gens au premier abord est mal poli, mais c’est ce qui me vient le plus naturellement, alors…

Derechef, elle me retourna son regard étonné qui fit le trajet aller-retour entre moi et son écran plat. Qu’elle tourna vers moi.

Mes yeux scrutèrent l’appareil. Puis son visage. Mon cerveau cherchant vainement à capter la réponse. Rien. Pas la plus petite étincelle. Elle roula les yeux, pointa un nombre en haut à gauche et là, en une fraction de seconde, le puzzle se recolla : millième !

J’étais le millième client ! J’avais vaguement entendu parler de ce gag par le moyen du commérage (c’est fou ce que le cerveau peut capter d’informations sans qu’on s’en aperçoive !) : pour leur millième client, ils allaient faire rouler une tombola et l’heureux gagnant repartirait chez lui avec un prix !

Et j’étais le millième client !

Waw ! Waw ! Je n’en revenais tout simplement pas ! J’avais enfin bien choisi où investir mes affections, pour une fois ! Ma journée commençait vraiment bien !

Je souris tout béat, imaginant déjà ce que pourrait être ce prix. Un véhicule de modèle récent serait parfait mais ne nous leurrons pas, ce serait trop prétentieux pour un si modeste début. Un ordinateur portable ne serait déjà pas si mal. Ou alors une fiche d’achat gratuit à vie dans l’entrepôt… oh non ! Pourvu que ce ne soit pas un coupon !

– … sinon ce ne sera pas effectif.

La caissière souriante me parlait ! Et je n’avais rien entendu !

– Hein ?

Nouveau roulement des yeux.

En d’autres temps, ce simple geste m’aurait agacée mais pas ce matin. Là tout de suite, ils me faisaient penser aux mouvements des billes de la tombola !

– Je t’ai dit que si tu n’achètes pas pour au moins mille gourdes, ce ne sera pas effectif…

Ah, ben ouais alors ! Un Hyppolite ou rien ! Il fallait s’y attendre ! A-t-on jamais rien pour rien ?

– Mais… !

Et moi qui n’étais venue qu’avec mon honorable Pétion en poche ! Je réfléchis à toute allure en lançant un coup d’œil derrière mon épaule, histoire de m’assurer de ma manœuvre. Des clients commençaient à affluer, il devait y en avoir déjà une bonne vingtaine à l’intérieur. Concurrence. Menace. Danger ! Me retournant vers ma caissière, je baissai la voix pour lui dire sur le ton de la confidence :

– Garde moi cette caisse fermée, je reviens dans cinq petites minutes !

Je ne lui laissai pas le temps d’en placer une. Avec une vingtaine de clients sans doute pressés à l’intérieur et qui sait combien en route, je ne serais pas de retour pour gagner mon lot si je restais à papoter.

Il y avait à peine une dizaine de minutes depuis que le magasin avait rouvert ses portes, et selon mon constat optimiste, il n’y avait pas encore grande affluence et ma caisse était bloquée, du moins j’espérais !

Je me dis aussi qu’en ce début de journée, les comptes devaient être vérifiés avant de réellement entamer la journée, ce qui me laissait quelques minutes supplémentaires. Et de toute façon, le temps que la caissière pense à appeler le gérant pour annuler mon processus d’achat, je serais déjà de retour. En gros, j’étais sure de garder ma place !

Vite, vite, la barrière passée. Vite, les clefs dans la serrure de l’appartement. Je m’engouffrai à l’intérieur, me ruai vers ma chambre, farfouillai dans la poche de la robe que j’avais porté hier, en tirai quelques billets. Trois cent cinquante-sept gourdes.

Non, ça n’allait pas le faire. Je me ruai jusqu’à ma commode, sautant sur mon lit en deux bonds, vérifiai combien de billets empoussiérés trainaient dessus : trois billets de vingt-cinq gourdes et un lot de monnaie argenté de cinquante centimes héritées d’un caissier à l’humour plate dont aucun chauffeur de transport en commun ne voulait. Mince alors ! Trois minutes de passées ! Où avais-je bien pu cacher ma monnaie d’avant-hier soir… ?

Au moment où je désespérais de trouver de quoi compléter mon maigre pactole, j’entendis trois petits coups frappés discrètement à ma porte. Noooon. Pas maintenant, la visite ! Si. Et un rapide coup d’œil à ma montre me confirma ma crainte : 8h 24!

Sam le fier capois, mon nouveau camarade de cours en tronc commun et _ sans doute le gars le plus ponctuel qu’il me soit donné de fréquenter _ était assurément derrière la porte à m’attendre pour aller en cours.

Un cours qui ne débutait que dans une quarantaine de minutes et qui se donnait à l’annexe de notre université située à moins de dix minutes de chez moi en tap-tap. J’allai lui ouvrir, l’air dépité.

à suivre…

Menjie Richard Michel

Mille folies | Partie I

Il y avait ce nouveau magasin qui venait d’ouvrir dans mon quartier à Lalue. Ce n’était pas un fait si intéressant en soi : des magasins, ils nous en ouvraient treize à la douzaine les douze mois de l’année. Non, ce qui m’épatait, c’était plutôt la façon hors-norme dont le propriétaire avait jugé bon de procéder à son inauguration.

D’abord, il ne fit ni pamphlet, ni publicité radiophonique. Une première dans ma zone de la planète : d’habitude, ça marche dans tout le quartier pour parler (brailler, oui !) avec des mégaphones d’un blanc relatif de ce nouveau concept de ceci et de cela, tout ça pour des prix im-bat-ta-bles, comme par pure générosité envers la société, par amour pour le client. On les croirait vantant des œuvres caritatives ou des entreprises à but non lucratif… enfin, bref !

En règle générale, je suis la première à accourir sur les lieux lors de ces nouvelles percées. Mais, allez savoir pourquoi, cette fois-ci l’envie n’était pas au rendez-vous. Sans doute avais-je été piquée par la mouche de la désillusion ? En effet, il fallait juste que je m’attache à un nouveau magasin, à un nouveau restaurant ou même à une nouvelle banque… pour qu’ils plient bagage, ferment boutique : et Adios amigos ! Je ne saurais dire si c’est mon mauvais aura qui leur porte la poisse ou si je suis tout bonnement hantée !

Toujours est-il que je n’avais pas encore mis le pied dans ce nouvel entrepôt après près de deux semaines d’ouverture. Et en y repensant bien, je dirais même que je n’aurais jamais dû m’y rendre. Comprenez-moi bien : je ne suis pas tatillonne. Mais quand il s’agit de mes dépenses, j’aime bien me sentir choyée, désirée. Or là, avec la tête que faisait leur façade… bof ! Déjà la couleur, mais alors, la couleur ! Un entrepôt bleu ! A-t-on jamais vu ça sous le ciel de Lalue ? Bleu comme un morceau de ciel qui se serait perdu là, sur le trottoir : ça détonnait carrément ! Mais ce n’était pas tout, le pire restait à venir car à vrai dire, je me serais bien volontiers passé de cette forme de boite avec ces deux, trois ouvertures faisant office de portes et fenêtres, égarées sur la face du bâtiment comme des yeux inconscients dans une tête inconnue. Vous voyez le tableau ? Et encore, c’est peu dire ! Si je me mettais à parler de son aspect, coté infrastructures… enfin ! Pour en revenir à moi-même, il n’y avait donc rien pour m’attirer dans un endroit pareil.

Rien. Sauf l’urgence d’une sauce piquante.

Quand je disais tout à l’heure que je ne suis pas tatillonne, j’avoue avoir omis un léger détail assez important : pas tatillonne mais maniaque. Affreusement maniaque. J’ai mes habitudes. Et j’y tiens !

Un exemple ? Je ne ressors pas après être rentrée chez moi, le soir. Sous a-u-c-u-n prétexte. Vraiment aucun. Voilà pourquoi je fais régulièrement le pont dans l’un des restaurants en face de chez moi, histoire de ne pas mettre le pied à la maison pour le ramener dehors. Je sais, c’est assez fou. Surtout que de ma table coutumière au resto, je vois la barrière de notre immeuble à moins de sept mètres en amont. Mais voilà, c’est une question de principe, quoi !

Un autre exemple, et ceci nous ramène justement au sujet de notre histoire : je ne mange pas mes spaghettis sans sauce piquante. Jamais. Du moins, pas depuis mes six ans, il y a de cela très exactement douze ans, huit mois et des poussières, maintenant. Or, des plats de spaghettis, j’en ingurgite au moins deux par semaine (j’ai un très bon métabolisme, merci!), au grand dam de Diane, ma sœur ainée avec laquelle je partage un trois-pièces dérisoire au second niveau d’une ancienne maison vétuste et légèrement délabrée depuis le départ de nos parents pour Chili, il y a deux ans. Ma bouteille personnelle de sauce épicée ne survit généralement pas à la troisième semaine du mois. Je vous laisse faire le calcul.

Voilà donc comment je me retrouve devant ce grand immeuble bleu délavé en ce vendredi de Pâques. Vous l’aurez compris, avec pas grand-chose d’autre d’ouvert en ce jour férié, je ne pouvais plus ignorer le géant dans mon coin, c’était soit l’affronter, soit manger mon plat fade_ (ah ça, non, il n’en était pas question !) Le choix était vite fait.

J’entamai donc une manœuvre de pénétration en crabe dans l’édifice, toute procrastination me paraissant vaine. Il était un peu plus de huit heures du matin et mon estomac en diète depuis la veille commençait à sérieusement me rappeler qui faisait la loi de ce côté-là de la galaxie. Mes yeux rivés sur mon téléphone portable dans une farouche tentative de rébellion visant à éviter tout contact amical superflu avec l’édifice, je passai l’entrée principale, l’air aussi détaché que possible, repoussant le moment fatidique où j’allais devoir lever les yeux pour évaluer les lieux.

Pourtant, sitôt la porte coulissante passée, il n’y avait plus moyen d’y échapper, la réalité s’imposant d’elle-même. Et là, j’eus la surprise de ma toute jeune matinée : l’intérieur reflétait parfaitement le magasin de mes rêves ! Il y eut comme un courant entre nous, une sorte d’entente tacite déjà établie par-delà les vécus et les ressentis. Comme un coup de foudre incongru, un poil dans ma soupe : je m’y plaisais ! Voire même, je m’y sentais carrément bien !

Que voulait dire ceci ? Il devait y avoir une erreur quelque part, je n’étais pas venue en amie, peu s’en fallait ! J’étais juste passé (espionner, disons-le !) acheter une petite bouteille anodine. Mais dès le premier abord, l’odeur des produits frais, du désinfectant bon marché et la musique diffusée par les haut-parleurs… tout ça me prit à la gorge et me ramena une dizaine d’années auparavant vers une sensation de bien-être quasi oubliée de préparation hâtive pour l’école primaire : l’odeur de la figue banane et du quartier d’œuf dans ma boite à lunch à motifs fleuris, du jus d’orange fraichement pressé dans un petit bocal en plastique mélangé à l’odeur de vêtements récemment sortis du « Dry ». C’est fou ce que certaines odeurs ont le pouvoir de nous téléporter illico, de nous faire faire un saut dans le passé, un triple salto arrière dans l’espace-temps de nos souvenirs… La nostalgie me saisit à la gorge, me serrant trois nœuds coulants d’un coup et à ce moment même, je sus que la magie de l’entrepôt avait opéré et que je l’adopterais. Sans l’ombre d’un doute.

J’avais à peine esquissé quelques pas à l’intérieur pour vagabonder à travers les rayons que je me sentis observer. Comment décrire cette sensation ? Vous savez, quand vous avez l’étrange démangeaison due à une paire d’yeux collés sur votre peau sans pouvoir vous résoudre à oser chercher à qui ils appartiennent ? C’était exactement ça ! Sauf que moi, j’osai !

à suivre…

Menjie Richard Michel

Lettre à mon fils…

Mon chéri,

C’est par un après-midi saint que j’ai compris, comme une sorte de révélation, combien l’enfance est un précieux cadeau que personne ne devrait égarer au cours du voyage. Comme si les Saints m’envoyaient un signe. Oui, aujourd’hui est l’unique vendredi qui a le titre honorifique « saint » de cette année de malheur. Faut croire que même le jour l’a oublié. Que dire des pauvres gens que l’inquiétude et la peur occupent déjà leurs pensées. Ces gens qui ne s’arrêtent pas une seconde pour souffler. Ces gens qui accumulent détresse, peine, faim, et sentiment d’insécurité. Ah, ces gens ont las de toujours courir après la vie. Ils ne cessent de quémander des pépites de bonheur sans jamais pouvoir assouvir leur besoin…

J’étais assise sur le toit de la maison pour cueillir des yeux quelques rayons du soleil couchant. Je n’aime pas manquer ce merveilleux spectacle. Depuis qu’on a tous été forcés de respecter la distance sociale, je passais tous mes après-midi sur le toit. Comme d’habitude, mes yeux se perdaient dans l’horizon et je voyageais vers cette lumière rougeâtre qui m’appelait. C’est alors que s’est immiscé dans mon champ, un cerf-volant. Un simple cerf-volant. L’unique dans le ciel à ce moment-là. « En ces temps de grandes tourmentes », me suis-je dit ébahie. Mais ce dernier continuait d’effectuer tranquillement ses pirouettes, comme s’il cherchait à m’intimider. Je commençais peu à peu à l’admirer et à écouter son ronronnement. Il me paraissait petit, mais dans le tableau que j’observais, il avait un rôle éminent. Sûrement quelques bois arrachés d’un cocotier qui se faisait vieux, « un peu de fil de sac » comme on dit chez nous, un morceau de robe ou de drap volé à l’insu de sa maman, un sachet en plastique sans vie, sans couleur, et le tour était joué. Ce n’était qu’un banal cerf-volant. Comme ceux qu’on voit le plus souvent à cette époque de l’année. Ce n’était pas un « Grandou », ni un cerf-volant papillon ou tout autre forme artistique. Il n’était ni grand, ni imposant. Il était simple. Discret. Comme s’il avait peur de se faire remarquer. 

Je suivais ses courbes, ses ondulations, et je m’étais mise à imaginer sa liberté, son bonheur. Plus j’imaginais, plus je l’enviais. Je n’avais d’abord pas compris pourquoi l’envie me gagnait autant. Je me trouvais absurde. Mais en fouillant profondément en moi, au fur et à mesure que je me laissais gagner par la scène qui défilait devant mes yeux, j’ai compris que je n’enviais pas le petit aérodyne lui-même, mais celui qui le faisait valser dans le ciel. J’imaginais ce gamin, insouciant du temps qu’il faisait, des maux qui ravageaient notre planète, de la pandémie qui causaient des milliers de morts, de l’économie mondiale qui chutait considérablement… Il ne se doutait sûrement pas que les médecins n’avaient point de repos depuis que le Covid-19 nous dépossédait de nos rues, de nos parcs, de notre prétendue liberté. Il n’avait peut-être même pas remarqué que les avions ne volaient plus, ou qu’il y avait de moins en moins de produits alimentaires au marché. Il n’avait pas pu surprendre une conversation des grandes personnes s’alarmant concernant la difficulté de trouver un antidote contre le virus.

Se serait-il demandé quand il reprendra l’école ? Non ! Je ne crois pas. Son cerf-volant disait qu’il s’en foutait. Est-ce qu’il s’en foutait ? Ou, lançait-il un doigt d’honneur au gouvernement qui ne cessait de répéter, tel un perroquet auquel on apprend ses premiers mots, les décisions adoptées par les autorités françaises, sans prendre en compte les conditions sociales et économiques désastreuses dans laquelle nous vivons depuis plus d’une vingtaine d’années ? N’était-ce pas sa manière à lui de dire « Monsieur le perroquet, ici chez nous les pauvres, le confinement n’est pas le bienvenu, parce qu’entre le virus et la faim, l’un des deux aura faim de nous. En attendant de mourir, il faut bien se nourrir ».

C’était peut-être un signe d’espoir qu’il envoyait à tous les adultes qui s’éteignaient à petit feu à force de trop s’affoler. Ou peut-être cet enfant était exempt des soucis actuels du monde, et tranquillement honorait la tradition qui veut qu’à cette époque, les jeunes s’emparent d’un coin du ciel pour en faire leur domaine. Peut-être que c’était le seul instant où il sentait qu’il pouvait dominer quelque chose de plus grand que lui. Un cerf-volant qui, s’élevant dans un ciel, avait partiellement rougi. Il s’élevait avec toute l’âme d’un enfant qui attrapait chaque grain de poussière de plaisir que la nature lui envoyait.

Moi, je n’ai jamais compris pourquoi cette activité me fascinait autant. Peut-être parce que, gamine, je n’avais pas pu goûter au plaisir de dompter le ciel, de planer au-dessus de tout, grâce à un cerf-volant. Peut-être parce que je n’ai pas connu cet autre visage du bonheur. J’ai grandi trop vite, sûrement. Maintenant je ne pourrai qu’imaginer ce que ce gamin pouvait ressentir en ce moment. Et je l’enviais. J’enviais son rire de plaisir lorsque le fil faufilait entre ses doigts, je l’enviais d’avoir eu du plaisir en créant son œuvre. Pour lui, ce n’était sûrement pas un simple jouet comme mes yeux d’adulte le décrivaient. Il avait sûrement dû savourer chaque seconde qui suivait la création de son œuvre. Et moi, je ne pouvais qu’essayer d’imaginer. J’étais déjà trop vieille pour comprendre. Mes 35 ans ne me permettaient pas de rajeunir, et de pousser cette porte que ma mère a toujours scellée. Je n’ai jamais compris pourquoi elle nous interdisait certains plaisirs. Aujourd’hui, je lui en veux un peu. Chaque année, à cette époque-là, je lui en voulais toujours un peu, silencieusement.

Cet après-midi-là, ce cerf-volant libérateur m’avait fait oublier le confinement, la quarantaine et la rage du Covid-19. Je n’étais plus du monde des adultes. J’enterrais quelque part dans ma tête cache-nez, gants, et eau de javel. Je ne pensais plus aux millions de corps empilés quelque part, sans vie. Je ne revoyais plus les visages des capitalistes, chefs d’entreprise, qui exposaient les pauvres gens au danger du virus. Je cessais de penser à ceux et celles qui vivent au jour le jour du secteur informel. Toutes ces mères à qui on devrait décerner une médaille pour leur bravoure, ces pères infatigables qui font tout pour aider leurs enfants. J’avais tout oublié, l’espace d’un coucher de soleil, pour regarder à travers les yeux de ce gamin pour qui rien d’autre n’avait d’importance que cette petite chose qui lui procurait tant de béatitude.

Alors je t’écris ces lignes pour que jamais tu n’oublies de vivre ton enfance. Je ne préfère pas te laisser des mots qui relatent les ravages du virus dans le monde. Je ne te parle pas de tout ce temps de confinement, des effets psychologiques, économiques, des pertes en vie humaine. Je ne tiens pas non plus à relater les bienfaits écologiques de ce moment de pause qu’a connu le monde… D’autre s’en chargeront à ma place. Mais personne ne se souviendra de ce spectacle. Personne ne pourra te le raconter. Personne ne prendra la peine de te rappeler que le bonheur se cache dans chacun des instants que la vie t’offrira. Personne ne prendra la peine de te dire que le temps est poésie. Le temps est amour. Le temps est plus amour que tout autre chose. Tout dépend de ce que tu choisis d’en faire. Un jour, peut-être, comme moi, tu seras assis dans un coin tranquille, en te remémorant les instants inoubliables de ton âge d’or. Tu te souviendras de cette lettre. Et tu feras, peut-être, le même geste d’amour envers ta future progéniture. Tu rejoindras ce monde situé entre l’enfance et l’adulte, parmi ces gens qui n’ont jamais enterré l’enfant qu’ils étaient, et qui continuent de réclamer leur coin de ciel, au côté de ceux qui bientôt, prendront leur place.

Syndia Messalah Louis

Drôle de négativité

Je mange très tard. Combien de calories contiennent ces bonbons? Je voulais en prendre 2, mais voilà que je suis à 5! Je mange plus souvent et à chaque fois, je gobe ma peur. Rien de meilleur que le sucre pour apporter une petite douceur à l’amertume de mes jours.

Avec tout ce que j’ingurgite, j’ai probablement pris du poids depuis que je passe mes journées à la maison. Combien de livres ai-ajoutés à mon corps, 2, 5,…10? Combien de matières grasses que je stocke dans cette enveloppe à gloutonner toutes ces choses à longueur de journée? Mon ventre n’a plus de faim, il n’a plus d’horaire. C’est devenu un immense champ sur lequel j’entasse plein de nouriture.

Vivre pour manger ou manger pour vivre, j’ai toujours pensé que je vivais pour manger de bons petits plats. J’ai un fin palais, avide de nouvelles saveurs. La nourriture est ma zone de confort, mon canapé douillet, ma récompense après une journée merdique.

Je mange quand je suis contente. Je mange quand je suis triste. Je mange pour que la faim ne guette pas mes tripes. En passant, je me suis toujours dit que je ne voulais pas mourir le ventre vide. Imaginez que les fonctionnaires au ciel sont de si mauvaise foi que ceux sur la terre! Qu’ils me laissent en plan pendant qu’ils raportent le potin des anges. “X est parti retrouver sa tante, il s’ennuyait avec Dieu, Y veut créer un sandicat pour les anges mais Dieu le lui l’a formellement interdit dans ses lois! Et que Z a encore echoué de protéger son humain contre la folie de l’amour, et voilà qu’il est à son 4ème mariage. Ces humains sont incorrigibles!”

Moi, je serais là, debout, ne pouvant pas m’énerver parce que le ciel, c’est comme le consulat américain, tous les employés sont des consuls. Je ne voudrais pas contrarier aucun être en ses lieux pour attérir en enfer. J’ai déjà vécu en Haïti. Cela me suffirait… Entre nous, ce fait à lui seul devrait m’ouvrir la porte du paradis. En tant qu’Haïtienne, j’ai subi tellement de macaqueries, que cette partie de l’île devrait être considérée comme le purgatoire donc, ma prochaine destination devrait-être le paradis.

Bon revenons, à mes bonbons, je suis à 6, je ne vous mentirez pas c’est 6 1/2. Je veux être exacte dans les chiffres, sauf ceux de ma balance. Quand je vois des nombres me donner au près mon poids, je les méprise. Deux cents livres, c’est deux cent livres, je m’en fous du 02 onces, ou du 08 qui se pointe après. Quand vous lisez, comptez vous les livres que vous n’aviez pas achevés? Est-ce que vous pouviez debattre sur un livre sans en avoir pris en compte tout le contenu? Donc, je ne compte que ce qui est entier dans mon ventre, l’égalité entre les livres!

Je parlais à une amie de mon avide envie de manger, elle aussi s’en plaignait. Brusquement, elle s’est inquiétée de mon cas, nos differences l’ont interpellée. Subitement, elle a pris une toquette de phsychanaliste et sans l’enlever, elle est devenue nutritioniste. Elle m’a demandé si je suis montée sur la balance pour prendre mon poids récemment. Traitresse! Deux minutes de cela nous étions dans la même cellule pour les mêmes péchés, et à présent, elle veut me la jouer moraliste. On me la fait pas à moi. J’ai feint qu’un de mes enfants m’avaient appeller pour couper la conversation: une belle excuse. Je continue de manger les bonbons. Franchement, je ne veux pas ce genre de négativité dans ma vie, les cerceuils sont bien “one size fits all”?

Crédit photo : Gio Casimir

Fodlyne Lou André

La tasse brisée

Ce n’est plus une tasse mais des morceaux d’effrois tout juste bons à jeter sans aucune considération pour toutes ces années de services rendus. Je ne voulais pas qu’il finisse dans mon estomac. Pour ça, j’ai préféré perdre ma tasse. Il était là à la surface de mon café, il portait ce sourire fier et gracieux qui savait me mettre de l’eau à la bouche. Brillaient sur moi ses deux boules de mystères que j’aurais aimé décrypter un jour. Mon cri formait avec le bruit sec de la tasse brisée un duo assez remarquable pour alerter Sarah, ma douce fille de sept ans qui est venue me demander si je n’étais pas blessée. Quand je lui ai répondu que mon corps non mais mon cœur oui. Elle m’a demandé si j’avais avalé un morceau de tasse, l’innocence qui accompagnait la question m’a arraché un large sourire, la même innocence qui habitait son visage quand j’ai surpris Jimmy le pervers pro féministe en train de lui faire une bise sur la bouche, trois ans de cela. Sans réfléchir, je lui ai foutu dehors. Et depuis, j’évite d’amener un homme à la maison. Et maintenant que Renaud s’amuse à habiter chaque recoin de mon être, qu’est-ce que je suis censée faire ? Pourquoi il a fallu que je retombe sur lui tant d’années après ? Quand j’ai parlé des retrouvailles à ma mère, j’ai été étonnée de voir autant de joie sur son visage et autant d’enthousiasme dans ses réponses. Ce n’est pas qu’elle n’a pas le droit d’être contente pour sa fille, mais c’est elle qui m’avait poussée à quitter Renaud mon premier amour, elle ne voulait pas en entendre parler parce qu’entre sa famille trop modeste et son boulot qui lui rapportait peu à l’époque, il était mal placé pour posséder le cœur de sa fille. “De mèg pa fri” répétait-elle comme une litanie. Elle a tout fait pour que je laisse le Cap-Haïtien. Elle m’a confiée à ma marraine qui habitait l’un de ces quartiers chics de Port-au-Prince. Comme on dit loin des yeux…

Aujourd’hui, Renaud est mon concurrent sur le marché textile. Je l’ai revu et tout ce qu’on a vécu est venu s’imposer à mes pensées. Enfin, qui suis-je pour que mon être ne se ploie pas au souvenir de son corps ? ce cocktail de grâce et de virilité qui fait saliver le diable. Je le porte en douleur dans mon cœur et en mille milliards de frissons dans mes reins. J’ai honte de le dire mais je remercie presque cette COVID-19 qui m’oblige à ce confinement sinon Dieu seul sait quelle bêtise je ferais en ce moment. Étonnée de me voir déjà dans la cour, je rebrousse chemin pour aller nettoyer tout le bazar. J’entends un cri.

Oh! Sarah! La tasse brisée !

Négresse Colas

Sur le qui-vive…

Dans ma prime jeunesse, ma mère ne jurait que par son frère Do et par le Pasteur de l’Église des élus de l’Agneau de Nan Boucan. Dans le Pasteur, elle trouva un jeune amant fougueux qui profitait des veillées de prières pour prendre d’assaut des fidèles désespérées.

Mon oncle Do avait accueilli ma mère veuve et ses trois filles. Il nous a logées, nourries, et a même payé notre scolarité. Reconnaissante, ma mère promettait souvent la mort à quiconque embêterait son frère. Elle osait même dire qu’elle nierait ses propres filles si elles se mettaient entre son frère et elle. Ainsi, quand Ton Do commença à me violer les nuits et que ma mère partait rejoindre son amant, je n’eus aucun recours. Trois fois par semaine, elle me laissa à la merci des mains tripotantes de mon oncle.

Soudainement, pour déjouer les rumeurs sur les activités louches du Pasteur de l’Église des élus de l’Agneau pendant les veillées de nuit, ma mère vint à emmener mes jeunes sœurs avec elle,me quittant seule avec mon bourreau, qui en profitait pour orchestrer et exécuter tous ses fantasmes.

Dès lors, j’ai commencé à porter un masque d’indifférence, accentuée par les regards méprisants qu’on nous jetait, dûs aux accusations de débauchée qui pesait sur ma mère. Quelque temps plus tard, ma mère décéda. Elle se laissa mourir de chagrin suite à l’arrestation de son pasteur-amant qui eut la malencontreuse idée de laisser les désespérées pour des plus jeunes filles mineures et ingambes de leur statut et de leur état.

Après ses obsèques j’ai pris la fuite avec mes sœurs. Déjà, je voyais Ton Do reluquer les fesses précocement arrogantes de Natacha, ma cadette. À quinze ans, je me retrouvai dans la grande ville, sans support, deux enfants sous ma garde, avec deux mille piastres que j’ai volées sous le matelas de Ton Do bien enfouies dans la poche du pantalon que je portais sous ma jupe.

Les premiers jours furent difficiles, nous dormîmes sous des tréteaux. Jacques, un marchand de mahoganies, nous rencontra là. Il me proposa un toit, J’ai accepté pour que mes sœurs soient en sécurité. Jacques avait l’âge de ma défunte mère, je m ‘en fichais pas mal, du reste, j’en n’étais guère à ces premières pratiques humiliantes. J’ai porté un masque pour supporter Jacques, ses caresses grossières et sa puanteur. Mes sœurs mangeaient à leur faim et fréquentaient une petite école du quartier.

Nous menâmes durant quelques années une vie plus ou moins paisible jusqu’au jour où Jacques s’intéressa aux charmes effrontés de Natacha qui, du haut de ses treize ans avait les formes aguichantes et bien définies, pouvant faire pâlir le plus timide des eunuques. Jacques, dans la foulée, me traita d’ingrate. J’ai quitté sa maison, son haleine de rat pourri sans un regard en arrière et sans regret.

Mes maigres économies nous assurèrent un loyer pour six mois. Je devais vite trouver du boulot pour ne pas retourner dans la rue avec mes sœurs, je me suis retrouvée sur les trottoirs. Les masques ont toujours fait partie de mon quotidien. A quarante ans, pourquoi m’en imposer un de plus ? J’ai porté celui de l’enfant incestueuse, abusée sexuellement et qui devait sourire constamment à son bourreau pour ne pas attirer sur elle les foudres de sa mère ; celui de l’adolescente de quinze ans concubine d’un vieillard ; celui de la prostituée anonyme qui devait changer de mine suivant le client allant du politicien véreux au lycéen imberbe en passant à la pute enragée assiégée par des clients barbares aux envies bacchanales. Et, ces masques valaient mieux que celui de la sœur trahie, les sœurettes trop honteuses du métier de leur aînée, se sont barrées une fois devenues des professionnelles réussies, diplômes en main. Pourquoi se souvenir de moi maintenant ?

Suis-je pour elles un être humain ou un nombre de plus sur un tableau de statistique ? A quarante ans bien sonnant, le corps encore ferme, je dois difficilement terminer mon deux-pièces. Je préfère le port de mes masques invisibles à ceux-là fabriqués sans état d’âme, sans aucun souci pour la personne qui les porterait. Crever anonyme sur le trottoir me ferait beaucoup plus de bien. Je n’aurais peut -être pas de sépulture mais mon épitaphe sera inscrite dans les annales : Ci-gît, Yvonne, prostituée ainsi connue.

Stéphane Lynouse Barthélemy

BSL 15 Avril 2020 , Delmas.

Ma femme n’est pas une peluche


Je me demande combien de verres je vais devoir ingurgiter, avant d’être complètement HS. 8 ? 10 ?

La première mi-temps vient de s’achever. Deux buts à Un. Le Real de Madrid s’est bien fait enculer. En finale de Ligua. Et c’est tant pis pour lui. J’ai envie d’enfoncer mes poings dans cette télévision qui a l’air de bien se foutre de ma gueule avec ces rediffusions à la con. C’est sur, je n’aurais pas dû accepter ce pari. Je m’allonge à moitié sur ce bar où je passe toutes mes journées. Je me sens comme une merde. Encore. Et c’est tant pis pour moi. Je bois mon verre cul-sec, me redressant lorsque le tohu-bohu recommence. Je pourrais sortir fumer. Les esquiver. Ces hommes bedonnants en quête d’attention. Je pourrais mais je ne le fais pas. Je sors mon paquet et vérifie l’heure sur mon téléphone. 17h04. J’allume ma cigarette. Une cigarette de la marque comme il faut.Une taffe, deux taffes. Je devrais songer à rentrer maintenant. Je les ai laissés tous seuls. Mes 4 enfants, cet après-midi comme tous les autres après-midi.

Je les ai laissés tous seuls dans cette maison qu’on a galérés à construire, ma femme et moi, parce que je suis une merde. Ça remonte à loin aujourd’hui. Cette époque où j’avais l’habitude d’être un bon père. Un bon mari. Trois ans, pour être précis. Et aujourd’hui, regardez-moi. Regardez-moi et jugez-moi. Je ne suis qu’un pauvre saoulard de 47 ans. Une putain d’alcoolique de merde. Un picoleur qui a trop peur d’affronter la vie, selon mes enfants. Et ils ont raison. Surtout Estéban le plus vieux, de mes trois fils. Ils ont raison parce que depuis que j’ai perdu mon travail ce 18 septembre, j’ai peur de ne pas être assez doué pour faire autre chose. Alors je bois jusqu’à l’évanouissement pour oublier que je ne suis qu’une grosse merde…

Je regarde Raoul s’installer sur le tabouret à ma droite en repensant à ma vie qui est en train de partir en couilles. Et j’ai envie de chialer.

-Mec, ca va ?

-Tranquille.

Avant qu’il n’ouvre à nouveau la bouche pour me demander de rentrer auprès de ma famille, je m’enfuis aux toilettes. Je sais déjà que ma place est à la maison.

Deux minutes de temps additionnel. Je vais perdre mon pari contre Sam. C’est maintenant évident. Et l’enfer s’achève enfin. 3 buts à 1. Le Barcelone remporte la victoire haut la main et la foule est en délire, dans ce bar sportif qui pue la transpiration. Je me commande un énième verre dans le but de calmer cette colère qui ne me quitte jamais vraiment. Les discussions de match s’enchainent. Je ne contrôle plus le temps. Flottant hors de mon corps, je sens que je vais tomber. Je vais donc m’assoir à côté de ces deux quinquagénaires qui parlent tout le temps de femmes. Paul et Harold. Des foutus machos.

Et la foule commence à se dissiper.

Raoul nous rejoint quelques minutes plus tard. Ou peut-être était-ce des heures. Je ne sais pas trop. Tête en l’air et yeux globuleux. Il se rapproche le plus d’un meilleur ami. Il a continué ses études en ingénierie alors que j’ai dû les arrêter pour bosser à la naissance d’Estéban. Aujourd’hui il vit mon rêve et j’essaie de ne pas lui en tenir rigueur.

-Mec, ca va ? Me redemande-t-il

-Eh bien mon cher Raoul, articulai-je exagérément, je vis ma vie, je bois mon gwog et j’attends ma mort.

-Et ta femme dans tout ça ? Tes enfants ?

Silence. J’allume ma dernière cigarette de la journée les yeux fixés sur la télévision maintenant éteinte. Et le mot ‘femme’ agit comme un élément déclencheur. Je savais que ces deux cons allaient tôt ou tard se mettre à parler.

C’est ainsi que Paul avec son gros ventre, commence à se plaindre de sa femme. Les mots faibles et superficiels fendent l’air et j’ai bizarrement envie de rigoler.

-Bonnes à rien moi je te le dis.

-Béatrice n’arrête pas de se plaindre alors qu’elle ne fout rien. Toutes les femmes sont bonnes à rien. Elle m’énerve cette chienne.

-Je croyais que ta femme à toi avait un travail, Harold ?

Raoul intervient doucement pour ne plus le foutre en rogne. Harold avait la réputation d’être un vrai trou du cul. Raoul, lui, d’habitude faisait attention de ne pas se retrouver sur son chemin dans ces moments-là. Il faisait attention a ne pas ouvrir la bouche lorsqu’il dénigrait sa femme ou la femme de n’importe qui d’autre. Et moi aussi. 

-Si passer ses journées derrière un bureau à remplir des stupides formulaires à la con, c’est travailler alors je ne connais plus la définition de ce mot.

Il boit une gorgée de sa bière et je prie pour que Raoul n’intervienne plus.

-Je me demande comment elle ferait si elle était à ma place. Devoir se lever aux aurores pour donner des ordres à des crétins qui ne savaient pas être ponctuels. Etre capable de se faire respecter par un groupe d’hommes qui se croient au dessus des lois. Faut être un homme pour faire ça. Diriger n’est pas le boulot d’une femme. Et Beatrice en est la preuve vivante. Aucune autorité. Aucun caractère. Elle chiale dès que son patron la réprimande et personne à son bureau ne la respecte.

-Mon frère, tu as tellement raison, enchaine Paul en sirotant son whisky. J’en ai une comme ça à mon travail. Personne ne la respecte tellement elle chiale pour un rien. On lui a donné l’ordre de mener un groupe de stagiaires le mois dernier, elle n’en a même pas été capable. Trop tolérante, trop douce. Les stagiaires lui ont fait voir de toutes couleurs et elle, elle chialait. Tout le temps, se laissant marcher sur les pieds par les collègues, notre patron. Moi je te le dis, il n’y a pas de place pour les femmes dans le monde des affaires. Il est scientifiquement prouvé que l’homme est plus intelligent que la femme. Plus costaud. Donc plus apte à gouverner. L’homme voit les faits et cherche des solutions, lorsque la femme se perd dans le sentimentalisme. On est des meneurs nés. Une femme, ca n’a aucun leadership. Faut être un homme pour diriger.

-Ouais moi je te le dis, les femmes ce sont des peluches parce qu’elles n’ont rien dans le ventre.

Harold est fier de sa blague lorsque Paul rigole. ‘ Bien trouvé’ il dit.

Je repense à la promesse que je m’étais faite. Ne pas leur répondre. Ne pas m’abaisser à les contredire parce qu’ils ne comprendraient pas. Mais je repense aussi à toutes ces femmes, la mienne y compris. Celles qui se sont battues pour se faire valoir. Celles qui ont lutté pour réussir et être reconnues pour leur travail acharné. Celles qui ont bossé plus dur que n’importe quel homme. Et je sens mon cœur battre dans mes oreilles.

-Toutes les femmes ne sont pas des peluches.

Je vois qu’ils avaient totalement oubliés ma présence. Il faut dire que je suis assez réservé comme gars. Je lis dans leurs yeux l’étonnement que mon intervention suscite. 

-Tu rigoles j’espère.

Tout à coup, ils me dégoutent. Tous les deux.

-Ma femme n’est pas une peluche. Elle a plus de couilles que vous deux réunis.

Je parle d’une voix calme alors que je boue à l’intérieur. Le sourire de Paul disparait. Il comprend enfin que je ne rigole pas. Harold est touché dans sa virilité. Ils attendent la suite. Alors je bois mon verre cul-sec et j’enchaine :

-Elle est ingénieure bande de fils de pute. Vice PDG de sa boite depuis 3 ans maintenant et elle a plus d’autorité que vous deux réunis.

Raoul me regarde et sourit. J’ai son feu-vert. Il connait le parcours de ma femme et je vais leur clouer le bec à ces connards.

-Vous allez me sortir que ce métier est réservé aux hommes ? Mais laissez-moi d’abord vous informer que ma femme, Raphaëlle, est reconnue comme étant la meilleure dans son travail. Elle a réalisé le projet qui lui a valu le poste qu’elle occupe aujourd’hui. Un fabuleux projet qui consistait à rénover des maisons en plus de les construire. Depuis 25 ans, l’agence à laquelle on faisait appel, que si on voulait construire, maintenant, peut aussi rénover n’importe quelle maison en ruine. Et c’est grâce à cette femme que ce projet a vu le jour. Elle a fait tripler leurs chiffres d’affaires et elle a obtenu le poste de vice PDG face à 4 de ces collègues. Quatres hommes. Machos. Comme vous. Mais depuis cet exploit, ils la respectent parce qu’en plus d’être leur patronne, elle fait très bien son boulot.

Je prends une pause et en profite pour commander un dernier verre.

-Elle a tellement confiance en elle ce petit bout de femme. Forte comme un roc. Elle n’a pas peur d’enfreindre les règles pour réaliser un projet. Elle est à la fois compatissante et battante. Plus que n’importe quel homme, elle sait être ferme, persuasive tout en étant douce. Elle inspire son entourage de par son attitude orientée vers le résultat. Ses idées sont innovantes et elle encourage les gens. Surtout les femmes comme vos épouses, qui n’arrêtent pas de se faire humilier et décourager par leur mari. Raphaëlle est un modèle. Elle a l’esprit d’équipe. C’est un leader né. Et si vous me demandez pourquoi je vante autant ses exploits, c’est parce que je suis fier d’elle. De ce qu’elle a accompli. Et je maudis les hommes comme vous. Ces hommes à leur bureau qui voulaient l’empêcher de briller en la traitant comme de la merde. Bandes de trous du cul, méchants et sans cœurs. Vous les empêchez de briller, vos femmes et toutes les femmes que vous dénigrez. Beatrice pourrait elle aussi réaliser de grandes choses si tu arrêtais de lui faire se sentir inutile. Avec tes mots, Harold. Ton mépris. Ton rejet. Vous ignorez peut-être le poids de vos mots sur quelqu’un mais pour moi vous êtes des putains de sociopathes.

J’essaie de me calmer en attrapant le verre que le serveur me sert.

-A cause des hommes comme vous, Raphaëlle rentrait tous les soirs en pleurant. Et moi je n’arrêtais pas de l’encourager. Encore et encore. Je lui disais qu’elle était l’égale des hommes. Qu’elle avait elle aussi fait des études et qu’elle méritait de marcher sur la lune et de toucher les étoiles. J’ai eu raison parce qu’elle a eu le courage d’essayer et qu’elle a réussi.

Je réfléchis deux secondes en les regardant à tour de rôle.

-Ma femme travaille 72h par jour et elle élève toute seule quatre enfants. Elle est ingénieure et elle arrive a diriger des hommes qui se croient au dessus des lois. Ce n’est pas un tyran. Elle sait juste se faire entendre et grâce à ça, même son patron, un homme misogyne et imbu de lui-même, parvient à lui obéir. A écouter ses idées, les accepter et les faire appliquer. Alors ma femme n’est pas une peluche et je vous interdis à partir d’aujourd’hui, de traiter ses semblables comme si vous étiez au dessus d’elles. Comme si elles étaient inferieures parce qu’elles ne l’ont jamais été et ne le seront jamais.

Paul me regarde. 

Raoul sourit.

Harold baisse la tête. Le silence reprend et moi je finis mon verre. 

Pedjean Esther Constantin

Je suis passionnée de livres et d’écriture. Je suis étudiante en histoire de l’art, et j’ai 21ans.

Rèv Zili a

Zili te chita nan klas la ap kalkile jiskaske madam lan fè l sote.

-Zili, kisa w vle fè lè w fini lekòl ?

Zili pa t vle reponn, li pat konn sa l te dwe reponn, tout evenman ane pase yo dekouraje l. Tout pasyon l tout rèv li se te pou l te vin jwè foutbòl. Li pat janm prepare plan B, sèl deviz li se te ” Prepare yon plan A solid pou w pa oblije gen plan B. Epi…

Zili se yon jèn tifi 15 lane, li fèt nan yon fanmi ki gen 5 timoun. Li se sèl grenn tifi nan mitan 4 lòt gason. Li se twazyèm lan. Travay li te anpil kòm sèl grenn pitit fi kay la. Li te yon asistan pou manman l, yon dezyèm manman pou 2 ti frè l yo. Sa pat janm deranje l li te toujou fè yo ak tout kè l. Men sa yo pat sèlman okipasyon Zili. Li sitou te konn pase tan ak 2 gran frè l yo epi jwe ak yo. Sa Zili te plis renmen se te moman yo t ap jwe boul. Pafwa frè l yo konn mete l nan ekip yo lè y ap jwe sou katye l paske Zili se te yon bon jwè. Men papa yo pat konn kontan paske l toujou ap di Zili plas li pa nan mitan pil jenn gason men pito anndan kay la pou ede manman l nan travay kay yo. Se konsa l ap ka fè yon bon madanm demen. Sa pat konn anpeche Zili chape tou dousman epi al jwe boul kanmèm. Anpil fwa se anba baton yo vin pran l sou tèren an.

Yon jou pandan Zili sot jwe ak frè l yo, li jwenn pil moun lakay li. Manman Zili te mouri san l pat menm malad. Zili te gen 13 lane. 

Apati moman sa, Zili te sèl fanm nan kay la, papa l te pran moun pou okipe 2 ti frè yo men sa pat anpeche travay yo te vini plis sou do Zili. Sa te vin anpeche l jwenn ti tan pou l chape al jwe foutbòl. Anpil fwa frè yo anvi mande papa yo pèmisyon pou Zili men yo konn sa mesye a ap reponn. Se toujou menm koze a, tifi paka nan jwe foutbòl, foutbòl se bagay mal gason. Plas Zili se nan kay la. Epi yon jou Zili dezobeyi l al jwe nan yon ekip ak frè l yo. Jou sa se te yon lòt bagay, Zili te kontan rejwenn jwèt la, li bay tout li menm, li santi l di mil fanm tèlman l woule boul.

Apre match la yon mesye te apwoche Zili

-Bonswa bèl ti demwazèl

Zili pat konprann kòman fè l fin woule boul konsa epi yon enkoni ap vin rele l bèl ti demwazèl. Men l reponn kanmèm.

– Bonswa mesye.

-Ou jwe byen wi. Kilès ki montre w jwe byen konsa ?

-Pyès moun. M jis renmen jwe ak frè m yo.

-Kiyès ki frè w yo ?

Zili lonje dwèt li epi l fè mesye yo siy pou yo apwoche

-Zili sa k genyen ?Youn nan frè yo mande

-Mesye sa ki te mande kiyès ki frè m yo. Reponn Zili

-Ou se kilès ? Mande lòt frè a pandan l ap fikse mesye a nan je.

-Non pa m se … 

– Zili ou pa konn ak kilès w ap pale la ? Se youn nan gwo potanta federasyon foutbòl peyi isit wi.

– Wi mesye … Sa w t ap di nou ?

-M t ap gade jan sè nou an t ap jwe. M gen yon zanmi m ki gen yon klèb mwen te vle konnen si li pa t enterese jwe kòm pwofesyonèl.

Mesyedam yo pat konprann sa k t ap rive a yo youn t ap gad lòt bouch be san yo paka di yon mo. Epi se Zili ki jwenn lapawòl pou l di

-Men mesye m fenk gen katòz lane. Papa m di m foutbòl se bagay gason. M pap kab al jwe nan klèb. Ni jodi ni demen.

-M pa panse sa non mwen. Papa w pa gen rezon. Si foutbòl te bagay gason pa t ap gen tout fi sa ki konn jwe l. Epi w pa t ap gen tout talan sa kòm fi.

Antretan frè yo ap pale antre yo. Y ap eseye jwenn on mwayen pou yo pa kite posiblite a ale. Youn nan yo reponn

-Tande Zili, nou konnen w gen talan. Se pou sa n toujou ap mennen w ak nou lè n pral jwe. Talan w pata dwe gache nan jwe ti match sou katye a ak nou. Se yon chans ou gen jodi a pou w al pwouve w epi jwe ak moun ki nan nivo w.

-Nou konnen byen pwòp papa m pap vle. Kijan m ap fè al nan antrenman ?

-Mesyedam, m ap ban nou nimewo m. N a rele m pou di m sa n deside.

Pi gran frè a te pi enterese pou pouse Zili aksepte. Se li ki te toujou ap ankouraje Zili  jwe boul. yon jou li te pataje ak Zili rèv li gen pou l ta wè sèl grenn sè l la briye nan domèn sila a. se pou sa li toujou ankouraje l ale jwe e menm malgre papa yo toujou ap tire pye, li toujou jwenn yon mwayen pou l mennen Zili avè l te mèt se an kachèt. Se pou sa li te moun ki pi cho pou Zili aksepte pwopozisyon mesye federasyon an.

Rive lakay yo, mesye dam yo kouri al rakonte papa yo sa k sot pase a. Papa a rete kanpe sou pozisyon l, Zili se tifi, li pap jwe boul, li pa mal gason. Malgre mesyedam yo mete l chita, rakonte l tout avantaj ki gen pou Zili ta jwe nan nivopwofesyonèl, misye ret kanpe min sou desizyon l. Zili te gentan aksepte li pap janm reyalize rèv li. Li te reziyen l. selon papa l, plas li se nan kay la, aprann jere yon kay, apresa li dwe tann papa l remèt li nan men yon gason. Li dwe konn fè tout bagay pou pran swen gason sa, paske se wòl li, li dwe yon bon fanm epi Bondje te kreye l pou sa. Papa Zili pa t janm mete pye legliz men li konnen pou l di Zili, Bondje kreye fanm nan kòt gason, li pa t kreye l pou l te fè tout bagay gason fè men pito pou l pran swen gason. Dayè li toujou ap di Zili èske l panse gen gason k ap janm aksepte madanm li pote pantalon nan kay la.

Jou yo te pase, Zili te aksepte ka a pèdi epi yon jou pi gran frè l la vin kote l

-Zili, sa w deside pou koze jwe pwofesyonèl la ?

– Papa pa dakò

-Wi men oumenm, kisa w vle ?

Zili bese tèt li, li pat vle reponn, repons k ap fè frè a plezi a pap nan sans papa l. li pat vle fè papa l fache. Li konnen byen sa l vle men l te deside reziye l fè kwa sou rèv li jis pou antre nan liy papa l la, zili wose zepòl li epi l di :

-Humm,,, mwen pa konnen.

-Zili, m se gran frè w, mwen konnen w byen, mwen renmen w e mwen vle byen pou ou. M pako janm wè tout pasyon sa lakay ou nan nenpòt bagay w ap fè a. ou renmen football, ou renmen lè w gen boul la nan pye w. ou renmen lè w ap kouri avè l sou tout teren an. Gen moun ki aprann jwe pou yon ka pase pwofesyonèl apre pou y al fè lajan. Ou menm se pa sa ki enterese w, w ap jwe pou lanmou boul la. Li ra pou w jwenn yon moun ki gen tout pasyon sa pou yon jwèt. M t ap renmen w aksepte pwopozisyon an Zili.

-E papa ?

-Di wi.epi m ap jere sa.

-Humm

-Papa nou ka fè w kwè plas ou se nan kizin, se nan kay la, se prepare w pou w ka fè yon bon fanm kay. Men se pa vre Zili. Ou se yon bèl tifi ki entelijant anpil. Se ap yon lonè pou yon nèg si w ta dakò pou w rete avè l. pa janm panse se t ap yon favè. Ou fèt pou w espesyal.

Eske w konnen kijan w fè rele Zili ?

-Non

-Anben kite m eksplike w

Zili mete l byen konfòtab pou l koute listwa sa l te toujou ap mande manman l ak papa l rakonte l depi lè li te tou piti.

-Manmi te sèl grenn pitit manman l, papa l kidonk granpa te gen madan marye l. Manman manmi te fanm deyò. Fi kay la, kidonk premye madanm granpa, te konn anpeche granpa pase anpil tan ak manmi. Sa te konn deranje grann anpil, pafwa l pase nwit ap kriye. Yon jou swa granni wè yon fanm nan rèv li. Fanm sa te vin rekonfòte l. Se te yon bèl grimèl abiye tou de blan. Fanm lan di granni pran kouraj, m ap toujou la avè w, tout bagay ap byen pase pou ou ak pou pitit fi w. Granni te santi l gen anpil fòs apre jou sa. Li te sispann kriye epi bagay yo te vin ale mye pou li. Apre kèk lane lè granni te resi eksplike moun sa yo di l fanm li te wè a se te Èzili Freda. Manmi te toujou kwè nan listwa sa. Daprè manmi, Èzili Freda se yon fanm lib, endepandan ki kapab fè tout sa l vle. Manmi te toujou swete gen yon pitit fi ki leve non fanm sa.

Kòm li pat kab rele w Èzili, li rele w Zili. Selon manmi, ou pa dwe kite pyès moun di w paka reyisi lakoz ou se fanm. Zili ou bon nan jwèt boul, ou jwenn opòtinite a. Kounya w dwe kwè nan tèt ou. Papa nou ap oblije dakò lè l reyalize kijan w fò nan jwe boul.

Yon sèl kou Zili te santi l gen yon fòs pou l afwonte papa l epi goumen pou rèv li. Watadi fòs Èzili Freda te bay grann li an te fenk rantre nan li. Konnen kote manman l ye a li t ap sipòte l te ba l kouraj. Nan pita li ak gran frè l te pare pou al tante konvenk papa yo yon dènye fwa.

-Papa, m gen yon bagay pou m di w. Zili te kòmanse konsa.

-Kisa pitit fi m ?

-Konsènan foutbòl la…

-Zili m fèmen chapit sa lontan wi, reponn papa a tou frèt.

-Men papa…

-Tanpri Zili ban m tèt mwen ak bagay sa.

-Papa, kite Zili pale pou yon fwa.

Papa a vire gade frè a ak yon rega ki te kapab fè yo kouri si detèminasyon yo pat pi fò pase tout pè yo pè papa a.

-Wi papa, kite Zili pale.

-Se ou k ap ankouraje timoun lan nan bagay sa ? Men banm poze w yon kesyon.

Eske w ap janm marye ak modèl fi w ap eseye fè Zili sanble a?

-Men papa…

-Pa gen men… Reponn.

-M t ap gen anpil chans si m ta marye ak yon fi konsa.

-Yon fi konsa… Li lonje men montre Zili ak tout mepri.

Yon fi konsa. Sa k ap fè manje ba w ? Sa k ap lave rad ou, pase yo? Sa k ap okipe pitit ou yo?

-Se pou sa gen menajè wi papa.

-Menajè ? W ap ba l eslip ou ak chemizèt ou ?

Ou pa konn bagay sa yo se bagay entim yo ye?

-Anben papa m a lave yo

-Jan nou parese.

Zili te rete tou dousman ap swiv diskisyon an. Lakay li se te toujou gason pale, medam yo koute. Li ret swiv jouk li deside entewonp moun yo.

-M ka pale? Pyès moun pa okipe l jouk li fè yo n bri ki fè yo silans. 

Mesye yo te sezi. Se premye fwa yo wè Zili nan eta sa, Zili transfigire tèlman li te boulvèse. San di yon mo, papa a te rale ti chèz ba li epi l mete l nan dispozisyon pou l koute sa Zili ta pral di li a.

-Papa, m konprann ou vle pou m yon bon pitit fi. M konprann w ap goumen pou m prezantab nan je sosyete a. Se pou sa w ap goumen chak jou. Ou voye m lekòl, m toujou fè efò pou m pa kite w peye ane a an ven. Pwofesè m yo toujou di w kijan m se yon elèv aplike.

-Wi Zili. Nèg ki pral pran w lan ap jwenn yon bon fanm byen prepare.

-Egzakteman papa, ou paka ap fè tout efò sa pou sèl objektif la se ta yon nèg ki pou pran m.

Papa m ka plis ke sa. M ka reyalize plis pase madanm yon nèg. M renmen foubòl, m renmen jwe e m jwenn chans pou m pase pwofesyonèl. Se kounya pou m tante chans mwen avan m twò gran, avan m pèdi opòtinite yo.

-M pè pou w pa echwe Zili. Si w mal pase m ap santi m koupab antanke papa w.

-Ann di yon bagay, vin gade m k ap jwe. Si m pa konvenk ou, nou pap janm repale de bagay sa nan kay la.

-M pa konnen Zili. M paka pwomèt ou. Men m ap vin gade w k ap jwe.

Zili te santi l soulaje an menm tan li te pè. Apati jou sa li te bezwen fè plis efò. Non sèlman li te dwe sispann pran jwèt la pou jwèt, li te gen 2 moun pou l konvenk. Prezidan klèb yo pral prezante l la epi papa l. Se jou sa Zili konprann lè w se fanm ou dwe fè doub sa yon gason bezwen fè pou w jwenn mwatye nan sa l ap jwenn.

Zili te pase pase plizyè mwa nan klèb la ap antrene san l potko entegre l tout bon, li te bay tout li menm. Li te renmen anviwonnman l t ap jwe a. Se premye fwa l tap jwe nan yon ekip ki gen tifi sèlman. Li te kontan dekouvri gen yon pakèt lòt fi menm jan avè l ki gen pasyon pou foutbòl tout moun bò lakay li te konn ap di se bagay gason an. Antrenman yo te konn fèt chak samdi ak dimanch, la semèn Zili al lekòl. Malgre tout okipasyon sa yo, li te kontinye bay kout men nan kay la. Anpil fwa lanjelis siprann Zili tou fatige. Men sa pat deranje l, pou pasyon l li prè pou nenpòt sakrifis la. Epi yon jou, sakrifis yo pote fwi, antrenè a rele gran frè a nan telefòn epi l anonse l Zili fè pati ekip la dezòmè. Pwochen antrenman an ap tout jounen nan dimanch ap gen yon match.

Zili te bay tout li menm nan antrenman samdi a, nan aswè menm dòmi l paka dòmi tèlman l te eksite. Se premye fwa l ta pral jwe devan anpil moun, tout frè l yo t ap la epi papa l te pwomèt l ap vin gade l k ap jwe. Tout katye a te okouran Zili pral jwe yon gwo match. Anpil nan vwazen yo t ap tann rezilta match sa. Genyen se paske Zili t ap pot on gwo fyète sou katye a, genyen ki t ap tann li echwe pou bagay foutbòl sa te sispann pale nan zòn lan. Paske pou moun sa yo, Zili ki ta reyisi nan foutbòl se t ap yon move egzanp pou tifi sou katye a. Zili li menm, tout sa k nan tèt li se reyalize rèv li. E premye match sa te desizif anpil nan reyalizasyon objektif sa. Sou teren an Zili te bay tout li menm pandan match la. Li te mete an aplikasyon tout sa antrenè a te aprann li pandan antrenman yo. 

Apre match la se te yon kontantman total pou ekip Zili a. Tout moun te vin felisite Zili pou fason li te kontribiye nan viktwa ekip la. Tout moun ki te prezan nan match la te rekonèt talan Zili. E menm papa a te vin felisite l.

-Zili

-Wi papa

-M rekonèt talan w nan koze foutbòl la

-… Zili pat kab di anyen tèlman l te kontan

-Ou jwe byen. Watadi yon gason.

-Mèsi papa

-M panse w kab briye nan domèn sa. Menm si m ret kwè frè w yo t ap fè plis eksplwa.

– Petèt papa. Petèt

-M toujou ret kwè se yon jwèt gason men m panse sa paka anpeche w konstwi yon fwaye. Si w kontinye kenbe tèt ou epi aprann jere yon kay, se pa de moun ki pral goumen pou ou.

-Sa vle di papa, ou toujou rete kwè m pap anyen si m pa jwenn on gason ki vle ?

– Sa ap fè si w pa jwenn on gason ki vle w ?

– M ap ret pou kont mwen papa, ki pwoblèm ?

Zili pat ka konprann kòman apre l fin fè yon bèl eksplwa konsa papa l t ap mezire mounite l ak kapasite l kòm fanm pou l jwennyon gason. Zili li menm pat enterese ak bagay sa yo, li pat konprann yo, e l pat santi l nan nesesite pou l konprann yo.

Zili te satisfè dèske l te mennen ekip li nan viktwa. Dezòmè li te gen respè nan ekip la, tout moun te rekonèt talan l. Nan katye a, tout moun te gade Zili avèk konsiderasyon. Menm sila yo ki te di Zili ap bay jèn yo move egzanp te oblije respekte Zili dezòmè.

Talan Zili ak motivasyon l te vin rive endispansab pou ekip la,Zili te toujou bay tout li menm nan ekip lan. Malgre tout aktivite l yo li te toujou asire l li la nan tout antrenman yo epi bay tout li menm. Zili te pwogrese jiskaske l rive kapitèn ekip -17 la. 

Zili te kòmanse ap pran chè nan ekip la jiskaske yon bon jou, antrenè adjwen an vini kote l.

-Zili m felisite w pou talan w anpil. Ou konn jwe epi w trè pasyone. Se yon plezi pou je m gade w.

-Mèsi anpil

Zili te santi l malalèz pou jan antrenè adjwen an t ap pale avè l. Li te gen pase yon lane nan ekip la, miche pat janmè montre l yon enterè patikilye. Epi beidsoukou miche tonbe ap vin felisite l apre match.

-Zili ou ka pat janm remake sa men m te toujou montre m gen yon enterè espesyal pou ou.

-Mèsi. Reponn Zili pandan l ap eseye souri timidman

-Èske m kab envite w bwè yon bagay ?

-Non mesye. M pa konn bwè alkòl epi m vle rantre lakay mwen.

-Ebyen yon lòt fwa Zili

Depi jou sa, mesye sa te bay tèt li tout otorizasyon sou Zili. Yon bon jou, Zili te oblije al eksplike antrenè prensipal la kijan miche t ap opòtine l nan klèb la. Antrenè a te reprimande miche men sa pat sifi pou l te sispann asele Zili nan ekip la. Zili te vin konprann li pap jwenn yon solisyon dirab ak miche, li ale kot antrenè prensipal la, li mande l yon peryòd poz.

-Zili, ou malad ?

-Non

-Papa w toune nan ba w pwoblèm?

-Non

-Antrenman yo fatige w ?

-Non

-Ou pèdi gou pou foutbòl ?

-Non. Oh non !

-Anben kisa Zili ?

-M bezwen yon poz mesye.

– Men poukisa ? Pou konbyen tan ?

– M pa konnen. M ap avèti w lè m prè.

Antrenè prensipal la pat konprann anyen men l te reziyen l siyen papye ki sètifye Zili nan poz la. Li te vrèman espere nan fon kè l Zili ap tounen trè vit paske l te vin endispansab pou ekip la.  Tout moun te konte sou li, li te toujou bon nan tout match yo. Se sak fè l pat konprann lide poz Zili an.

Zili te retounen nan ti vi avan foutbòl li. Papa a  pat konprann men l te rejwi paske l te toujou espere Zili ap kite bagay sa pou l tounen yon tifi respektab. Antretan li rekòmanse konseye Zili konpòte l tankou tifi. Jan papa Zili te konseye l pou l vin yon fanm respektab la, si l te ankouraje l nan lekòl li konsa Zili tap briyan anpil. Men papa a te jis voye l pou voye. Paske manman an te fè l pwomèt l ap fè l rapousib etid li.

Zili te fè tout sak nan li pou fè mwayèn li. Li te toujou al nan kou, selebrite l pat anpeche l konpòte l tankou yon timoun nòmal. Li te konsantre lsou etid li ak sou fanmi l. Pafwa lèswa, lè l kouche l ap panse ak antrenman yo, ak klèb la, ak match yo, dlo konn kouri nan je l. Se pat yon desizyon ki te fasil pou li. Li te oblije kite ekip la pou antrenè adjwen an te kite l anrepo. Li te aprann kisa miche t ap fè lòt medam yo e l te prefere kite ekip la olye l sibi sa miche te pare pou fè l la. Nan sosyete nou, si yon fi al pote plent di gason asele l se nou menm yo akize a nkò. Malgre fi a viktim, bouwo a toujou jwenn sila k ap defann li. Zili pat prè pou sa. Kite ekip la te pi senp.

Se ak tout bagay sa yo Zili t ap panse kèk mwa apre epi madam lan fè Zili pantan.

-Zili,kisa w vle fè lè w fin lekòl ? 

Zili pat vle reponn, li pat konn sa l te dwe reponn. Tout pasyon l tout rèv li se te pou l te vin jwè foutbòl. Li pat janm prepare plan B, sèl deviz li se te ” Prepare yon plan A solid pou w pa oblije gen plan B”. Se lè sa Zili konprann li pa dwe abandone. Plan A a kab toujou ranfòse. Yon sèl kou tout bagay parèt klè nan tèt li. Li pa koupab, li pa gen dwa abandone espas pou aselè a. Yo ka pa kwè l si l al pot plent pou kò l men si l arive fè lòt medam nan ekip la pote plent, yo paka inyore yo tout.

Zili te santi l pare finalman pou l goumen pou rèv li.

-Zili ? Kisa w vle fè lè w fini lekòl ? 

-M vle kontinye fè sa m konn fè madam. M vle kontinye jwe foutbòl…

Magdala Louis

Magdala Louis fèt yon 20 desanm, l ap etidye sikoloji nan fakilte syans moun. Li se atizan tou. Rèv Zili se premye tèks li deside pataje ak piblik la.

Image de couverture : World #35, 2010. By Ruud van Empel. Courtesy Flatland Gallery (Amsterdam)

Petit ange rebelle : la défenseure incarnée des droits humains

“Si tu étais un homme, tu serais classée parmi les légendes”

La phrase qui hantait cette jolie petite fille depuis son enfance.  Elle n’arrivait pas à déchiffrer pourquoi ses parents ne la félicitaient pas tout simplement lors de ses fameux succès et qu’ils apprécient ses efforts à travers un fils. Mais elle se contente toujours de répondre en souriant comme elle seule peut le faire: “mais je suis une fille et vous devez vous faire avec”.

Elle n’arrêtait pas de parcourir les montagnes, les regards pleins d’espoir et un sourire semblable à celui d’une fée. Ses cheveux ne sont pas aussi longs que ceux des filles de son quartier, mais on pourrait ressentir de loin la fierté qui s’empare d’elle, qui caresse son doux visage rayonnant, à chaque fois qu’elle se coiffe. Toute petite, elle raffolait des petites tresses et sa maman se faisait le plaisir de la satisfaire, car sa gentillesse, la douceur de sa voix si tendre mais rassurante lui ouvraient presque toutes les portes. Son rêve a toujours été celui de voir les autres petites filles fières de qui elles sont et cela peu importe, la couleur de leur peau, la longueur de leur cheveux, l’école qu’elles fréquentent, leur rang social ou la famille d’où elles viennent. Sa vie est constituée de lutte parce que tout ce qui concerne l’injustice, la maltraitance, la discrimination et tout autre fait qui y ressemble la rendait hors d’elle. Malgré le fait qu’elle soit une fille adorable et respectueuse, elle remettait toujours les gens à leur place. Ses parents disaient toujours qu’elle savait exactement quoi répondre quand on la cherche tout en restant polie. Elle ne se laissait jamais intimider par qui que ce soit, mais donna toujours le meilleur d’elle. Toute petite, sa maman détectait en elle un leader né, elle prenait la défense de tous, peu importe leur sexe, leur âge et leur niveau. Cependant, elle se taisait et ne supportait ni aidait sa fille à marcher vers ce chemin-là. Pour la maman de cette étoile, c’est une honte de penser que sa seule fille puisse un jour se livrer aux combats que livrent les hommes. Les poids de son époque pesèrent encore sur cette mère dévouée à sa famille et surtout à son mari. Cette fille charmait par son sourire et son rire. Elle égayait la journée de quiconque la croisait. Elle adorait les fleurs, tout ce qui faisait le charme de la nature d’ailleurs. Sa symbiose avec la nature était magique et mystérieuse. Quand elle parcourait les champs, sa présence est tellement imposante, on dirait les queues des paons lors d’une belle parade de cirque. Tout ce qui s’y trouve lui est soumis, l’élégance des arbres, l’odeur de la terre qui embaume d’un parfum sensationnel, les bruits des oiseaux qui manifestent leur joie, le doux vent léger qui l’embrasse, l’eau qui coule dans les rocheuses avec précision, tous se sont mis d’accord pour former cette douce et enivrante symphonie quand elle passe, on croyait entendre en chœur : « Salut Majesté ».

Solange, c’est comme ça elle s’appelle. Son prénom fait toute une histoire et est composé de deux mots. Elle porte ce nom parce que sa maman l’a accouchée à même le sol d’où le “Sol” et “l’Ange” aussi a une histoire. Chaque samedi soir, on organisa chez Solange une soirée entre famille où on apprit aux enfants à vider leur sac et à toujours compter sur le support familial autour de la bonne chair bien rôtie. Jamais on ne se prenait le temps de douter du talent culinaire de la maman de Solange, car ses plats, ses recettes qu’elle inventait parfois, étaient délicieux, la petite en raffolait. Un samedi soir, comme à l’accoutumée, sa maman lui raconta pour la première fois, pendant qu’elle peut goutter consciemment aux délices de son histoire, comment elle a connu ce monde. La mère de Solange était toute seule sur la route qui lui permettait de regagner sa maison après avoir été au supermarché de la zone envoisinante. Toute joyeuse, elle souriait pendant que le vent courtisait sa longue chevelure. Sa joie s’est multipliée par mille quand son bébé lui tapait le bas ventre avec un coup. Elle rigolait en disant : « je sais que tu t’impatientes ma chérie, mais il faut attendre encore un peu, car tu y es presque ». Avant même que tu quittes ta cave pour venir nous rejoindre, tu dois savoir qu’ici-bas, l’amour et la patience doivent être tes meilleures vertus». Elle marchait, elle souriait encore et encore et se parlait tout en se caressant le ventre. On aurait dit que l’enfant lui répondait à chaque fois, car ses joues se rougissent avec éclats. Brusquement, elle s’arrêta de marcher, elle commençait à ressentir une drôle de sensation qui lui disait tout bas : « désolée maman, je ne peux pas attendre, je vais me rebeller, désolée ». En essayant de s’assoir, elle constata qu’elle perdit les eaux. Chaque seconde qui passa ses douleurs s’intensifièrent et comme elle fut à son deuxième accouchement, elle essaya de se ressaisir parce qu’elle ne fut pas totalement ignorante à la situation. Elle parla juste à son enfant en lui demandant de l’aider du mieux qu’elle put.

C’était un samedi comme celui d’aujourd’hui dit-elle en souriant, un samedi 08 novembre 1997, de loin on pouvait ressentir combien elle était heureuse de l’arrivée de cette adorable petite fille. Ses yeux sont devenus tous brillants, pétillants et je crois que même Sirius est devenu jaloux. Quelques minutes après, elle a mis au monde sa toute première petite fille à même le sol et gisait encore de douleurs avec l’enfant qui se liait encore à elle par son cordon ombilical. Elle essaya d’appeler à l’aide, mais il n’y eut personne aux alentours et sa faible voix ne l’aidait pas vraiment. Voulant perdre tout espoir et commença à baisser les bras, sûrement pour se remettre au Bon Dieu, soudain un monsieur, très beau, costaud, d’un visage inquiétant et dont la voix était indétectable, puisqu’à ce moment elle alla perdre connaissance, lui est accouru pour lui porter secours. L’enfant n’arrêtait pas de pleurer, c’est d’ailleurs ce cri d’appel à l’aide, un cri qui sonnait comme : « je vous en prie, sauvez ma maman et moi» qui a interpellé ce monsieur. Il faut dire qu’elle a bien aidé sa chère maman. Michel-Ange Limontas était le nom de ce monsieur qui parcourait la zone en voiture en quête d’un bon restaurant pour se nourrir, car il était déjà 3 heures de l’après-midi. Il conduisait lentement, cherchant par ci et là, seul, sinon son volant et son chien poil de carotte, qui s’est fait appeler ainsi en raison de la couleur de ses poils. Il alla décider de prendre la prochaine virée quand il entendit le cri du nouveau-né. Du coup, il commença à regarder partout et aperçut la dame à l’ombre d’un manguier semblable à une moribonde. Il s’empressa de garer pour apporter son aide. Émerveillé devant la petite fille aux yeux d’une blancheur de laine et d’une noirceur de cristal. La pureté de sa peau était admirable, quoiqu’elle soit fraichement née, sa peau, sa forme, son odeur, son être entier laissa le monsieur stupéfait. Il s’empressa de les transporter, car il n’avait personne pour l’aider malgré ses nombreux appels au secours. Étant un homme fort et costaud, il s’en est pas mal sorti. Il les conduisit à l’Hôpital et c’est là qu’on alla prendre soin des deux patientes qui s’en sont sorties sans aucune égratignure grâce à monsieur Limontas. Pour la dame, Michel-Ange, comme son nom l’indique, était un ange mis sur sa route par le Créateur pour lui sauver elle et son bébé. Après l’avoir examiné et l’informé qu’elles étaient hors de danger, elle leva les yeux comme pour regarder au ciel, elle remercie Dieu. Ensuite, elle prit l’enfant pour la nourrir et elle répétait cette phrase comme une sorte de berceuse: « Sol-Ange, Sol-Ange, née sur le sol et sauvé par un ange, Solange ». Voilà d’où lui vient l’autre composé de son nom « Ange ».

Devenu ami de la famille pour son acte charitable, monsieur Limontas est devenu le parrain de la petite Solange. Solange grandissait entourée de beaucoup d’amour. Elle était d’une beauté qui piquait la curiosité des passants, très aimable, accueillante, patiente, intelligente, serviable, humble et charitable. Sa peau n’a rien perdu de sa douce fraicheur. S’il suffisait d’un sourire pour éliminer tous les maux de ce monde, c’est sûr que Solange à elle seule les aurait tous éliminés . Sa mère lui racontait souvent son histoire, d’ailleurs c’était sa berceuse, qui par la suite allait recueillir de nouveaux mots axés sur la beauté et la valeur de l’enfant aux yeux des siens. Toute petite, elle n’arrêtait pas d’étonner les gens par ses questions, ses actions. On lui surnommait « Rebella » à la maison, car elle ne voulait pas accepter certains ordres que ses parents lui donnaient. C’était une famille modeste et religieuse, elle était soudée et partageait des valeurs exceptionnelles bien modelées suivant la forme de la société. Le modèle d’une famille parfaite pour plus d’un, cependant Solange n’accepta pas souvent de plier et se rebella souvent à chaque décision discriminatoire prise au nom de ces nombreuses valeurs partagées. Souvent à l’école, elle mettait les professeurs aux pieds du mur et son nom « la Rebella » n’arrêta pas de la suivre. Solange était de nature gentille et sage, son surnom la Rebella, qu’elle assumait d’ailleurs, étonnait plus d’un. Et oui, la sagesse, la gentillesse de ce petit ange se compromettaient sur un angle bien précis, que ce soit à la maison ou à l’école: la place que lui léguait la société à cause de son genre. Elle ne comprenait pas pourquoi on traitait mieux son frère qu’elle à la maison. Elle disait à sa maman que tenir une maison propre est le rôle de tout individu qui y vive et que son frère aussi a grand besoin d’apprendre cette formation qu’elle lui offrait gratuitement. Cela l’exaspérait de voir à l’école que les petits garçons avaient plus de droits que les petites filles. Solange Rébecca Charlotin, de son nom complet, était la benjamine de sa famille, son père, Jean-Mario Charlotin, fut employé à la Direction Général des Impôts (DGI) au Département des Ressources Humaines à Petit-Goâve et sa mère, Marie-Antoinette Gaspard Charlotin, fut Institutrice dans une École Publique de la même Commune. L’aîné de la famille s’appela Dave Junior Charlotin, il est âgé de dix ans de plus que Solange et représenta la base de la rébellion de Solange. Dave était un enfant brillant mais un peu machiste, les formations qu’il recevait renforçaient sa conception. Il ne détestait pas les femmes, par contre, il se sentait supérieur à elles, il prend souvent son air farouche pour parler d’elles et se cherchait souvent à les dominer. Solange lui était à portée de main, mais elle ne se laissa pas faire. Elle refusa de se plier aux normes dites sociale et religieuse mais qui rejettent ses droits. Elle disait toujours à son frère qu’il ne valut pas mieux qu’elle et qu’elle la lui prouvera.

Solange reprochait toujours sa maman du fait qu’elle prépare mieux les plats de son frère. Elle disait souvent à sa maman qu’elle méritait la même quantité de viande que son frère et même plus parce qu’elle a aidé et que son frère non. Elle respectait ses parents et aussi son grand frère, d’ailleurs c’était les valeurs inculquer à Solange,  cependant, elle refusa de baisser la tête quand elle a raison, elle exigea toujours que son grand frère lui présente des excuses, comme on l’exigeait à elle quand elle a tort. Solange disait toujours à sa mère: “Pourquoi papa se repose une fois rentrée de travail et que toi non? Papa dit qu’il est fatigué, tu n’es jamais fatiguée toi maman?” Elle n’avait rien perdu à sa qualité de fille respectueuse,  sage, belle, intelligente, douce… À mesure qu’elle grandissait, sa beauté se multipliait. Elle faisait la joie de ses parents, car elle était très studieuse, c’était un génie. Même si ses parents pensaient que ses efforts seraient mieux récompensés si elle était un homme, cela ne l’a plus secouée à présent. Solange fut la petite protégée de son parrain Michel-Ange qui l’aimait tant et la gâtait. Les désirs de Solange aux yeux de son parrain étaient des ordres. Cependant,  elle ne dépassait aucune limite. Toujours aussi respectable, généreuse et gentille, elle faisait la fierté de son parrain, d’ailleurs n’ayant aucun enfant. Son parrain par contre lui prêtait attention et l’apprenait toujours qu’elle vaut plus que dix fils. Elle était comme une majestueuse colonne bien sculptée, pour répéter le psalmiste David, dans le palais de son parrain. Il était son confident et l’appuyait toujours quand elle a raison et l’apprenait, à côté de ce que sa famille modèle l’apprenait, à ne jamais laisser bafouer ses droits, à être responsable et sincère. Déjà à 7ans, Solange disait à sa maman qu’elle n’aura pas un mari comme son papa,  parce que son papa ne fait que regarder la télé pendant qu’elle travaille ardemment. Solange disait toujours à son père quand il fait la télé ou les infos dans le journal qu’il doit aller aider maman, que sa maman ne peut pas tout gérer seule. À chaque coup de fouet lancé par Solange, on se contentait de rire et de traiter ses spectaculaires remarques de passe-temps infantile.

Solange avait cinq ans lorsqu’elle alla se graduer en section Jardin des Petits. Elle sortit la lauréate de sa Section, car elle était intelligente, brillante, avec une capacité d’appréhension et d’assimilation extraordinaire. Le deuxième lauréat fut un jeune enfant du nom de Wadeley Valencourt. La vie de la petite Solange commença à prendre de sérieux coup, à être chambardée lorsqu’elle était confrontée à une discrimination du Directeur de son école. Le discours monté de toute pièce que devait donner la petite à l’occasion a été donné au petit Wadeley, Solange n’arrêtait pas de dire que c’était à elle de le faire, car elle était la lauréate. Et la seule réponse qu’on trouvait à lui dire, c’est que c’est à lui de le faire, parce que c’est l’homme de la Section. En réalité, des trois lauréats,  Wadeley était le seul petit garçon. La troisième fut une fille dénommée Eva Maria Denis. L’homme de la section revient à dire que c’était le seul au top trois, c’était donc la norme, mais Solange refusait de traiter avec le Directeur. On lui traitait d’enfant gâté et de rebelle. Ce fut en juillet 2002, un dimanche que la  cérémonie allait se dérouler. Tout allait très bien, c’était une journée de fête, pleins de couleur, les pièces de théâtre étaient superbes et Solange, à travers ses pièces, laissait le public sous le charme et les tonnerres d’applaudissement se faisaient de plus en plus entendre après chaque prestation. Quand il fut arrivé le moment de prendre la parole, on a décidé, comme c’était prévu, que c’était Wadeley qui alla parler parce que c’était l’homme de la promotion. En pleine cérémonie, Solange a piqué une crise au moment où le petit allait prendre la parole, stupéfait, le public ne comprenait pas ce qui se passait, les parents de Solange manquait peu de monter la scène ou était assise toute la Section. La jardinière s’empressa de la calmer et elle cria beaucoup plus fort : « c’est injuste, injuste, injuste… ». On ne pouvait pas comprendre ce qui se passait. C’était la panique totale, surtout pour ses parents, car leur fille était très calme. Tout ce qu’on essayait de faire pour la calmer était veine. Elle se leva, tout en pleur et alla auprès de Wadeley debout devant le micro tout silencieux, elle prit le micro et lâcha tout doucement : «  il a volé ma place et mon discours parce qu’il est un garçon et le Directeur l’a voulu, il l’a aidé parce que c’est un garçon comme lui, ce discours me revient, je suis la lauréate, j’ai voulu le préparer et le dire je ne peux pas parce que je suis une fille». Tout en pleur,  elle retourna s’asseoir. Le scandale du siècle! Chacun essayait de trouver une explication à cette accusation lancée par Solange Rebecca Charlotin. Beaucoup pensaient même que cela faisait encore partie de la cérémonie, les personnes présentes admiraient l’audace de la petite et criaient: “tu nous as eu petite”. Elles n’arrêtaient pas d’applaudir. Le Directeur, les jardinières, les autres membres de la Direction, les parents de Solange et ceux de Wadeley savaient tous.tes de quoi il s’agissait, mais puisque le public ne comprenait rien et semblait aimer, ils.elles se sont tues. À la fin Wadeley à fait le discours. 

Plus tard, lors de la remise des prix,  chacun se regardait les uns les autres.  Les membres de l’École savaient pertinemment que le risque d’être démasqué par le public allait être plus qu’évident. Toutefois, ils n’allaient pas prendre le risque de provoquer la colère de la petite Rebecca,  dont le nom s’est déformé en Rebella, pire encore, ils.elles n’étaient pas prêts.es d’affronter celle des parents de la petite. C’était une chose de laisser parler l’homme de la Section parce que c’était la norme,  chose qui semblait pas déranger les parents de Solange, mais c’en était une autre de ne pas récompenser leur fille. Ce serait le comble! Dave Junior lui, était content que sa sœur fit des progrès, il était fier d’elle qu’elle soit la lauréate,  mais il voyait cela d’un mauvais œil que sa sœur ait dénoncé le Directeur comme ça et explique à son père que le Directeur a bien agi en laissant la place à Wadeley et qu’on devrait avoir une discussion sérieuse à Solange une fois rentrée pour s’être comportée comme une enfant mal élevée. Le dilemme rendait les membres perplexes. Entre la fierté du Directeur et l’opportunité d’éviter deux scandales,  celui de la petite et celui de ses parents, il a fini par mettre de côté son orgueil et remettre le prix de la lauréate de la Section à la belle et douce Solange. Il ne résidait sur le visage des invités.es aucun signe de déception, on l’applaudissait comme jamais et criait: « mérité, mérité, mérité ». Cependant, plus d’un s’inquiétaient de la petite scène avec cette révélation et faisaient très vite le lien. Dès lors, ils.elles commencèrent à crier que la petite à tout mérité,  le prix et le discours, qu’il fallait donner à César ce qui était à César. On n’y prêtait pas attention et dépêchait de clore la cérémonie. Le parrain de la petite était en voyage d’affaires, il n’a pas pu être présent. Une fois rentrée, Solange n’a pas perdu une seule seconde de l’informer. En colère, il reprocha aux parents d’avoir courbé à cette règle banale. Il n’a pas apprecié et accusa les parents ainsi que l’Établissement de nuire à la santé psychologique de sa filleule. Après cela,  il y eut une grande réunion, avant la prochaine rentrée des classes d’octobre 2002 avec tous les parents des élèves de l’École de la Kindergarten jusqu’à la Philo. Cette réunion s’est tenue en mois de septembre 2002 et Solange fut promue en 1ère année fondamentale. Le but de cette réunion était de calmer les nerfs des parents, après l’affrontement de monsieur Limontas à l’école, pour ce qui s’était passé, car ils menaçaient de ne plus laisser leurs enfants poursuivre leurs études classiques dans un établissement qui bafoue leurs droits. Ils exigèrent la modification de certains règlements internes dudit  établissement. C’est ainsi que Solange a mis fin à cette discrimination grotesque et stupide qui a duré plus d’un siècle au Collège Royal de Petit-Goâve. On portait une attention soutenue à la petite et ne râtait en rien de donner ce qui était à César à César. Le résultat était phénoménal. Plus jamais il y eut de discrimination faite aux filles à cet Établissement par rapport aux garçons, au contraire, on organisait chaque année une élection bien structurée pour trouver celui/celle qui allait être le président ou la présidente du Collège afin de promouvoir l’Egalité des droits et des chances entre les filles et les garçons. On a du assister à la fin de la dictature des garçons au Collège Royal de Petit-Goâve. Une victoire qui a marquée  Solange durant toute sa vie. 

L’histoire de la petite Solange nous montre qu’on est jamais trop petite pour se faire une place dans la société et s’imposer ni trop petite pour défendre ses droits et de les faire respecter, et encore moins trop petite pour changer l’ordre des choses dans la mesure où il porte atteinte à sos droits et libertés fondamentaux. Toute la vie de Solange est composée d’histoires. Elle fait partie des jeunes très influentes de sa communauté, elle s’implique dans sa communauté et se procure le respect de chacun. Elle représente une Organisation qui évolue dans le domaine de la protection des droits de la femme et des filles et donne des fascinantes conférences lors des activités culturelles de sa ville natale et même ailleurs. Elle s’affiche quasiment tous les ans lors de la journée internationale des droits des femmes, en tant que juriste, elle partage ses acquis sur tout ce qui se rapporte à l’égalité des droits entre l’homme et la femme. Elle donne aussi des émissions télévisées afin de former les parents ainsi que les enfants sur le respect des droits de chaque individu. Comme c’était son cas dès sa plus tendre enfance, la capacité qu’elle possède à se faire respecter reste la même. Elle continue à faire la fierté de ses parents qui à présent la soutiennent et surtout celle de son parrain Michel-Ange qui se tient toujours à ses côtés. Le plus intéressant encore dans l’histoire, même son grand frère Dave se trouve à ses côtés, il est à présent le Délégué de ladite Organisation dont Solange est la Référente. Elle poursuit sa carrière pour une spécialisation en Droits Humains et elle fait la une de presque tous les magazines. Solange Rebecca Charlotin reste une femme très jeune certes, mais dévouée, déterminée, ferme, talentueuse, travailleuse, respectueuse, charitable et par-dessus tout, belle comme nulle autre pareille. Pour répéter Solange lors de la présentation de l’une de ses émissions :

«  Les hommes et les femmes sont tous égaux en droits. Les parents doivent commencer ce changement à la maison,  apprendre aux petites filles qu’elles ne sont ni fragiles ni inférieures aux hommes, mais qu’elles doivent travailler dur comme eux pour s’autonomiser, pour s’assumer, pour s’afficher afin d’avoir leur place aux côtés des hommes et non  derrière eux. Dites non aux discriminations faites aux fillettes,  aux filles et aux femmes! »

Miselène Jean

Je suis Miselène JEAN, je suis née un 19 juin et je suis originaire de la ville de Petit-Goâve où j’ai vécu toute mon adorable enfance avant de la laisser pour entamer mes études universitaires à Port-au- Prince. J’ai été à L’Université d’État d’Haïti où j’ai étudié le Droit à la Faculté de Droit et Sciences Économiques. Je suis une “écologiste engagée” et aussi je milite pour le respect des “droits humains” en particulier ceux de la femme et des enfants.

Photo de couverture : Getty Images/Jasmin Merdan

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