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Sortir de l'ombre - Fè yo konnen w!

Category: FOCU-S-U Page 1 of 2

Le crime environnemental

Dans une perspective menant au respect de la planète, la Charte mondiale de la nature affirme que: Toute forme de vie est unique et mérite d’être respectée, quelle que soit son utilité pour l’être humain. Afin de reconnaître aux autres organismes vivants cette valeur intrinsèque, l’homme doit se guider sur un code moral d’action (Neyret, 2009).

La nature c’est le vivant, dit Yan Thomas (1998). Le vivant qui différencie le bios et la zoé. Le bios c’est la vie végétative, le système, la vie, les fluides retrouvés chez les animaux et les êtres vivants. La zoé c’est une dimension spirituelle. C’est la vie au-delà de la biologie. Yan Thomas parle d’une subjectivation de la nature. Il soulève la réflexion en lien à la protection de la nature pour savoir si cette dernière serait mieux protégée si elle était personnifiée au lieu d’être chosifiée. D’autres commentateurs renvoient à regarder la terre et la respecter pour ce qu’elle est. Cette idée qui explique que l’homme doit se placer sur un plan égalitaire au reste des êtres vivants et les respecter sans justification.

L’être humain, être vivant dans la biosphère partage l’espace vital avec d’autres êtres vivants et non vivants. Dans ce cas de figure, la terre devient un patrimoine collectif partagé. Le crime contre l’environnement porte atteinte à l’intégrité face à la nature et aux autres êtres qui y demeurent. Réfléchir sur ce sujet conduit à des questionnements fondamentaux qui cherchent à comprendre comment réfléchir sur ce qu’est le crime contre l’humanité parallèlement au crime contre l’environnement.

Gregory Salle (2017), dans son article réfère la criminalité environnementale à toute action dangereuse pour l’être humain et l’environnement naturel qui pourrait être passible d’une sanction devant la loi. Laurent Neyret présente le crime contre l’environnement comme toute infraction grave à l’environnement naturel. Il souligne que sa gravité aux valeurs environnementales tend à le placer à un très haut niveau pour faire lien au crime contre l’humanité. Cette catégorisation importante est due au fait que le droit international reconnaît la terre comme patrimoine commun de l’humanité qui doit être protégée. Neyret fait un rapprochement du crime contre l’humanité à celui de l’environnement par les valeurs qu’ils partagent. En effet, il est question de la protection du milieu de vie des êtres humains qui vivent en communauté. Neyret présente deux valeurs précises qui tendent à certifier les sanctions en lien aux crimes contre l’environnement. La première des deux approches est celle qui va justifier la criminalisation des comportements destructeurs contre l’environnement. C’est l’idée de l’écologie que soutiennent les humanistes qui visent à protéger la valeur du patrimoine commun de l’humanité (ibidem).

Dans cette première valeur, l’auteur incite à regarder ce patrimoine collectif comme une responsabilité qui tiendrait à réfléchir davantage sur ce qui est visible et évident. Il pousse vers un dépassement du simple, pour cerner le complexe (Neyret, 2009). Dans la deuxième valeur, Neyret présente l’idée que la protection de l’environnement ne devrait pas seulement se baser sur le fait que l’homme profite de l’environnement. En effet, il est vrai et évident que l’environnement sert l’humain, mais cela ne devrait pas le pousser à se placer au-dessus de la biosphère. Il explique dans sa deuxième approche que l’homme se doit de respecter l’environnement au-delà du fait qu’il lui est bénéfique. C’est un devoir pour lui de le faire. Toutefois, l’humain protège la terre seulement parce qu’il a des intérêts à cette dernière ; ou tout simplement parce que sa survie en dépend.

 Légalement, il existe une diversité de sanctions pour les personnes qui agissent allant contre les lois de l’environnement ou qui représentent une menace pour les autres (Neyret, 2009). Le crime environnemental regroupe toute forme d’infraction grave qui possiblement peut détruire la vie, mais aussi peut troubler l’ordre public (ibidem). Parmi ces crimes graves, l’auteur présente le terrorisme écologique comme étant une infraction qui a pour intention de départ la destruction. C’est-à-dire, nuire, intimider, terrifier la collectivité en introduisant dans le sol, des substances capables de nuire à la santé de l’homme et aux bienfaits de la vie sur terre (ibidem). Neyret explique que l’homme dans sa quête de pouvoir utilise la révolution biotechnologique qui le conduit à des activités risquées pour la biosphère. Il stipule que : « La criminalité environnementale est susceptible d’occasionner des atteintes graves et irréversibles à l’environnement naturel au point d’occasionner une dénaturation de la vie non humaine. » (Neyret, 2009). Dans le droit interne, divers pays ont réservé dans le Code pénal une section au crime contre l’environnement. Parmi ces derniers, on y retrouve le Vietnam qui punit l’écocide. Regroupant les termes écologie et génocide, ce crime est la destruction de l’environnement soit en temps de guerre ou non (ibidem). L’auteur précise que pour le Code pénal de la Russie, l’écocide consiste à une destruction massive de la vie végétale ou animale, de l’empoisonnement de l’atmosphère, de l’eau ou tout autre acte pouvant susciter des catastrophes écologiques.

Autant que le droit interne tienne à punir les crimes contre l’environnement, qui atteignent la dignité humaine, il est d’une utilité de souligner les limites du droit face à cette infraction. Neyret veut toutefois montrer certaines faiblesses du droit interne face à la punition en lien au crime contre l’environnement. Il laisse comprendre qu’à ce niveau, il peut avoir des contraintes. Il explique que face à la limite de l’efficacité du droit pénal, il a été proposé de créer un délit spécifique d’atteinte à l’environnement ainsi qu’un délit autonome de mise en danger en lien aux atteintes d’origine environnementale à la santé (ibidem). La Cour Pénal Internationale (CPI) peut avoir le désir de protéger, sécuriser l’environnement au niveau international et punir les crimes contre l’environnement. Toutefois, il est important de regarder dans la pratique si elle est en position d’autorité pour faire exercer la justice. Pour mieux expliquer, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer stipule qu’aussi vraie que la CPI pourrait bien faire justice dans des contextes de crime de guerre ou contre l’humanité, mais elle ne le fait pas comme il se doit. La CPI ne saurait dire qu’elle poursuit efficacement les criminels, ni combien elle a arrêté après qu’ils aient commis des crimes contre l’humanité. Elle ne présente pas des signes d’autorité face à certains dirigeants d’États qui commettent des crimes horribles dans divers pays. Elle ne dispose pas non plus d’une force de l’ordre indépendante et efficace capable d’exécuter leurs demandes. Elle dépend entièrement des États. On ne peut pas parler d’efficacité dans cet aspect-là de la question. La justice pénale internationale est bancale et son efficience reste à démontrer dit Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Si pour des crimes contre l’humanité en lien à des situations de guerre pour le respect de la personne humaine, la CPI n’est pas efficace, on douterait bien de ses actions face aux crimes contre l’environnement.

D’après Amissi Manirabona (2014), la criminalité environnementale transnationale est beaucoup trop grave comme enjeux pour la laisser être géré aux seules compétences étatiques. À cela, il propose la création d’un tribunal pénal international spécialisé dans la question de criminalité environnementale transnationale qui pourrait appliquer les standards propres aux questions d’environnement. D’un point de vue allant en lien à l’écocide, Sylvie Paquerot touche la question de la pollution massive de l’eau, comme une contamination du sang de la terre, mais aussi d’un point de vue de valeurs fondamentales de l’humanité. Selon elle, ce crime devrait être sévèrement sanctionné à cause de son importance pour tout l’écosystème et sa capacité à soutenir la vie. L’auteure tient à faire comprendre que toute situation en contexte de crime doit être traitée efficacement dès qu’il a une portée politique (ibidem). Farget Doris, va plus loin pour dire que la pollution environnementale limite les droits d’accès à un territoire et à ses ressources. Elle regarde aussi le fait même que cela peut limiter la transmission de certaines valeurs en lien à la pharmacologie (par l’utilisation des plantes) comme il en est le cas pour les peuples autochtones. Elle regarde aussi l’idée que la pollution environnementale révèle d’une invasion de la société dominante pour brimer les droits d’égalité et de respect des êtres humains et du reste de la biosphère.

Mireille Delmas-Marty soulève des questionnements en lien au droit positif et les droits de l’homme qui présente des contradictions entre l’idéal humaniste et universaliste. D’abord, elle veut faire comprendre que le droit positif se penche sur des approches humanistes pour protéger l’environnement pour le bien-être de l’homme. Tandis que dans la réalité, les situations sont contradictoires. Un exemple à considérer est le contexte des États qui ferment leurs frontières aux humains qui fuient les guerres et la misère. Par contre, ils sont très ouverts aux marchandises et capitaux qui parfois viennent des pays de ces mêmes humains à qui ils ferment leurs frontières. Cette réflexion tend à montrer comment l’homme peut être avare, cupide ne cherchant que ses propres intérêts. Elle veut montrer par-là que le droit positif dans ses dires ne montre pas plus d’intérêt à l’espèce humaine. Ces idées-là qui suivent effectivement à la deuxième contradiction. Elle tend à démontrer que les États dans leur discours de la protection environnementale veulent seulement se protéger du chaos de la nature. Puisque la seule façon d’éviter des catastrophes désastreuses pour l’humain c’est en protégeant la nature. À cela, on observe de très beaux discours sur le sens du devoir envers la protection de l’environnement, des prises de conscience pour la survie de l’être humain. Même si ces idées humanistes ne sont pas construites avec une réelle sensibilité pour tous les êtres humains ou encore la vie durable dans la biosphère.

        Que ce soit par négligence ou avec pleine conscience, les résultats en lien à ces actes sont néfastes pour la vie humaine et constituent un crime envers la biosphère. En dépit du fait que la qualité de la vie est en dégradation, les États ne se penchent pas sur la question avec vigueur. Ils relatent que la notion de criminalité environnementale se retrouve prise entre les mains des acteurs économiques. En somme, nous comprenons que le crime contre l’humanité est relié au crime contre l’environnement parce que les impacts de la dégradation touchent l’être humain et les autres êtres vivants dans la biosphère. Diverses raisons politiques en liens à leurs intérêts empêchent le droit positif d’agir de façon à faire justice aux victimes touchées par ces crimes et à dédommager les communautés les plus vulnérables qui sont touchées. Le lien entre le crime contre l’humanité et celui de l’environnement est le fait que les deux réclament le respect de la vie humaine. Ils se rapprochent par la demande du respect de la planète comme patrimoine partagé, mais aussi dans un respect de la terre comme étant vivant dans ses particularités. En effet, la vie va au-delà de la conscience humaine. Toutefois, les démarches montrant que la terre comme patrimoine partagé doit être protégée portent à confusion dans le sens que l’action de l’humain envers son semblable porte à désirer. Ce qui explique une forme d’hypocrisie cachée derrière la protection de la planète. Alors qu’en réalité, les actions ne sont pas cohérentes au fait que l’être humain tient à la survie de son semblable, sinon qu’à ses intérêts. Il n’est pas sans savoir que les conflits nourrissent les États. Combien de temps encore pourra-t-on tenir avant d’être écroulée par les effets des crimes de guerre impactant la qualité de vie sur la terre ?

Je me demande si la terre a quelque chose à dire. Je me demande si le sol écoute ce qui se dit. Je me demande si la terre est venue à la vie et ce qu’il y a dessous. J’entends pourtant ce que dit la terre. La terre dit : « C’est le Grand Esprit qui m’a placée ici. Le Grand Esprit me demande de prendre soin des Indiens. » L’eau dit la même chose : « Le Grand Esprit me dirige. Nourris bien les Indiens. » L’herbe dit la même chose : « Nourris bien les Indiens. » La terre, l’eau et l’herbe disent : « Le Grand Esprit nous a donné des noms. »  La terre dit : « Le Grand Esprit m’a placée ici pour produire tout ce qui se pousse sur moi, arbres et fruits. » De même, la terre dit : « C’est de moi que l’homme a été fait. » Le Grand Esprit, en plaçant les hommes sur terre, a voulu qu’ils en prissent bien soin, et qu’ils ne se fissent point de tort l’un à l’autre… »

Ce discours fut prononcé lors d’un conseil indien dans la vallée de Walla-Walla en 1855 par Young Chief de la bande des Cayuses s’opposa au traité en invoquant qu’ils n’avaient pas le droit de vendre la terre que le Grand Esprit leur avait donné pour support (Teresa Carolyn McLuhan).

Emmanuela Robert François

Références bibliographiques

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DELMAS-MARTY, Mireille & collab. (2009). Le crime contre l’humanité. Paris cedex 14, France : Presses universitaires de France.

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FARGET, Doris (2016). « Colonialisme et pollution environnementale : Prolongement et effets sur les droits des peuples autochtones ». Criminologie, 49 (2), 95–114. https:// doi.org/10.7202/1038418ar.

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HALL, Matthew (2016). « Plaidoyer pour des mesures de réparation pour les victimes de crimes contre l’environnement ». Criminologie, Vol 49, N2, p.141–175. https://doi.org/10.7202/1038420ar

KRULIC, Joseph (2003). « La notion légale de réfugié et le droit d’asile en France », Revue internationale et stratégique (n° 50), p. 131-138.

MANIRABONA, Amissi (2014). « La criminalité environnementale transnationale : Aux grands maux, les grands remèdes ? » Criminologie, Vol47, N2, p.153-178. Récupéré de : http://www.jstor.org/stable/24582298

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MCLUHAN, Teresa Carolyn (2001). « Pieds nus sur la terre sacrée ». Denoël

NEYRET, Laurent (2009). « La transformation du crime contre l’humanité » dans le crime contre l’humanité. Paris cedex 14, France : Presses universitaires de France.

PAQUEROT, Sylvie (2016). « Crimes environnementaux : si la pollution de l’eau tue… malheureusement elle rapporte ! ». Criminologie, Vol 49, N2, p.215–240. https://doi.org/10.7202/1038423ar

SALLE, Grégory (2017). « Criminalité environnementale : l’impossible capitalisme vert ». Journal Metropolitis. Récupéré de : https://www.metropolitiques.eu/Criminalite-environnementale-l-impossible-capitalisme-vert.html.

THOMAS, Yan (1998) « le sujet de droit, la personne et la nature ». Sur la critique contemporaine du sujet de droit. Le débat, Vol3, No2, p.85-107.

VILMER, Jean-Baptiste Jeangène (2013). « La justice pénale internationale a-t-elle un effet pacificateur ? » Chroniques Les cahiers de la justice #1 p.115-159.

L’éthique féministe du Care et la femme Poto-mitan en Haïti

En Haïti, le rôle de la femme dans l’espace privé est très valorisé. Au-delà des défis qu’elle rencontre dans la société, des obstacles qui sont sur sa route, la femme haïtienne se perçoit courageuse et s’estime beaucoup pour ses réalisations envers sa famille. Des réalisations qui tendent à brimer son épanouissement personnel au détriment des soins qu’elle apporte au reste de la famille. Elle est sujette à des rapports asymétriques dans sa relation avec son homme au foyer. Partant de l’éthique féministe du care, on affirme l’idée pour dire que toute la valorisation et le renforcement positif que connaît la femme haïtienne par rapport à son rôle de mère ou d’épouse n’est pas efficace à sa personne. Ce qui conclut qu’il existe une mésinterprétation ainsi qu’une dévalorisation de celle-ci par les renforcements positifs en ce qui concerne sa présence constante dans la famille comme femme poto-mitan, au détriment de sa personne.

Origine de la femme Poto-mitan


Culturellement le terme poto-mitan ou poteau-mitan, fait référence au poteau central dans le temple vaudou. Ce poteau qui en fait est une représentation de l’axe du monde allant de la terre au ciel dans le but d’une communication entre l’humain et le divin (Chamoiseau, 2016). Chamoiseau Patrick explique que la dynamique du type de famille matrilocale dans les Antilles, fait référence à l’époque coloniale dans l’univers de plantation, là où l’économie familiale se reposait sur la femme esclave procréatrice (Chamoiseau, 2016). De ce fait, le terme poto-mitan réfère à l’individu qui est au centre du foyer. Celui autour duquel tout s’organise et s’appuie. Et dans le contexte culturel en Haïti, ce sont souvent des mères ou grands-mères monoparentales qui doivent concilier travail et famille pour répondre aux besoins des autres. Elles sont obligées d’être fortes et solides, physiquement et moralement et souvent les seules à éduquer leurs enfants qui sont parfois de pères différents (Ibidem). Mencé-Caster Corinne en questionnant le rôle de la femme comme pilier de sa maison, fait lien aux termes courage et sacrifices. Elle explique que c’est une forme d’attribution qui désigne la femme dans ses qualités d’être toujours forte et courageuse. De là prend place une forme de respectabilité lorsqu’il s’agit de la femme qui prend bien soin de ses enfants. D’autre part, il n’est pas sans savoir que la femme qui manquerait à ses responsabilités de mère au foyer se fera pointer comme étant une mauvaise mère négligeant sa famille, même si elle n’aurait pas les moyens qu’il faut pour s’en sortir. En somme, le terme désigne la femme Antillaise, dynamique, active, indépendante, mère irréprochable et courageuse. Elle est perçue comme un être exceptionnel qui reçoit l’admiration de tous pour son courage et sa force d’affronter les situations socio politiques les plus précaires.

Certaines critiques sont tenues en face de cette femme haïtienne courageuse. Selon Pierre Anderson (2018), il est vrai que le travail de ces femmes est louable, mais il est tout aussi important de considérer les manques que peuvent apporter de telles dispositions. Il faut souligner que les rudes efforts accomplis se font au détriment de leur santé et de leur épanouissement personnel. Dans le souci du bien-être de leurs enfants et dans le nom d’un certain instinct dite maternel, ces femmes se sacrifient. Elles vieillissent beaucoup plus vite dans un pays où l’espérance de vie ne dépasse pas soixante ans. C’est bien d’apprécier leur courage et de les honorer. Mais est-ce qu’elles sont vraiment obligées de se sacrifier pour offrir un mieux-être à leurs enfants? Ces femmes poto-mitan ont souvent été obligées d’abandonner très tôt leurs études pour s’occuper de leurs enfants, si toutefois elles ont eu la chance d’aller à l’école. Pierre Anderson considère qu’à parler de ces femmes comme des poteaux principaux de leurs foyers c’est de les mettre sur un piédestal qui est bancal. Ce faisant, les vrais problèmes sociaux-économiques ne sont pas soulevés dans la société haïtienne au sujet des femmes, parce que ces dernières continuent sans cesse à se tuer pour leur famille. Le mythe de la femme poto-mitan obstruit toute possibilité de réflexions fondamentales sur la question de la condition de la vie en Haïti ainsi que du travail de la femme haïtienne au foyer. Selon lui, c’est d’assumer que les femmes occupent de lourdent responsabilités au détriment de beaucoup d’épanouissement dans leur vie personnelle et de normaliser la situation. Cette place qu’a la femme haïtienne dans son foyer devient un enjeu important pour elle de pouvoir intégrer les autres sphères de fonctionnement public ou décisionnel dans le pays. Elles sont beaucoup trop occupées à prendre soin des autres. Mencé-Caster Corinne fait ressortir le piège de la maternité qui est sacralisée, ainsi que cette survalorisation de la mère au dénigrement de la femme. Elle explique que cette construction de la féminité sociale qui a pour point central un peu partout dans le monde, le gouvernement domestique, les soins aux enfants et aux parents âgés, la satisfaction de la famille se retrouve aussi dans les Antilles. Cette construction prend tellement de place dans l’inconscient collectif, qu’elle entraine avec elle une exclusion de la femme dans les sphères publics et politiques. Selon l’auteure ce sont des valeurs qui tendent à se transmettre de génération en génération. Elle souligne aussi que parler de la gratification de la femme poto-mitan tend à donner un faux pouvoir à la femme à l’intérieur de sa maison, qui lui demande des sacrifices intrinsèques énormes afin de tenir à ce standard. Cette représentation de l’inclusion de la femme dans le domaine privé qui lui assure une forme de prestige inégale au sein du foyer peut la rendre une cible importante dans les situations de violences conjugales. Donc à cela on retrouve des rapports asymétriques dans le couple face aux diverses sphères de vie.

Une approche matérialiste du poto-mitan en Haïti
Sabine Lamour (2017), dans sa thèse explique que les recherches post-esclavagistes de l’Amérique et de la Caraïbe considèrent le rôle économique des femmes dans les familles comme le signe d’un dysfonctionnement social. L’auteure explique que ces rôles se construisent dès le jeune âge par les diverses pratiques de socialisation qui inculquent aux filles une éthique de responsabilité envers les autres, à comparer aux garçons qui se doivent d’avoir une perception totalement différente d’eux-mêmes. Une fois adulte, les hommes se retrouvent dans tous les sphères politiques à se responsabiliser envers la société tandis que les femmes sont à la maison à prendre soin des autres. Mahotière Chantal (2008), fait comprendre dans son travail de recherche comment l’homme haïtien qu’il travail ou non, n’accomplit que rarement les tâches domestiques considérées comme des tâches féminines. Alors qu’en raison des situations socio-économique précaires, la femme haïtienne va effectuer les deux rôles. C’est-à-dire, travailler à l’extérieur de la maison, mais aussi à la maison pour prendre soin de ses enfants et procurer un environnement sain à vivre. C’est ainsi que subtilement prend place dans l’invisibilité, la disqualification, l’oppression, la dévalorisation et la surcharge que le travail de la femme contribue à l’économie nationale. Paradoxalement, les femmes haïtiennes sont les premières victimes de la pauvreté en Haïti. Pour les raisons qu’elles occupent les postes les plus bas de la hiérarchie salariale et qu’elles sont nombreuses à être sans emploi. On pourrait même parler d’une féminisation de la pauvreté en Haïti à cause de son étendu au sein de la société. On peut aussi considérer que les femmes haïtiennes vivent la pression de bien faire. Cette pression qui en dépit de leurs maigres moyens va leur pousser à faire en leur possible de soutenir, prendre soin de leur famille même sans ressources financières ou encore par toutes autres formes d’échanges sexuelles.

Le care
Le terme care désigne une attitude envers autrui qui est traduit en français par : attention, souci, sollicitude ou de soin. Toutes ces traductions renvoient vers un aspect précis et différent de ce qu’est le care. Le terme attention précise une manière de percevoir le monde et les autres. Souci et sollicitude renvoie à la préoccupation pour autrui de façon concrète. Le terme care ou prendre soin de, se retrouve entre la disposition et l’attention envers l’autre qui se développe dans la conscience face à une responsabilité à son égard, venant d’un souci de bien faire. De veiller à son bien-être, à ses activités, l’ensemble des tâches individuelles et collectives visant à favoriser ce bien-être (Garreau, 2010). Les théories du care sont initialement développées dans le champ de la psychologie morale, dans le cadre de recherches visant à mettre en lumière les étapes du moral et la forme du raisonnement moral (Ibidem). Dans une perspective en lien au care, Kittay présente une éthique pratique en lien à l’équité. Elle présente un cas de figure ou un adulte est en position supérieure pour prendre soin d’un enfant. Dans la situation, elle ne fait pas attribution au sexe de l’adulte. L’être humain est porté à s’occuper de n’importe quel autre être qui est vulnérable à ses yeux. Il serait important à dénoncer toute absence de fondement qui tend à séparer les hommes des femmes dans le rôle de prendre soin de. La sollicitude prescrite aux femmes est l’un des éléments fondamentaux qui tend à diviser les sexes.

L’éthique féminine tend à présenter les femmes d’une perspective à être souples, soignantes, caring tout en les attribuant des rôles inégaux à comparer aux hommes. Cette vision tend à subordonner la femme à des rôles de mères, d’aide-soignant. Tandis que l’éthique du care n’est pas féminine en soi. Elle relève des préoccupations humaines et tend à inclure l’être humain comme sensible aux autres et à tout être vivant. Peut-être que nos mères, grand-mères, tantes et marraines auraient été moins frustrées si elles n’avaient pas eu le souci de porter le poteau de la société sur leur dos. Peut-être qu’elles auraient participées à porter leurs visions créatrices dans les sphères publics. Peut-être que nos pères nous auraient aimés et pris soin de nous un peu plus que de trouver l’excuse d’être au travail. Peut-être qu’on aurait déjà réfléchi sur ce que pourraient être l’instinct paternel.
Emmanuela Robert François

Bibliographie

BRUGÈRE, Fabienne (2008). « Le sexe de la sollicitude », éditions de seuil.

CHAMOISEAU, Patrick (2016). « Que veut dire l’expression potomitan? » Blake’s, Le média caribéen, récupéré de : http://blakes.fr/que-veut-dire-lexpression-poto-mitan/

GARREAU, Legoff (2010). « Care, justice et dépendance ».

KITTAY, Eva (2012). « Une éthique pratique de la philosophie ».

LAMOUR, Sabine (2017). « Entre imaginaire et histoire : une approche matérialiste du poto-mitan en Haïti », thèse pour le doctorat de sociologie à l’Université Paris 8, sous la direction de Gail Pheterson.

LONGTIN, David (2010). « La violence faite aux femmes en Haïti : entre le réseau (inter)national d’assistance et la représentation des organisations féministes haïtiennes (1991-2008)». Mémoire de maîtrise en sciences politiques. Université du Québec à Montréal.

MAHOTIÈRE, Chantal (2008). « Luttes Féministes en Haïti, Études exploratoire des enjeux culturels, motivations et projets qui sous-tendent l’engagement féministe », Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures, Université Laval, Département d’histoire faculté des lettres Université Laval, Québec.

MENCÉ-CASTER, Corinne (2017). « Dossier : Origine de la « fanm poto-mitan ». Évolutions et limites ». Pluton-Magazine, Paris-Sorbonne.

PIERRE, Anderson (2018). « Femmes Poto-mitan en Haïti, le revers de la médaille », La science ouverte comme outil de développement du pouvoir d’agir et de la justice cognitive en Haïti et en Afrique francophone, Aliénation épistémique et décolonialité

18 mai entre les murs

C’est le 18 mai. Une journée qui porte l’empreinte de Catherine Flon. C’est la fête du drapeau. Notre bicolore. Merci à elle pour cette partie de son âme qu’elle laisse à la mémoire du temps.

Il y a devant le lycée Faustin Soulouque à Petit-Goâve, un buste la montrant avec son visage patriotique, qui coud le drapeau haïtien. Petit-Goâve, ma ville aux mille couleurs. En cette journée du 18 mai, elle me ramène une très belle partie de mon adolescence.

À cette époque, l’innocence de la vie m’aveuglait, ou peut-être l’innocence de l’âge. Je peux me tromper en disant une telle chose. Il se peut que la vie soit une pâte à modeler que chacun manie à sa guise. Je ne vais pas me figer là-dessus. Je profitais du mieux que je pouvais de mon adolescence. Mes rires pouvaient sauter des murs.

J’avais une passion: la danse. Je commençais à danser le hip-hop avec un certain Don-Z. Après, je me dirigeais dans le club de latino avec Carlo. On était jeunes, on dansait. On s’amusait. On faisait tout pour se faire plaisir. Pour s’épanouir.

Mais, en dehors de la danse, puisqu’on on ne vit pas que pour soi, je m’inscrivais à la Croix-Rouge jeunesse. Devenue membre, je participais dans les activités de volontariat. Ensuite j’étais devenue, toujours volontairement, pair éducatrice ANK (Ansanm Nou Kapab). C’était un programme pour lutter contre le VIH/SIDA.

Au-delà de la vie qui ouvre sa maladresse dans nos mains. Dans nos cœurs. Sous nos pas. Je célèbre cette journée historique en ma mémoire d’adolescente. Entre les murs qui m’étouffent, je marche en corps à corps avec un passé plus vivant qu’un demain inconnu. Je renouvelle ces sorties en groupe avec ce team qui se nommait New-York.

Ce team, la plupart, de ceux qui le composaient habitaient à la rue Dessalines. Moi je vivais à Béatrice. Et la croix rouge jeunesse nous unissait. À Port-Salut, à Fort-Jacques, à l’ Arcahaie, à Montrouis, je contemple mes éclats. Jusqu’à atteindre l’autre moi.

Reconnaitre ma lumière perdue entre le temps qui s’abat craquement d’orage dans mes regards. Je ne me lasse pas d’habiter ces lieux très attentifs à la vie. Là où le silence est une offrande à l’âme.

À cette heure de la journée cousue entre les mains de Catherine, je suis à Aquin. Je recherche une paix intérieure. J’offre mes mains aux sables qui côtoient mes gestes nus. Mes pas tapent sur les vagues sur cette plage où j’ai connu la mer.

CP: ZC photography

Modèle: Nivrose Forestal

Adlyne Bonhomme

Nel-Ange St Cyr, deuxième lauréate de HER FUTURE SUMMIT

Nel-Ange St Cyr, étudiante en 4ème année en Agronomie (Protection et Aménagement de l’environnement) à l’université Quisqueya, vient de rafler la deuxième place du concours de pitch HER FUTURE SUMMIT organisé par Global Start up ecosystem (GSE). Ce, grâce au profil de son entreprise de recyclage et de transformation des déchets plastiques,VALPLAST.

Nel-Ange St Cyr développe une relation privilégiée avec l’entreprenariat depuis qu’elle a fondé son entreprise de Valorisation de déchets plastiques (VALPLAST), en juin 2019. Travaillant dans le recyclage et la transformation de plastiques en pavés et bric (adoquins), elle a récemment présenté son projet et la philosophie de son entreprise dans le concours de pitch HER FUTURE SUMMIT, qui s’est déroulé di 8 au 31 mars 2020. La deuxième place de ce prestigieux concours lui est attribuée sur 100 candidat.e.s pour son innovation dans le secteur du recyclage des plastiques en Haiti.

Le Global Startup Ecosystèm (GSE), plateforme d’écosystème qui soutient le développement mondial a lancé ce concours de pitch dans le monde entier à travers le sommet HER FUTURE SUMMIT, pour la deuxième fois. La mission de ce géant numérique consiste à éduquer , inspirer et préparer les communautés de jeunes entreprises à l’ère numérique via des programmes iconiques dans des pays cibles du monde entier.

GSE, dont le siège social est basé à New York, a reçu les inscriptions de 100 entrepreneur.e.s qui ont présenté leurs Start up dont 10 participant.e.s seulement franchiront le cap de la demie finale du concours. Un processus délicat et périlleux, dont les votes sur la plateforme en ligne de GSE importent grandement dans le parcours du/ de la gagnant.e. La compétition qui est à sa deuxième édition, a toutefois un Jury qui juge de la pertinence des projets, dont Forbes, partenaire du concours dont la mission est de fournir des opportunités et ressources aux intrapreneur.e.s et entrepreneur.e.s du monde.

Pendant les trois (3) premiers jours du processus de vote, Nel-Ange St Cyr attirait plus de votes que tous/toutes les autres concurrent.e.s. Ces dernières/derniers ont été présenté.es sur la plateforme de GSE pour recevoir des votes mondiaux, avec leurs projets soumis à l’appréciation du public.

Nel-Ange ST CYR a été la seule ressortissante d’Haïti parmi les 10 demi-finalistes avec son projet de recyclage de déchets plastiques. Elle a obtenu environ 614 votes après avoir mobilisé des votes partout, sur Whatsapp, Facebook, Instagram, Twitter, LinkedIn, et dans son voisinage. Mais il s’est trouvé que Richard Agbove, un graphiste ghanéen lui a devancé avec 634 votes, aux dernières minutes, grâce à son startup Ranstech qui fabrique un appareil pouvant détecter les incendies.

Nel-Ange ST CYR a été invitée à présenter son pitch devant l’équipe de Forbes lors de la plus grande conférence en ligne au monde pour les femmes dans les affaires et la technologie, le 31 mars 2020. Un moment émouvant qu’elle garde encore en mémoire: « Je tremblais de joie, j’ai tellement été heureuse de partager mon pitch avec des milliers de gens que je ne connais même pas et qui avaient voté pour VALPLAST. C’était à la fois agréable et stimulant pour moi en tant que jeune entrepreneure. »

Nel-Ange St Cyr, avoue que si elle avait toujours voulu proposer des produits qui transforment des déchets en Haïti, c’est parce qu’un jour, elle avait fait connaissance avec une nouvelle technologie de recyclage. De là lui est venue l’idée d’élaborer un projet qui allie et son envie de faire du commerce et sa volonté de créer des produits de récupération innovants et écologiques. VALPLAST, avec une équipe managériale de 6 autres étudiant.e.s de discipline différentes, mobilise depuis sa création des ressources disponibles pour créer des prototypes de leurs produits et planifie pour les rendre désormais disponibles d’ici cet été.

Grâce à ce concours, toute l’équipe de VALPLAST pourra bénéficier des avantages gratuits de la part de Google Cloud, Amazon web services et Digital Océan. Ces plateformes numériques aideront l’entreprise à se développer et à jouir de contrats internationaux.

https://valplasthaiti.com

Jeanne-Elsa Chéry


 

Je ne suis pas de votre classe moyenne…

Réflexion d’une journaliste haïtienne.

Nous sommes arrivés au point où nous arborons avec ostentation des termes philosophiques et sociologiques pour tourner en dérision quelques formes d’institutions religieuses dites populaires ou incultes et les personnes croyantes qui, en grande partie, estimons-nous, sont les causes du laisser-aller du peuple haïtien. Soit. Mais comment reprocher à ces gens qui vivent, pour la plupart, au bas de l’échelle sociale de s’inventer un Dieu et toute sa lignée pour s’assurer un mieux-être psychologique, si tel est le cas, dans les conditions pareilles que nous vivons ? À notre tour, comment pouvons-nous croire en quelque chose qui n’existe pas, comme une certaine classe moyenne en Haïti ? Quand est-ce que nous aurons à nous retourner la balle ? Evidemment, il y a des limites à cette tentative que nous propose le schéma de ces lignes dans un contexte pareil.
Mais puisqu’il est aussi de plus en plus difficile sociologiquement de parler de la notion de classe moyenne dans les sociétés humaines d’aujourd’hui, comment faisons-nous pour dresser une telle utopie en Haïti ?

« On m’a demandé d’aller l’école, j’y étais. On m’a demandé de faire des études supérieures, je les ai faites. Ou plutôt je les fais. » La formulation de ces phrases est peut-être de moi mais l’idée directrice concerne quasiment, pour ne pas dire totalement, toute une certaine classe moyenne en Haïti. À l’école nous avons appris que la classe moyenne est un concept des Trente Glorieuses en France qui représentait une sorte de transition ou une étape entre la classe aisée ou supérieure et la classe pauvre appelée la classe ouvrière ou la masse. L’émergence entre ces classes a donné naissance à une partie de la population qui n’est ni pauvre ni riche. Quand on tient compte, par exemple, de la réalité contemporaine de la ville et les espaces du vivre ensemble qui interrogent graduellement l’apparition des phénomènes sociaux permettant de saisir les raisons qui poussent les individus à se scinder dans les lieux individuels ou d’appartenance au même groupe social que les siens, cette notion de classe moyenne devient floue. Voilà pourquoi le concept de groupe est important dans cette même idée de classe moyenne.

Le concept de groupe fait appel à la solidarité et à ce qu’on pourrait nommer la théorie de l’identité sociale qui intervient au niveau de trois processus fondamentaux, d’après Henri Tajfel, un théoricien de l’identité sociale : la catégorisation sociale ; l’auto-évaluation à travers l’identité sociale ; la comparaison sociale inter-groupe. Devenue dominante dans l’approche des relations intergroupes, la théorie de l’identité sociale est utilisée comme cadre de référence pour comprendre et expliquer les phénomènes collectifs tels que les soulèvements, les émeutes ou la solidarité sociale. Nous autres en Haïti avec nos classes moyennes (si elles existent), nous élevons des remparts physiques et sociaux contre toutes formes de proximité et d’accointance, car ce que nous avons gagné ne tient qu’à un fil et peut s’écrouler du jour au lendemain. Elles (les classes moyennes) sont dans une dynamique de mobilité individuelle et n’entrevoient pas un pôle d’interaction intergroupe car les individus sont déterminés par leurs relations interpersonnelles et leurs caractéristiques personnelles[1].

Pour une universitaire et professionnelle salariée dont le père, assez connu dans sa ville, a eu une longue carrière dans l’enseignement et la mère qui avait bossé dans des ONGs, ayant partagé sa vie parfois entre le commerce et des activités d’archiviste, me paraît-il, il fallait clamer haut et fort : je suis dans de la classe moyenne. Comme l’a chanté Orelsan : « J’viens d’la classe moyenne, moyennement classe où tout le monde cherche une place (…)[2] En tout cas, je connais bien des gens qui disent et qui savent à quel point je me sens vexée quand ils me parlent en des termes : « une fille de province de la classe moyenne. » Peut-être que mes parents ne seront pas si déçus de m’entendre dire ça pour la simple et bonne raison je ne suis pas capable de suivre le troupeau sans m’interroger et interroger cette société. Parce qu’au moins je peux questionner ce qu’on m’a appris à l’école. Ce mode de fonctionnement discursif ne devrait-il être pas l’une des fonctions élémentaires de l’école ou de la formation supérieure ?


Ou peut-être que mes parents, je pense surtout à mon père, seront mécontents parce qu’ils se sont usés pour donner à leurs trois enfants une bonne éducation. Dans tous les cas, je ne m’excuse pas de ne pas avoir un sentiment d’appartenance à aucune classe sociale en Haïti. Ce n’est pas un déni. Je ne peux vraiment pas m’identifier à « une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue… »[3], comme l’a écrit Jorge Borges pour parler lui, de l’écriture.

Confinée à Marseille depuis plus d’un mois maintenant, mes inquiétudes me ramènent toujours à Haïti et me poussent à me replonger dans le fameux « pays lock » qu’à connu en septembre 2019, le pays. Situation qui a paralysé toutes les sphères et couches sociales du pays pendant trois (3) mois.

Il ne s’agissait pas d’un virus qui allait impacter à ce point le fonctionnement social, on le sait. Mais aujourd’hui, avec les deux cas recensés en Haïti, on s’interroge en se demandant doit-on s’attendre au pire puisque la plus fondamentale des mesures de prévention qu’il nous fallait était d’empêcher qu’on en arrive à ce point. Remarquons qu’ en France, les autorités peuvent soustraire l’ensemble de la population à leurs tâches sociales pour un bon temps ( Disons jusqu’en mai). Sans rester dans les détails, chez nous en Haïti où la situation est très complexe, les stratégies standard de prévention des autres pays seront-elles valables ? La question me semble plus pertinente que toute tentative de réponse dans ce texte ou ma préoccupation essentielle aborde la problématique des classes moyennes.

Plusieurs définitions par catégories socioprofessionnelles ou intervalles de revenus existent par ce concept de classe moyenne. L’une des façons fondamentales pour approcher la réalité de cette classe, c’est le salaire. Ce n’est pas l’unique puisqu’il existe d’autres variables qu’il faudrait penser à prendre en compte. Mais nous, qui cherchons à user cette notion, sommes de préférence ce qu’on appelle une certaine « élite intellectuelle ». Et voilà l’une des raisons primordiales qui me poussent à me soustraire de toute illusion de la classe moyenne. Evidemment vous me diriez peut-être que ce n’est pas un corps homogène et qu’il existe des classes moyennes. Soit. Cependant, en fonction de quoi estimez-vous que vous en fassiez partie ? Je me demande pourquoi on se précipite sur les concepts en faisant fi des bornes qui les définissent. Je laisse le soin à ceux et celles qui travaillent sur la langue et les rapports des humains en société cette tâche tout en sachant le risque que la classe moyenne encourt tous les jours pour ne pas se voir basculer dans la pauvreté alors qu’ils se fabriquent une vie incroyable…peut-être sur les réseaux sociaux.

Ce que je souhaitais exprimer ne tient qu’à un fil : mon ras-le-bol. Ras le bol de devoir côtoyer en Haïti des classes moyennes toujours sur le qui-vive. Ras le bol de devoir côtoyer une classe moyenne qui simule. Ras le bol de la situation actuelle causant la désolation de tout un peuple.

En Haïti nous avons une certaine classe moyenne qui se satisfait de trop peu et paradoxalement qui fait tout pour ressembler à des bourgeois ou des petits bourgeois, dans tout le sens du terme. L’expression petite bourgeoise me fascine pour mille raisons que je m’étalerai pas ici. Mais là, ma préoccupation me pousse à poser la question pendante : quand est-ce qu’on est petit.e bourgeois.e ?

A l’école on nous a appris que les individus de la classe moyenne qui font des études supérieures peuvent devenir l’élite intellectuelle. Et cette dernière en remettant en question des pratiques de sa société et en devenant un.e employé.e capable de faire des économies sur son gain après avoir comblé les besoins fondamentaux est appelé.e petit.e bourgeois.e. Sans tomber dans les courants et paradigmes, c’est l’une des explications simples que l’on peut tenter d’apporter.

Tout de même, quand on s’y réfère à l’histoire de l’Humanité présentée dans un texte d’Alan Woods[4], Marx et Engels expliquaient dans le Manifeste du Parti communiste le développement social comme facteur central à travers la lutte des classes. Avec l’arrivée du capitalisme, la société a été polarisée en deux grandes classes antagonistes : la bourgeoisie et la classe ouvrière (le salariat). L’expansion du capitalisme, comme le prédisait Marx, a mené à «la concentration du capital. »[5]

Pendant des décennies, les économistes et les sociologues bourgeois, qui affirmaient que la société devenait toujours plus égalitaire, que tout un chacun devenait membre de la classe moyenne ont rejeté l’idée d’un capitalisme qui se scinde, d’une part à une immense accumulation de richesses au sommet de la société et d’autre part à une accumulation de pauvreté, de misère et d’exploitation à sa base.[6]

Toutes ces illusions sont désormais balayées, écrit Alan Woods. « L’argument, tellement apprécié des sociologues bourgeois, selon lequel la classe ouvrière a cessé d’exister, a été complètement démoli. Dans la dernière période, d’importantes couches des travailleurs qui se considéraient comme appartenant à la classe moyenne ont été prolétarisées. Des enseignant.e.s, des fonctionnaires, des employé.e.s de banque, etc., ont été précipités dans les rangs de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier, où ils constituent quelques-unes de ses sections les plus militantes. »[7]

Lorsque je pense au fameux roman d’Oscar Wilde « Le portrait de Dorian Gray », je me dis effectivement qu’il faut que je continue surtout à faire la plupart des choses qu’on me reproche. Comme lire des romans. La classe moyenne comme disait Lord Henry dans ce roman, n’a rien de moderne. Il faut voir dans cette modernité non seulement la notion du temps dans la lutte des classes – la classe moyenne n’est pas une réthorique récente -,mais aussi, pour approfondir, les sens technique et pratique de la modernité. C’est à dire dans le sens de non classe. Idéal désormais sans idéal, la classe moyenne avance, techniquement et pratiquement, vers sa propre destruction.

Voyez par vous-même, il y a très peu de cadre de référence de la sociologie et même du droit dans ce texte. Mais puisqu’on parle de droit, qu’en est-il pour le peuple haïtien qui fonctionne avec des lois qui tombent en désuétude ? Comment aborder les violences faites sur les droits fondamentaux des personnes les plus vulnérables tenant compte de la violence systémique et de la violence institutionnelle flagrante dans la société ? Quels sont par exemple, les lois en vigueur ou proposition de lois sur le coût des normes et de mixité dans les programmes immobiliers neufs ? Sans mettre la charrue avent les bœufs dans le contexte haïtien,, rappelons que dès le début de ce texte, nous avons fait mention des remparts physiques et sociaux que les classes moyennes dressent contre toutes formes de proximité et d’accointance, car ce qu’elles ont gagné ne tient qu’à un fil et peut s’écrouler du jour au lendemain.


Ce que nous feignons d’ignorer, c’est le pouvoir latent d’une certaine forme de discrimination qui ronge notre société. Cette classe moyenne s’étouffe sous le poids des discours et des idées biscornues qui ne servent qu’à rapetisser l’impasse dans laquelle elle se trouve. Et un jour si nous ne renversons pas l’ordre des choses, nous n’aurons plus de constitution ni de lois valables pour protéger même la liberté de penser, oui la liberté de penser, et de s’exprimer dans ce pays.

Je ne suis pas de votre classe moyenne. Et ceci pour deux raisons fondamentales : je ne suis pas dans la prétention ni dans une fausse modestie. Tout comme je ne suis pas dans les limites non plus. Parler de limites en ces termes est nettement différent du sens de la mesure. Il faut considérer ici la réalité qui n’arrête pas de violer des rêves. Partout, les inégalités se côtoient, « des richesses obscènes côtoient la misère, la souffrance humaine est omniprésente. » Comme le souligne le texte d’Alan Woods, « L’aspect le plus frappant de la situation actuelle est le chaos et l’agitation qui ont saisi la planète entière. Il y a instabilité à tous les niveaux : économique, social, politique, diplomatique et militaire. Le monde semble être devenu fou. »[8]

J’affirme que je n’appartiens à aucune classe en Haïti, c’est pour moi une façon de lutter contre le laxisme d’État et c’est une façon aussi de lutter contre les illusions d’une certaine classe moyenne existante. J’accuse la classe moyenne d’Haïti, hommes et femmes qui se laissent embobiner par une élite économique sans sentiment d’appartenance renforcé, consolidé, affermi et « développé »pour ce pays. Enfin, j’accuse les soit- disant classes moyennes de créer des conditions miroitières de réussite dans un pays en proie aux crises politiques et sociales.


Eunice T Eliazar

eunice18271@gmail.com


[1] Schéma récapitulatif des grandes théories de l’identité sociale, Henri Tajfel

[2] Musique : Orelsan et Stromae, La pluie

[3] J.L.Borges, Le Livre de sable (1978)

[4] Publié pour la première fois en anglais en juin 2013, ce texte a été publié par la suite sous forme de livre en vente : Les idées de Karl Marx.

[5] https://www.marxiste.org/theorie/philosophie/928-les-idees-de-karl-marx

[6] ibid

[7] ibid

[8] ibid

L’irresponsabilité, une compétence de dominant

Sabine Lamour

Mots-clés

poto mitan, dispositif étato-externe, rapports sociaux de sexe, gouvernemen-talité, irresponsabilité, crises

Résumé

Cet article rompt avec le cadre théorique dominant qui souvent décrit la République d’Haïti comme un État failli, maudit, fragile. En s’appuyant sur des entretiens et des récits de vie menés auprès de femmes haïti-ennes, sur la lecture de documents de projets post-séisme concernant les femmes et des discours circulant sur elles après la catastrophe dans les espaces décisionnels, l’article analyse les liens intimes existant entre les décideurs politiques des deux sexes, les ONG et les rapports de sexe dans la société haïtienne. Cette lecture haïtianocentrée permet d’isoler une compréhension du concept de gouvernementalité et de construire le concept d’irresponsabilité saisie comme une compétence de dominant. Cette situation montre que la position traditionnelle occupée par ces décideurs dans les rapports inégalitaires dans cette société les empêche d’endosser les problèmes de la population qu’ils reportent dans les familles sur les femmes avec le concours des ONG. L’irresponsabilité de l’État haïtien doit être saisie comme une forme paradigmatique du politique, une autre forme de gouvernementalité au même titre que la responsabilité, dans un contexte où l’État refuse de manière historique d’assumer son étatisation.

Introduction

Après le séisme qui a frappé Haïti en 2010, les acteurs et actrices étatiques et non étatiques laissent croire que les Haïtiennes seront au centre du processus de reconstruction du pays. Sous la houlette de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) et du bureau de la première dame d’alors (Sophia Martelly), la Bank of America, le Programme des nations unies pour le développement (PNUD), Femmes en démocratie (FD)/Vital Voices (FD est une branche de Vital Voices) et le Ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF), la réunion du 28 février 2012 confirme cette intention. S’ensuit alors une plate-forme, dite nationale, visant la reconstruction, avec les femmes comme fer de lance. Son slogan précise : « N ap vanse ! Fanm se poto mitan rekontriksyon Ayiti » (« Nous avançons! Les femmes sont les piliers de la reconstruction d’Haïti »). L’objectif déclaré est de renforcer la participation et le rôle des femmes à tous les niveaux de la vie nationale, et la prise en compte de leurs besoins spécifiques dans le processus de reconstruction du pays. La plateforme entend multiplier les opportunités économiques ouvertes aux femmes et promouvoir des investissements dans des infrastructures qui répondent aux besoins spécifiques de cette catégorie. Ces intentions ont alors un écho favorable auprès de la présidence et des organisations internationales.

Cet article démontre que la réunion des actrices et acteurs présentés plus haut participe d’une forme de gouvernementalité qui se manifeste par le transfert de la souveraineté de l’État haïtien à la communauté internationale pour la prise en charge des besoins surgissant à l’interne, en scellant la configuration d’un rapport de sexe : l’assignation des femmes au devoir de protection. Haïti institue alors ce mode d’organisation de la protection sociale assumée dans les familles qui conduit à l’effritement de la responsabilité de ses dirigeants tout en renforçant sur divers plans les rapports de pouvoir tant internes qu’externes. Cette réalité contredit Chéry (2005), qui parle d’un No 239 2019~3 Revue internationale des études du développement 10 Sabine Lamour manque de responsabilité du pouvoir lorsqu’il s’agit d’un dispositif que SaintLouis (1999) avait relevé dans la crise alimentaire de la colonie esclavagiste de Saint-Domingue. Cet article suggère que l’irresponsabilité est plutôt un mode d’institution du pouvoir politique en Haïti. Il existe une connexion entre le mode de gouvernementalité impliquant des acteurs externes mobilisés par l’État pour gérer ses crises récurrentes et les dynamiques des rapports de sexe. Cette réalité invite à questionner l’usage du terme « poto mitan » (qui signifie « pilier ») dans le contexte post-séisme, où une forte présence d’acteurs et d’actrices externes est associée à des fonctions de souveraineté en Haïti.

1. Le budget de l’État haïtien

Pour situer le contexte de la prise en compte des besoins des femmes, il faut rappeler que celles-ci représentent 52 % de la population haïtienne, 42 % d’entre elles étant les pourvoyeuses principales des familles (MSPP, 2018). Les modèles de socialisation mettent les femmes dans l’obligation de travailler à l’externe, notamment dans le commerce pour la famille. Il en découle un modèle de construction du couple où les femmes se retrouvent au centre de la reproduction des familles sans le support des hommes (Lamour, 2017, 2018). Les intentions des pouvoirs publics et des acteurs de la communauté internationale d’améliorer la situation des femmes devraient se matérialiser dans le budget national, qui comprend deux parties : le budget de fonctionnement, allant aux besoins courants de l’administration, et le budget d’investissement, qui doit contribuer à renforcer la société. À travers le budget, l’État doit corriger certaines inégalités dans la redistribution des opportunités et des droits, dont celles qui sont liées au genre.

Selon les données du Trésor, les dépenses du MCFDF dédiées aux femmes ont augmenté entre 2010 et 2017. Ces dépenses, qui représentaient 0,22 % des dépenses publiques en 2011, sont passées à 0,29 % en 2012. Cependant, les dépenses destinées aux salaires et aux fournitures sont plus importantes que celles qui concernent les investissements allant aux équipements ainsi qu’aux nouvelles réflexions qui visent à changer les conditions de vie des femmes. Ce tableau présente l’étendue des besoins des femmes dans le budget.

Tableau 1 : Budgets de l’État haïtien et du MCFDF en millions de gourdes de 2011 à 2017

Source : Ministère de l’Économie et des Finances (lois des finances publiques – exercices fiscaux 2010-2017).

Les dépenses engagées pour les femmes ont fortement augmenté après le séisme. Celles du MCFDF ont crû de 70,2 % en 2012. Pourtant, le budget total a été majoré de 28,2 %. À partir de 2013, les décaissements du MCFDF ont diminué tandis que les dépenses totales de l’État ont connu une hausse. En 2016 et 2017, les dépenses du MCFDF ont stagné puis diminué de 9 %. À la même période, celles de l’État ont crû de 19,7 % et 10,0 %. Rappelons cet événement inédit de l’histoire financière de l’État haïtien : entre septembre et décembre 2017, les citoyens ont manifesté dans les rues contre la répartition des crédits du budget au profit du Parlement, dont les crédits prévus avaient gonflé – de 78,0 % pour les députés et de 32,0 % pour le Sénat. Ces évolutions montrent que les besoins des femmes ne sont alors plus un enjeu pour le gouvernement, qui priorise ceux des législateurs.

L’administration n’a pas révélé les mécanismes justifiant que ses dépenses auront un impact sur les femmes. En effet, les autres lignes du budget certifiant le souci accordé à la santé des femmes, l’éducation des filles, la protection face aux violences n’ont pas reçu l’attention des pouvoirs publics. La mortalité maternelle haïtienne est la plus élevée de la région. Le pays compte 529 décès maternels pour 100000 naissances vivantes; l’avortement en est la troisième cause. Ces statistiques confirment que les filles n’ont pas d’accès aux informations sur la santé sexuelle et reproductive (MSPP, 2018). Elles signalent aussi le recul des femmes dans la vie publique et la sphère politique. En effet, le nombre des femmes élues du Parlement est passé de 6 entre 2011 et 2016 à 4 en 2016, soit 3 femmes pour 119 députés et 1 pour 30 sénateurs. La part du budget accordée aux femmes reflète autant les priorités de l’État que les rapports de sexe qui traversent cette société.

Les femmes sont confrontées à des problèmes structurels que les dépenses du MCFDF n’ont pas touchés. Par exemple, le rapport EMMUS-VI 2016-2017 (MSPP, 2018) montre que, six ans après la plateforme N ap vanse (« Nous avançons »), 24 % des Haïtiennes n’ont jamais fréquenté l’école contre 17 % des hommes. Face à ce constat, l’irresponsabilité apparaît comme une technique de gouvernement, et cet article propose d’analyser les dynamiques structurelles qui rendent possible l’indifférence des dirigeants par rapport aux besoins de la population.

2. L’irresponsabilité : une technique de gouvernement qui alourdit la charge des femmes

La gouvernementalité, telle qu’elle est définie dans la pensée de Foucault (2004), concerne une société où l’État assure sa puissance par la normalisation des conduites individuelles. Dans cette entreprise, l’État se porte garant des risques sociaux en activant son rôle de protection des individus. Il ressort de ce schéma que l’État produit du social à partir d’un ensemble de régulations collectives et de supports négociables, lisibles et valides. Ses dispositifs lui permettent d’établir un lien avec l’individu par la prise en charge de son éducation, sa sécurité, sa santé, son travail. En un mot, l’État se charge du bien commun.

Dans le cas d’Haïti, la gouvernementalité échappe à ce schéma. Aucune structure n’est proposée pour assumer des charges qui relèvent du domaine de l’État. En effet, la tradition politique haïtienne donnant forme au vivre ensemble est plutôt axée sur le retrait de l’État et de ses élites de tout ce qui concerne le collectif, donc des besoins collectifs. L’État refuse ainsi de se porter garant du bien-être social. Le pouvoir ne vise ni le bien commun ni l’intérêt général, d’où la gouvernementalité par l’irresponsabilité qui atteste que la connaissance de la population n’est pas une priorité pour les pouvoirs publics. En découlent l’absence, la faiblesse des politiques constitutives des grandes institutions intégratrices, telles que la famille, l’école, l’université, connectant toutes les couches sociales et donnant le ton à l’ensemble de la société. Dans ce cadre, chaque groupe social construit ses propres référents en fonction des moyens dont les membres disposent. Il en résulte que « l’État ne s’étatise » pas (Hache, 2007) vu qu’il refuse de construire ses individus en population et de sauvegarder sa souveraineté sur son territoire.

Saisie sur un plan théorique, la gouvernementalité par l’irresponsabilité renvoie à une forme de rationalité politique. Cette technique de gouvernement donne à voir que l’État se désengage vis-à-vis des besoins sociaux vitaux en induisant l’existence d’une société élevant le risque en mode de vie. Dès lors, la puissance publique se comporte en créancier d’une population qui se retrouve en situation de débitrice. Les dirigeants tirent plus de revenus qu’ils ne rendent à la société en poussant les individus à mettre en place leurs propres recours face aux risques. Il s’ensuit des dispositifs formels du pouvoir, qui ne sont jamais tout à fait clairs au regard des besoins du collectif, auxquels s’ajoutent des dispositifs parallèles émergeant au sein de la population dont la fonction est de faire face aux défis du quotidien. Dans certaines situations, l’État donne son concours à la fixation de dispositifs parallèles à même de garantir sa position de désengagement vis-à-vis de la population. C’est le cas du poto mitan, signifiant qu’une personne, souvent une femme, est désignée pour assumer le rôle de protection au sein de sa famille. L’une des caractéristiques clés de ce modèle réside dans le fait que les risques sociaux sont reportés sur et assumés par les individus les plus démunis. Ces derniers ont l’obligation de rassurer le collectif face aux incertitudes sociales, en mettant leurs maigres ressources et leur travail à la disposition du bien commun. Ces individus, sommés d’être responsables, sont ceux qui ont le moins de possibilités de s’individualiser, donc d’être libres de profiter de leurs revenus. Il s’agit surtout de femmes et, dans une moindre mesure, de personnes des deux sexes issus de la paysannerie. Ainsi se dessine une société décollectivisée (Castel, 2009) qui se reproduit en prônant le principe (« chacun pour soi »). La société ne crée pas de bien collectif, dont le système de protection sociale. Dans ce contexte, chaque famille tente de construire un individu pilier, généralement une femme, dont la tâche est surtout de contribuer à la prise en charge des problèmes du groupe, vu que les besoins sociaux ne sont pas collectivisés. Cet individu, bien qu’apparaissant comme étant autonome, est celui qui a le moins d’opportunité d’utiliser les ressources de son travail pour lui-même. Le délitement socio-économique actuel de la société tend à ébranler les assises de cet arrangement et à mettre à nu la décollectivisation de l’ensemble, vu que les catégories qui traditionnellement se chargeaient de la protection se recrutent parmi les plus appauvries.

La gouvernementalité par l’irresponsabilité se capitalise sur les pratiques du laisser-faire et du laisser mourir en lieu et place du faire vivre du gouvernement pastoral. Tronto (1993) associe cette incapacité de percevoir et de répondre aux besoins à une forme de mal qu’elle appelle « ignorance ». Les gouvernements haïtiens ont su cultiver cette ignorance des réalités. Ils n’ont pas su, pas voulu prendre en compte certaines informations portant sur le collectif. Par exemple, le géologue Claude Prépetit avait averti les autorités de la probabilité d’un séisme majeur en amenant les faits que l’historien Moreau de Saint-Méry (1750-1819) avait rapportés. Entre 1564 et 1789, l’île d’Haïti a connu dix-huit événements sismiques; les deux plus importants qui avaient totalement détruit la capitale étaient ceux du 18 octobre 1751 et du 3 juin 1770. De même, en 2008, à la suite d’une série de cyclones, une responsable du Centre national de l’information géo-spatiale (CNIGS), Gina Porcéna[i] , avait porté à l’attention des autorités la nécessité de prendre en compte les séismes dans la protection civile. Par ailleurs, le désengagement de l’État a un lien avec l’introduction du choléra en Haïti par les troupes de l’ONU ainsi que son extension qui a provoqué la mort d’un nombre considérable d’Haïtiens et d’Haïtiennes des classes défavorisées[ii]. Elle se répand dans les zones où les infrastructures sanitaires de base sont presque inexistantes. Ce faisant, les gouvernants s’investissent dans une forme de « nécropolitique », pour reprendre le concept de Mbembe (2006), qui renvoie à une forme d’économie du pouvoir dont la caractéristique est le gaspillage de la vie et la production active de la mort à grande échelle.

Cette situation traduit une longue tradition d’inimitié de l’État envers sa population. Dans ce cas de figure, il cherche à éliminer sa propre population en se déchargeant de toute obligation envers celle-ci. Même les ressortissants du pays sont traités comme des personnes sans droits dans leur propre pays. Pour contourner sa responsabilité, ce pouvoir anti-pastoral s’allie souvent à des groupes internes ou externes afin de se perpétuer. En témoigne, tout au long de notre histoire, la présence de groupes paramilitaires qui prêtent leurs services au pouvoir et des élites traditionnelles qui s’allient avec des forces étrangères à l’encontre des intérêts nationaux. Pour fonctionner, le gouvernement axé sur l’irresponsabilité facilite la mise en place d’un dispositif de pouvoir clé : le dispositif étato-externe, qui sera défini plus loin. De plus, il glorifie et sollicite l’engagement économique des femmes.

3. L’engagement économique des femmes haïtiennes

Pour comprendre l’engagement économique des femmes, il nous faut considérer le mode de formation de la société haïtienne ainsi que les situations de déplacement des femmes, et aller au-delà des statistiques nationales de l’emploi. La rapport EMMUS-VI 2016-2017 (MSPP, 2018) donne une idée de la situation des femmes face à l’emploi : 44 % des enquêtées affirment ne pas avoir travaillé pendant les 12 derniers mois. Ce nombre descend à 26 % chez les hommes. Ces chiffres se rapprochent de ceux que l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI, 2010) a publiés en juillet 2010 et qui montrent que le taux de chômage élargi concerne 48,7 % des femmes. En effet, l’IHSI dévoile ainsi que 19,2 % des femmes font face au chômage ouvert, contre 14,9 % des hommes, et que 48,7 % d’entre elles sont frappées par le chômage élargi, contre 32,5 % pour l’autre sexe. Pourtant, les femmes haïtiennes sont souvent des commerçantes de rue et des travailleuses immigrées chargées de répondre aux besoins de leurs familles restées en Haïti (Lamour, 2017, 2018). L’histoire haïtienne permet de comprendre la situation des femmes. L’entité qui a émergé après l’indépendance d’Haïti, que les Haïtiens et Haïtiennes dénomment pompeusement « l’État », a toujours transféré sur les individus les charges sociales qui fondent ses fonctions régaliennes, dont la santé, l’emploi et l’éducation. Contrairement à l’État foucaldien fixant les normes disciplinaires de construction de sa population, l’État haïtien ayant émergé de la matrice coloniale n’a jamais assuré les besoins des populations esclaves. Il poursuit la tradition esclavagiste de non-responsabilité envers la nourriture des esclaves (Saint-Louis, 1999).

L’émergence de la petite exploitation paysanne, sur fond de rapports entre masses et élites durant le xixe siècle, a fait surgir des dispositifs communautaires de solidarité et de survie dans notre société. Les individus ont su créer des « institutions » de proximité en dehors du politique. C’est le cas du lakou[iii], que le milieu rural a produit durant le xixe siècle, ou des unions consensuelles (plaçage, mariage traditionnel, Vivavèk – « Vivre avec », union n’impliquant pas de cohabitation durable). En dépit de leur emprise, ces institutions sont ignorées par l’État. Mais force est de constater que les femmes, toutes catégories confondues, constituent les piliers autour desquels s’articulent ces alternatives.

La solidarité s’exprime sous une forme « mécanique », pour reprendre Durkheim (2013), ce qui signifie que la société ne s’investit pas dans la production d’un savoir ni dans les mécanismes de la prise en charge collective des risques. Les femmes sont alors à tout moment à l’initiative de la protection dans leurs familles. Dans les années 1930, Rezia Vincent, sœur du président Sténio Vincent (1930-1941), luttait pour l’accès à l’éducation des filles des classes défavorisées. Elle avait invité les religieuses de la congrégation salésienne à s’installer en Haïti. Cette femme avait initié une « politique du care » avec la création de structures comme l’Œuvre des enfants assistés ou la Caisse d’assistance sociale – qui existe encore. La sociologue Madeleine Sylvain-Bouchereau, pionnière du mouvement féministe haïtien, a montré que les femmes de la petite bourgeoisie urbaine partaient travailler au début du xxe siècle ; elles secondaient leurs conjoints afin d’accroître les revenus en baisse du foyer suite à la dégradation de l’économie nationale lors de la première occupation du pays par les États-Unis en 1915. Pendant cette même période, les femmes des classes aisées avaient accédé au marché du travail. Frappées par le délitement du cadre de vie national, elles étaient obligées d’investir le marché du travail. Ces mouvements sont contemporains de la crise économique de 1929 et de la Première Guerre mondiale. Il fallait déjà en Haïti deux salaires pour faire tourner les foyers des classes supérieures. S’amorce dès ce moment l’apparition des femmes de la haute bourgeoisie dans le commerce de détail hors de leurs foyers (Sylvain-Bouchereau, 1957).

En commentant la situation économique qu’Haïti a connue au début du xxe siècle, Lucien (2014) révèle le mouvement d’expulsion de la force de travail féminine allant des campagnes vers les villes. En 1940, selon cet auteur, plus de mille femmes sont ouvrières dans les ateliers Max Fussman qui produisent des sacs de jute. Elles seront près de cinq mille en 1941. Cet auteur dira que le prolétariat urbain à Port-au-Prince est dominé par les ouvrières. Cela suppose le déplacement des femmes dans la ville et la féminisation progressive de la rue. Lors de l’occupation d’Haïti par les ÉtatsUnis en 1915, selon Castor (1989), les hommes et les femmes issues de la paysannerie commençent à émigrer vers Cuba et la République dominicaine. À ce moment, l’expropriation des familles paysannes par les grandes compagnies étasuniennes entraînent la formation d’un prolétariat rural[iv]. Ces déplacements inédits inaugurent l’entrée des Haïtiennes, dont celles qui sont appauvries, dans un courant migratoire international de travail. Entre-temps, les paysannes restées sur place suppléent, avec leurs enfants, la force de travail masculine manquante (Castor, 1989). Toutefois, la décennie suivante amène un changement notable dans les activités économiques des femmes. Dans un contexte de crise économique, celles-ci s’organisent pour assumer des responsabilités qui reviennent en principe à l’État et aux élites.

Face à la dégradation du cadre de vie et l’essoufflement des mécanismes de solidarité, de nouveaux acteurs apparaissent sur le terrain haïtien. En effet, les premières organisations non gouvernementales (ONG), dont le CARE[v], s’installent en 1954 à la suite du cyclone Hazel[vi], dévoilant ainsi l’autre face du pouvoir axé sur l’irresponsabilité, ce dernier renvoyant la charge des besoins de protection à des structures externes. Cette évolution signale que les dispositifs déployés par les familles et les femmes sont insuffisants pour répondre aux risques collectifs. Alors, d’autres instances d’origine externe peuvent se proposer pour compenser l’irresponsabilité du pouvoir.

4. Le dispositif étato-externe

Après la chute de la dictature (1957-1986), les ONG sont de plus en plus présentes en Haïti, où se renforce cet « art de gouverner » (Foucault, 2004 ; Lascoumes, 2004) articulé autour de l’irresponsabilité. Par là, l’État se permet de reporter la prise en charge des risques sociaux sur les femmes et les acteurs externes se proposant d’assumer l’humanitaire. Il en découle une forme d’exercice du pouvoir diluant le processus de centralisation de l’État, une certaine rationalité politique impliquant des formes spécifiques de technicisation et désignée ici par le concept de dispositif étato-externe. En termes de technicisation, on note deux modes de faire : le quadrillage du territoire en fonction des compétences que s’auto-attribuent les ONG et l’imposition de l’urgence par ces acteurs non étatiques comme mode de gestion managériale de problèmes sociopolitiques. Les techniques de ces acteurs facilitent l’imposition du conjoncturel au mépris du structurel au sein du politique. Ce dispositif suggère des pratiques qui associent plusieurs groupes d’intérêts : ceux des tenants de l’État, des élites dirigeantes, des actrices et acteurs institutionnels internationaux.

Ces groupes ont la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, de modeler et de contrôler les gestes, les ressources, les conduites, les opinions et les discours, assurant ainsi le gouvernement de la société haïtienne, d’où une machine contextualisée et située de gouvernance impliquant une relation étroite entre ces trois entités (État, élite et communauté internationale). Le pouvoir, servant à assurer le maintien de la domination de l’État et de ses alliés organiques sur le pays et les individus y vivant, n’est pas nécessairement localisé dans l’appareil d’État; il est redistribué entre les acteurs étatiques, non gouvernementaux et les organismes internationaux d’aide.

En se donnant pour perspective de répondre aux besoins des familles, les ONG étayent la tradition haïtienne de l’irresponsabilité étatique. Elles soutiennent un discours d’empowerment auprès des populations. Elles mobilisent la figure du poto mitan au service des acteurs du dispositif de pouvoir. Le poto mitan devient une technologie de pouvoir, car il est au centre de la structuration de rapports sociaux de pouvoir interne et externe. Dans ce cadre, le discours d’empowerment qui s’aligne sur les cadres sexistes traversant la société rend l’irresponsabilité de l’État désirable. Ce discours se déguise à l’occasion des faux habits du féminisme, en occultant une compréhension réelle des rapports de sexe. Si, à l’interne, le poto mitan apparaît comme un dispositif, face à l’externe, il devient une technologie. En effet, il est phagocyté par le dispositif étato-externe présenté plus loin qui en a fait un auxiliaire.

De 1986 jusqu’aux catastrophes naturelles récurrentes de ces dernières années, le dispositif de pouvoir prend forme et se renforce dans les moments de crise en installant un mode de fonctionnement particulier du politique. De 1900 à 2008, le pays a connu 60 catastrophes majeures, dont 23 cyclones et tempêtes tropicales, 28 inondations majeures et 7 sécheresses (Pierre-Louis, 2016). Le séisme de 2010 s’ajoute à cette liste. En 2016, le cyclone Matthew a ravagé le Sud du pays. Ces catastrophes de la deuxième moitié du xxe siècle ont permis aux ONG d’acquérir un poids important dans l’orientation de la vie de la société. Le réalisateur Raoul Peck, dans Assistance Mortelle (2013), illustre ces propos pour l’année 2010. Le pays se construit un dispositif pernicieux favorisant le maintien de la gouvernementalité par l’irresponsabilité, soudant la complicité entre les acteurs internes et externes du dispositif.

L’analyse du poto mitan comme technologie de pouvoir suffit pour montrer les liens associant ce mode de gouvernementalité, le dispositif politique et le poto mitan. Les dispositifs familiaux et étato-externes révèlent un mode d’action montrant que l’État laisse des acteurs externes occuper des espaces de la vie collective qui relèvent en général de son champ d’intervention.

4. 1. Le poto mitan : une technologie de conduite des femmes

De l’indépendance d’Haïti en 1804 jusqu’aux années 1950, les problèmes collectifs sont traités par le recours à trois solutions : les initiatives familiales demandant aux femmes de s’investir face aux risques, la charité sociale et l’aide externe. À l’inverse de la figure des femmes au foyer observée dans d’autres contextes sociaux, le poto mitan vient à représenter le modèle hégémonique de féminité dans la société haïtienne. Il en résulte une reconfiguration particulière des rapports État/société impactant la vie privée et domestique des femmes. En tant qu’instrument de pouvoir, le poto mitan s’appuie sur trois composantes favorisant l’autonomie contrôlée des femmes : un substrat technique (la marchande ; une organisation familiale spécifique, la femme responsable de ses enfants qui n’est pas en union ou qui évolue dans une famille de type monoparentale) ; et une philosophie gestionnaire du sacrifice de soi pour les autres (« Sauf nous, personne ne peut faire ce que nous faisons », « C’est notre tâche en tant que femmes » – « se travay nou kom fanm »).

Néanmoins, les femmes sont sommées d’assumer la prise en charge des autres pendant que l’État et les hommes n’y sont pas astreints. Ce dispositif soutient le déploiement et le maintien des rapports de sexe fondant l’ordinaire de la domination des hommes sur les femmes. Il en découle un gouvernement des comportements des femmes réactualisant le discours autour de deux éléments essentiels : l’autonomie et la débrouille. Quand les femmes disposent de moyens pour résoudre leurs problèmes familiaux en dehors de l’État et des hommes, il se perpétue un modèle disciplinaire où celles-ci apprennent à ne compter que sur elles-mêmes et leurs proches, en priorité d’autres femmes. Ainsi, la figure de femme poto mitan assumant seule des responsabilités est la figure idéale de ce modèle de gouvernementalité qui s’allie au dispositif étato-externe. Sous cet angle, la technologie du poto mitan facilite le contrôle du corps, de la force de travail et de la conscience. Il agit tant sur le plan symbolique que sur le plan matériel.

Dans ce cadre, l’éloge public des Haïtiennes dans leur rôle de poto mitan est un discours factice qui véhicule une fausse promesse d’émancipation. Les artifices des ONG souhaitant l’empowerment des femmes tendent à naturaliser et déshistoriciser les rapports intimes que le poto mitan partage avec l’esclavage, et sa contribution dans la reproduction des rapports de pouvoir en Haïti. Le site de l’ONG Caritas International après le séisme de 2010 présente ainsi la situation : sur le terrain, Caritas International continue de fournir aux démunis « les moyens, les connaissances et le soutien nécessaires afin qu’ils puissent, eux-mêmes, reprendre leur vie en main » (Belga News, 2015). La Croix-Rouge de Belgique s’active pour développer des programmes favorisant l’accès aux microcrédits pour les jeunes femmes. Dans un documentaire sur un groupe de femmes appuyé par CARE, la responsable du groupe de crédit des femmes, Micheline Exantus Hilaire, explique : « Il faut que nous nous prenions en charge sans déranger ni l’État, ni les banques » (Le Tourneur d’Ison et Bonnemazou, s. d.).

Dès 2008, CARE réalise son programme d’Associations villageoises d’épargne et de crédit (AVEC). Les groupements constitués comptent 14 146 membres, dont 72 % sont des femmes qui appartiennent aux catégories les plus vulnérables. Selon CARE, ces associations offrent aux femmes et aux jeunes filles disposant de faibles revenus l’opportunité d’améliorer leurs capacités afin de sortir de la pauvreté. Les AVEC leur permettent d’accéder à l’épargne-crédit, à petite échelle et à moindre risque, et d’atteindre un niveau de compétence en matière de « gestion financière ». Ici les problèmes sociaux et de gestion de la vulnérabilité sont reportés sur la famille, où les femmes jouent un rôle de premier plan.

Entre 2010 et 2013, le PNUD, allié au gouvernement du président Michel Martelly, modélise une stratégie de création d’emplois adaptée aux besoins des femmes et des jeunes filles des quartiers populaires. Cette stratégie vise alors l’amélioration des conditions économiques des familles les plus démunies. Dans ce cadre, le Championnat des jeunes femmes entrepreneures est lancé en 2012. Trente-et-une championnes, âgées de 18 à 34 ans, concourent sur le territoire et sont récompensées par le PNUD. Les championnes reçoivent une subvention de 500 USD afin de lancer leurs commerces. Ces entrepreneures ont droit à un accompagnement technique afin de développer leurs entreprises. Elles profitent aussi des opportunités de mise en réseau et de partenariats avec d’autres femmes commerçantes (PNUD, 2012). Ces stratégies font écho aux déclarations du 8 mars 2010 de Nigel Fisher, représentant spécial par intérim en Haïti du Secrétaire général des Nations unies, chef de la mission onusienne : « Face aux difficultés économiques, face aux catastrophes naturelles, face aux violences dont elles sont encore trop souvent les victimes, elles [les femmes] font toujours preuve d’une force et d’une résistance hors du commun. » Ainsi, celles qui représentent plus de la moitié de la population haïtienne sont « l’une des principales richesses d’Haïti », et doivent être soutenues, rendues autonomes économiquement, afin de leur « permettre de jouer pleinement le rôle central qui est le leur dans le développement durable d’Haïti » (PNUD, 2012).

Discours et faits illustrent le mode de gouvernementalité par l’irresponsabilité et le dispositif étato-externe. En agissant de la sorte, les agences internationales et les ONG présentes en Haïti récupèrent des techniques de gouvernement du soi qui sont déjà à l’œuvre dans le pays. Elles en profitent pour construire un discours ambigu autour de l’image du poto mitan dont l’objectif est d’inciter les femmes et leurs proches à se solidariser avec ces manières de faire, d’où des formes d’essentialisation qui enferment les individus dans des positionnalités subalternes. En procédant ainsi, les ONG réactualisent la dépolitisation des risques sociaux ; elles réaffirment la position de pilier des femmes dans les familles. Les modes d’actions présents en Haïti après le séisme de 2010 permettent d’illustrer nos propos.

4. 2. La société civile haïtienne face au dispositif étato-externe

Le dispositif étato-externe avait énormément freiné le déploiement du mouvement féministe haïtien après le séisme de 2010. C’est ce qui ressort des témoignages des luttes des féministes après cet événement. À ce moment, ces dernières avaient dénoncé les moyens utilisés par la plupart des organisations internationales et des ONG travaillant sur le genre en vue d’atteindre les femmes au mépris des protocoles endogènes déjà éprouvés sur le terrain, notamment en ce qui concerne la prise en charge des violences sexuelles. En réaction, les actrices locales avaient lutté contre le traitement international de la catastrophe en montrant que les femmes haïtiennes n’ont pas vocation à devenir des petits commerçants ou poto mitan pour répondre aux stéréotypes construits à l’échelle internationale sur les Haïtiennes. En se positionnant sur ces questions, elles ont combattu les programmes que défendaient certaines ONG, lesquels voulaient faire des femmes des championnes dans la gestion de la survie. Pour écarter le contre-discours endogène, des acteurs internationaux et des ONG ont fait circuler à l’échelle mondiale la rumeur de la déroute du mouvement féminisme haïtien ainsi que de la « mort du mouvement » (Côté, 2018, p. 254), vu que trois de ses leaders avaient péri dans la catastrophe.

Il en a résulté une évaluation négative du féminisme haïtien qui était alors disqualifié en tant qu’interlocuteur dans la résolution de la crise nationale après la catastrophe. La circulation de cette rumeur a facilité la montée d’un discours victimisant visant à nier toute forme de reconnaissance vis-à vis du travail déjà effectué par les féministes depuis la fin de la dictature en Haïti. La parole des féministes survivantes de la catastrophe a aussi été délégitimée. Dans cette lutte, l’accès des féministes aux plates-formes discursives avait été soumis à restriction; leur visibilité avait été réduite au profit d’organisations de femmes créées dans la suite du cataclysme. Dans cette lutte qui prétendait écarter les acteurs et actrices organisés sur le terrain, les ONG avaient soit cessé de financer les programmes des organisations, soit proposé à ces dernières des sommes exagérées qu’elles devaient dépenser dans un temps record sous prétexte d’urgence (l’État haïtien ne finance pas sa société civile). Les organisations qui avaient refusé ces conditions ont subi une baisse drastique de leur financement durant les premières années post-séisme, en dépit de la poursuite de leur travail politique d’accompagnement des femmes. À ce titre, il n’est pas abusif de pointer du doigt le poids de la corruption, des abus, des violations et du chantage comme dérives constitutives du dispositif.

En outre, les ONG actives sur le terrain ont récupéré l’un des piliers stratégiques du mouvement féministe haïtien, la lutte contre les violences faites aux femmes en Haïti, en construisant un discours autour du viol qui était à l’occasion considéré comme une épidémie méritant un traitement thérapeutique (Côté, 2018 ; Romulus, 2018). Il en est ressorti un propos dépolitisant sur le viol et les violences sexuelles qui a donné lieu à des dérives après le séisme. Par ce traitement du viol, les acteurs externes ont exprimé la prétention de réécrire le récit sur les violences sexuelles subies par les femmes haïtiennes en 1915, lors de la première occupation du pays par les États-Unis. Or, la construction politique du viol constitue un pan structurel du mouvement féministe. En sus, les acteurs externes avaient oblitéré la dynamique complexe des rapports de sexe interne et externe qui structure le travail de l’humanitaire en relation avec les violences sexuelles, notamment sur mineures, dans les pays du Sud. Le scandale qui a éclaté en 2018 sur les dérives de l’ONG OXFAM GB (Alterpresse, 2018 ; Parkin Daniels, 2018) en Haïti après le séisme témoigne de cet aspect du problème. L’une des conséquences de ces pratiques est la mise au ban de la société civile haïtienne organisée. Il en découle que le dispositif étato-externe est de nature totalitaire ; il tend à disqualifier les discours, à affaiblir, à dévitaliser et à étouffer les espaces de revendications qui vont à l’encontre de ses intérêts et de ses logiques. En définitive, ce dispositif est porteur de pratiques antiféministes qui empêchent les militantes d’accéder à l’espace public. En passant par cette voie, il réaffirme la subordination des femmes dans le débat sur et dans la reconstruction du pays. À ce stade, ce dispositif facilite la domestication de la société civile en quadrillant les espaces discursifs disponibles et en contrôlant les ressources disponibles : d’une part, il énonce le principe discursif de reconnaissance des droits des femmes, d’autre part, il empêche l’accès des féministes aux arènes discursives et aux ressources pour continuer cette même lutte. Ce type de discours fonctionne en deux temps : une affirmation sur quelque chose, et une seconde qui dit le contraire, dessinant ainsi une stratégie discursive perverse.

Cette double contrainte traduit le mode de fonctionnement du dispositif, qui s’appuie sur des injonctions paradoxales (Bateson et al., 1956) manipulant l’opinion internationale et nationale et validant le discours international de l’inexistence de la société civile en Haïti. Ce message facilite la circulation du discours qui présente Haïti comme un État failli au niveau international. Dans sa marche, ce dispositif s’assure que la société civile et ses organisations apparaissent et restent comme des objets plutôt que des sujets d’un discours construit au niveau interne.

Conclusion

Cet article analyse la manière dont les décideurs des deux sexes ont utilisé le mot « poto mitan » pour construire un discours biaisé sur la reconstruction d’Haïti après le séisme du 12 janvier 2010. Les faits attestent que le MCFDF n’a pas utilisé son budget en montrant que l’État a inséré les femmes dans ce processus, car, entre discours et faits, s’interpose un modèle inédit de gestion de la chose publique : la gouvernementalité par l’irresponsabilité. Dans ce modèle, l’État se décharge de ses fonctions de protection sur les individus les plus vulnérables, particulièrement les femmes, dont les actions de protection facilitent le maintien et la reproduction d’un mode de gouvernement. Partant de là, il devient possible de souligner l’engagement économique des femmes et de montrer le poids du poto mitan dans notre société. Cette forme de gouvernementalité explique aussi le surgissement du dispositif étato-externe sur lequel s’appuient les ONG en poussant les femmes à céder leur force de travail afin d’assurer un équilibre précaire du social. En faisant appel au poto mitan, les acteurs étatiques et non gouvernementaux peuvent mobiliser une technologie endogène de conduite des femmes pour garantir une forme de protection sociale qui va de pair avec un empowerment fictif de ces dernières.

Discours et actes construits à l’interne enferment les Haïtiennes dans des rôles de poto mitan, des « gestionnaires de survie » (Neptune-Anglade, 1986). Clichés et stéréotypes de femmes résilientes et fortes se font à l’interne facilitant l’enracinement des idées que les autres sociétés se font d’Haïti et des Haïtiennes. Autour des stratégies de survie des femmes, la communauté internationale prend la latitude d’organiser un discours essentialiste de résilience qui crée une forme d’exceptionalisation de ce groupe.

Ce mélange sert d’écran aux acteurs et actrices du dispositif étato-externe qui voient augmenter leur capital de sympathie internationale. Le discours soutient le dispositif humanitaire ; il dispense de questionner l’État. Les élites haïtiennes peuvent alors maintenir leurs positions en se mettant à jouer le rôle d’intermédiaires entre l’interne et l’externe et en tirant des avantages en termes de revenus et de bien-être. Les parties trouvent chacune un avantage dans la construction du discours de résilience. Ce discours paraît crédible d’autant qu’il est édifié en connexion avec la notion de résilience qui est attribuée à une population.

La résilience devient alors une essence caractérisant une population et ordonnant les attitudes, car celles et ceux qui ne peuvent suivre, ni être résilients comme on veut qu’ils le soient, sont des oubliés. Ainsi, le discours de la résilience est devenu un pendant sournois de l’injonction à l’auto-responsabilisation sans compter sur l’intervention de l’État ni l’exiger. Ces analyses invitent à reconsidérer le mot « irresponsabilité », qui est une catégorie de la domination. En cessant d’être une catégorie morale, l’irresponsabilité devient une des formes possibles de la gouvernementalité.

En définitive, les femmes sont soumises à des injonctions paradoxales. Elles se doivent d’être autonomes, tout en restant à l’intérieur d’un rapport de sexe que le dispositif étato-externe vient structurer et renforcer. L’international occupe auprès de l’État l’espace de dialogue que les dirigés devraient occuper. Cette situation empêche que les revendications des dirigés, notamment celles des Haïtiennes, deviennent audibles. Si l’État ne prend pas ses responsabilités vis-à-vis de sa population, les femmes ne sauront se décharger de leur rôle de « gestionnaire de survie ». Sans une réponse à ces questions, les femmes ne pourront ni se réapproprier elles-mêmes ni se construire un espace de bien-être où elles pourront être autonomes de manière pleine et entière.


[i] Décédée lors du séisme du 12 janvier 2010.

[ii] En Haïti, le choléra épouse les contours des « violences structurelles » (Farmer, 2003) de classe, de genre et de division territoriale (Lamour, 2018). Son expansion suit la courbe des « structures inégalitaires » (Farmer, ibid.) propre à Haïti.

[iii] Le lakou vient du français « la cour ». Il renvoie à une unité d’habitat « centrale » autour de laquelle s’instaure un espace commun devenant un véritable lieu collectif et d’échanges sociaux. Selon Anglade cité par Prophete (1999), le lakou constitue l’agglomération de base de la famille paysanne. Ce sont les survivances des gros hameaux de la paysannerie. Selon Prophete (ibid.) le lakou consiste en une agglo-mération de petites kays (« petites maisons ») serrées autour d’un espace en terre battue au milieu d’un enchevêtrement de jardin, régies par des liens tacites de parenté. Actuellement, le lakou sous sa forme traditionnelle a disparu en Haïti sous l’influence de divers facteurs (social, économique et politique).

[iv] Au cours de cette période, entre 300 000 et 800 000 Haïtiens et Haïtiennes ont officiellement laissé le pays pour Cuba et la République dominicaine. Les paysans et les paysannes sont devenus des journaliers vivant de salaires de misère. Les hommes gagnaient entre 0,20 et 0,30 USD par jour contre 0,10 USD pour les femmes et les enfants (Castor, 1989).

[v] Voir www.care.org/country/haiti (consulté en mai 2019).

[vi] Pour plus de détails sur cette période, voir Cédras (2015)

L’auteure

Sabine Lamour

Sabine Lamour Docteure en sociologie, intervient depuis 2005 dans les organisations de femmes en tant que militante féministe et consultante indépendante, tant au niveau rural qu’urbain. Elle enseigne à l’université d’État d’Haïti depuis 2012. Depuis 2017, elle est la coordonnatrice nationale de la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa). Elle travaille sur les questions relatives aux rapports sociaux de sexe, la flibusterie, l’esclavage, le colorisme, les dynamiques familiales caribéennes et l’organisation du politique en Haïti.

A récemment publié

Lamour S., à paraître, « De l’éthique de la responsabilité à l’idéal sacrificiel : lire et commenter le concept appropriation en Haïti à partir de Guillaumin », Cahiers du genre.

Lamour S., 2018, « Partir pour mieux s’enraciner ou retour sur la fabrique du poto mitan en Haïti », dans Lamour S., Côté D., Alexis D. (dir.), Déjouer le silence : contre-discours sur les femmes haïtiennes, Montréal/Port-au-Prince, Éditions du remue-ménage/Mémoire d’encrier/PressUniQ, p. 96-105. DOI : 10.17613/j01c-t864

Lamour S., Côté D., Alexis D. (dir.), 2018, Déjouer le silence : contre-discours sur les femmes haïtiennes, Montréal/ Port-au-Prince, Éditions du remueménage/Mémoire d’encrier/PressUniQ.

Lamour S., 2017, Entre imaginaire et histoire : une approche matérialiste du poto mitan en Haïti, thèse de doctorat en sociologie, Paris, université Paris 8/ CRESPPA-CSU.

Lamour S., 2016, « Les Fiyèt-Lalo (fillettes-lalo) : un impensé de la mémoire de la dictature duvaliériste », dans Cénatus B., Douailler S., Duvivier PierreLouis M., Tassin É. (dir.), Haïti : de la dictature à la démocratie?, Montréal, Mémoire d’encrier, p. 213-234.

Lamour S., 2015, « Le statut paradoxal des femmes en Haïti », dans Calmont A., Mérat P. J. (dir.), Haïti entre permanences et ruptures : une géographie du territoire, Matoury, Ibis Rouge Éditions, p. 53-61.

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Tronto J. C., 1993, Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Routlegde.

Le féminisme dans la musique aux Etats-Unis

La musique produit des images de genre, de désir, de plaisir et de corps. De là, naissent des métaphores basées sur le genre qui circulent dans le discours populaire…

Bref, tout ceci pour dire, ce qu’on appelle dédaigneusement la contre-culture en plus d’être toujours étrangement avant-gardiste et créative sur les formes d’expression porte aussi un discours sur les préoccupations de nos sociétés modernes.

Old pirates, yes, they rob I, Sold I to the merchant ships.
Minutes after they took I, From the bottomless pit.
But my hand was made strong, By the hand of the Almighty,
We forward in this generation triumphantly

Donc question de classe, prêche de l’égalité, dénonciation du racisme, procès de la colonisation, tout est abordé dans la culture pop, ce n’est donc pas étonnant de vouloir questionner le discours féministe de cette même culture. Ici, je ne me concentrerai que sur la musique, et encore celle que nous connaissons le mieux, faute d’avoir autant d’expositions aux autres : la musique américaine. Je ne remets pas en question ni l’engagement de ses personnes ni le bien-fondé de leur démarche. Mais tout discours politique a un poids et de par l’exposition de ce discours-ci particulièrement, il est important de s’y attarder.

Je remarque de plus en plus de féminolatres de nos jours. Ces chiens de garde de la femme qui savent mieux qu’elles quoi faire, comment faire et surtout qui inondent tous les milieux possibles et imaginables dans cette quête de sauvetage du « féminin ». Nous les retrouvons aussi dans la musique. Ceci ne nous empêche pas d’avoir de très bonnes chansons à vocation féministe ou pouvant servir la cause féministe. De même, ces artistes feminolatres peuvent être de bonne foi. Mais comme toujours, quand il faut faire bouger les choses et spécialement dans le domaine de l’égalité des genres, le discours de surface occupe étrangement le devant de la scène, toujours dans un esprit démonstratif. Je ne m’étonne donc pas aujourd’hui qu’il y ait des thèses de doctorat sur le féminisme de Beyoncé ou que n’importe quelle chanson disant les femmes, c’est bon ,soit récupérée en chant libérateur féministe. C’est dans l’air du temps?

Pour comprendre le discours féministe dans la musique des Etats-Unis, il faut remonter aux années 80. Beaucoup d’universitaires dans la tradition de l’ethnomusicologie, s’intéressent à la critique culturelle. Cette époque voit aussi une pléiade d’études sur la peinture et le théâtre. Mais le travail de ces jeunes intellectuelles prendra une forme concrète dans les années 90 avec notamment la parution de Feminin Endings de Susan McClary. Feminin Endings, dès sa première publication en 1991, a immédiatement suscité la controverse en raison de son mélange sans précédent de critique culturelle et d’études musicales, approche qui a été baptisée “la nouvelle musicologie”. À travers des études de cas sur des œuvres allant des opéras canoniques de Monteverdi à Bizet, en passant par les œuvres contemporaines, les performances de Diamanda Galás et des chansons populaires de Madonna.

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Susan McClary se concentre sur la manière dont la musique produit des images de genre, de désir, de plaisir et de corps, et explore les métaphores basées sur le genre qui circulent dans le discours sur la musique. L’ouvrage, désormais classique, comporte une nouvelle introduction qui traite de l’accueil critique reçu et des débats qu’il a inspiré.

Dans les années 80, l’essentialisme et le non-existentialisme sont au cœur du débat, alors qu’en 70 est posé pour la première fois un féminisme de la différence (des sexes) en face du féminisme de l’égalité . Cette digression est importante pour contrer des arguments comme celui de la nudité : oui, le corps de la femme occupe une place de choix dans les thématiques que choisissent d’aborder les artistes. Cela a toujours été et l’est encore. Il faut comprendre que même cette exposition et cette recherche de nudité n’exclut pas un discours féministe. Bien au contraire. Sinon le débat ne ferait pas rage.

En 70, le corps de la femme est sur la table de la discussion. Le corps de l’homme aussi, mais simplement à titre de comparaison. Et dans les années 70, aux États-Unis, c’est le tube de Elton John :

Jesus freaks out in the street, handing tickets out for God,
Turning back she just laughs, the boulevard is not that bad.

Les inconditionnels de Jésus, dans la rue, distribuent des tickets pour Dieu,
En se retournant, elle rit simplement, le boulevard n’est pas si terrible.

Elton John – Tiny dancer

En parlant de Jésus, en 1984, Madona sort Like a virgin. Vidéo très controversée (la controverse reviendra en tout temps dans la carrière de la chanteuse). Dans le clip en plus de faire des références érotiques à peine voilés, elle embrasse librement un Jésus noir et brûle une croix. Mais Madona, c’est avant tout une image, une image alliant l’identité et le corps de cette dernière. D’autres initiatives comme celle-ci seront reprises et petit à petit un certain discours féministe va voir le jour. Fin des années 80 et 90, plus de personnes et notamment de femme vont avoir droit au travail. Les femmes ont désormais accès à la liberté économique et une chanson qui fut un grand hit de l’époque en témoigne, il s’agit de bils bils du groupe Destiny child. Si tu ne peux pas payer les factures, c’est mort. Il est vrai qu’à coté, on a Jennifer Lopez qui clame que love don’t cost a thing. Ben,bon!

Mais la chanson qui va vraiment jouer sur le féminisme et la liberté autant économique que social des femmes est un titre écrit et produit pour la bande originale du reboot d’une série américaine (qui se prône aussi féministe) du nom de Charlie’s Angel. Le titre même de la chanson annonce les couleurs : Independent woman.

I buy my own diamonds and I buy my own rings,
only ring your cell when I’m feeling lonely,
when it’s all over please get up and leave,
always 50/50 in a relationships.

J’achete mes propres diamants et je paye mes bagues,
je t’appelle uniquement quand je me sens seule
et quand c’est fini va-t’en,
c’est toujours 50/50 dans mes relations.

Destiny’s Child – Independent Woman

Le féminisme va aussi être posé dans le couple avec des tubes comme If i where a boy de Beyoncé ou Like a boy de Ciara. Encore une fois, la musique suit les idées de l’époque ou un féminisme de l’égalité dont on a parlé plus haut qui est remis au goût du jour. Si les hommes peuvent le faire, les femmes aussi peuvent le faire. Argument, qui certes bancal, pris au pied de la lettre a toute son importance dans les constructions de bases plus saines pour les relations entre hommes et femmes.

Pour ceux d’entre vous qui sont choqués, sachez que la question de la liberté économique est extrêmement importante pour comprendre la dynamique entre les genres.

En assistant au mouvement me too beaucoup n’ont pas compris que depuis début 2010 il y a un mouvement en gestation. Internet a rendu possible ce que les médias traditionnels n’ont pas réussi à faire : donner la parole aux femmes. Ce mouvement ne pouvait prendre une autre forme que celle qu’elle a pris, car au tournant des années 2010, la configuration sociale et mondiale a changé. Des corps de métiers en lien avec internet se sont créés, et de fait, des groupes de paroles de femmes se sont créés, un peu dans la suite de ce que la cuisine représentait. Quoique dans le cas de la cuisine, il y a toujours eu le regard paternel et la limite au niveau de ce qui se parlait et de comment il était parlé.

Et comme l’espace féministe avait changé et que plus de femmes avaient la parole et que cette parole était écoutée sans les censures traditionnelles, la musique a là encore suivi la vague. Rappelons-nous du titre de Beyonce :Run the world…

Je réponds brièvement à la question de ceux qui se demandent pourquoi je prends autant d’exemple de Beyoncé. C’est une star internationale dont les chansons sont très commentées. Autant, je trouve qu’il n’y a pas plus féministe que la chanson 4 women de Nina Simone, autant, je ne suis pas certaine que cette chanson est autant connue que celles de Beyoncé…

Et pour équilibrer, on aura aussi à côté des Meghan Trainor pour nous pondre des perles du genre: cher future mari je ne ferai pas la cuisine mais si tu es gentil je veux bien acheter le livre. Ou Jennifer Lopez (encore elle) pour nous rappeler qu’il n’y a que les mères pour perdre du temps à faire la cuisine et le linge. Cette chanson d’ailleurs a été écrite par Meghan Trainor…

Meghan Trainor

Le discours de chacune des chansons sur cette petite liste est exactement le discours en surface des feminolatres pour qui être femme n’a jamais été une aussi merveilleuse qualité. C’est une industrie, comme toute entreprise capitaliste minée par la quête du profit, mais qui laisse retranscrire la bonne pensée paternaliste vis à vis du féminisme.

À peine les femmes ont dit : laissez-nous travailler, car le système de reproduction des sociétés dans lesquelles nous évoluons nous oblige au travail, aussitôt les feminolatres ont fait du travail (acquis à force de combat et de protestations) une chose tellement acquise et libérateur que tout discours à côté sur des sujets comme le salaire ou les conditions de travail traîne à atterrir. Le discours femme vs homme est aussi un discours feminolatre. Un noir qui, une centaine d’années après la colonisation européenne continue de dénoncer le rapport opprimé oppresseur avec le blanc est dans une démarche juste, mais une femme qui dit : dans le rapport homme-femme s’il faut jouer le rôle de dominé, c’est la femme qui prend chair. Tout de suite, elle devient une hystérique qui met en place une chasse à l’homme.

Certes je suis très ouverte, et même partisane de la contre-culture. Quoique ce terme me répugne. Je ne dis pas non plus que ce discours-là est à balayer d’un revers de main, grand dieu non, je dis qu’il faut avoir en tête que la grandiloquence de ce discours n’est que la pointe parfois même erronée des rapports de genre. Car parler des femmes qui travaillent dans une société ou tout le monde ne travaille pas, parler de qui dirige le monde alors que même pour les métiers genrés comme la cuisine les principales figures mainstream sont des hommes, parler de la maternité comme une obligation aux travaux ménagers, c’est donner raison aux détracteurs de la contre-culture. Cette même contre-culture qui a été la première à nous amener ouvertement un Jésus noir.

Melissa Béralus

Opinion – Les hommes n’aiment pas les femmes non-féminines – Syndrome Disney

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Mettons quelque chose au clair vous et moi. Les hommes n’aiment pas les femmes non-féminine. Ne cherchez pas, les hommes même les meilleurs souffrent du syndrome Disney. 

Qu’est-ce dont le syndrome Disney? Ce terme, je tiens à le préciser n’existe nul par, mais il illustre une situation que vous en tant que femme a certainement déjà vécu ou vivra peut-être dans votre vie.  Le catalogue de film live de Disney est composé à 80 % de films pour adolescente, pas pour adolescent, ils sont trop occupé à apprendre à  connaître   leur corps grâce au plaisir de la masturbation. Je disais… ses films donc pour la plupart mettent en scène des histoires d’amour ou deux jeunes filles s’affrontent pour avoir l’honneur de se faire dépuceler – inviter à danser pardon – par un jeune pubère. 


D’entrer de jeu celle qui sera la mauvaise fille, donc celle rejeter par monsieur est celle qui à confiance en elle, qui la ramène et qui n’a pas peur de marcher sur les plates-bandes des autres. Tandis que, à contrario, celle qui se fait marcher sur les pieds et qui n’a aucune identité est celle qui à la fin aura le grand honneur d’être choisie. Ce n’est que du cinéma me direz vous, mais réduire le cinéma quand bien même neuneu et de mauvaise qualité à du simple divertissement, c’est ne rien comprendre au rapport entre l’évolution des société dans un monde de plus en plus mondialiser d’avec les productions artistiques et donc cinématographiques. 

Bref. Il n’est pas anodin de diffuser cette image aux enfants, particulièrement aux jeunes filles qui doivent se construire par rapport à l’image qu’elles envoi. Ce message quel est-il ? Ayez confiance en vous… mais modérément. Attention, je ne dis pas que les productions Disney participent délibérément à véhiculer l’image de la femme qui ferme bien son clapet. Il est clair qu’ils ont trouvé une formule qui marche et qui leur rapporte de l’argent donc ils continuent, malgré les victoires du féminisme depuis des années à en profiter. Et puis soyons honnête. Les hommes n’aiment pas les femmes non-féminines. 


La féminité est l’un des concepts les plus difficile à définir. Malgré des codes plus ou moins établis de ce dernier, il reste difficile de dire ce qu’est exactement et simplement être féminine. La seule chose de sur c’est que ça a un rapport avec être femme. Disons plutôt avec une certaine façon d’être des femmes. Un exemple : porter une jupe ou une robe est féminin, être beauf est viril. La féminité serait donc tout ce qui s’oppose à la virilité, donc à une certaine façon d’être des hommes.

 
Rectification. Au-delà de la féminité il faut dire que les hommes n’aiment pas les femmes négligées. On a beau la critiqué, depuis des années Barbie reste le jouet pour petite file le plus vendue dans le monde. 


Un ami que j’estime et que j’estime respecter les femmes et prendre les mouvements féministes avec gravite m’a avoué récemment avoir horreur des femmes viriles. Le genre à empoigner une bière comme le ferait un homme. Dans le même genre, un autre ami a avoué ne pas chercher une Simone de Beauvoir pour son intérieur, mais une femme. Tata Simone n’a du jamais avoir son diplôme de femme à en croire cette remarque.  


D’un autre coté, je ne dis pas non plus que les hommes n’aiment pas les independent women. Je dis qu’ils aiment une certaine catégorie de independent women. Celle qui ne fait pas polémique, qui pense à son image et que les anglophones appellent les trophies wifes. La caractéristique commune de ses femmes étant qu’elles répondent plus ou moins aux normes de beautés occidentales. Pour en revenir à Disney, aucune des gentilles filles n’est vraiment laide. Leur problème pour la plupart est qu’elles ne se construisent pas une image ou un look. Donc première chose qu’elles font pour attirer le regard du garçon de leur rêve ? Elles se relook. Si seulement un coup de poudre et un mascara pouvaient avoir cet effet sur ma tête les lendemains de cuite. 


Virginie Despentes fait une analyse très juste de ce phénomène dans son texte king kong théorie que je vous invite à lire. La plus grosse industrie économique du 21e siècle est l’industrie du cosmétique. Il y a plus d’articles dans les magasines féminins sur comment draguer un homme que sur les règles ou le clitoris. Le message est claire, les femmes ne peuvent pas, les femmes ne doivent pas être négligées et encore moins non-féminines. Vous connaissez certainement un homme qui justifie ses tromperies par la phrase : depuis qu’on est marié ou depuis qu’on a un enfant ma femme est négligée. C’est même le slogan officiel des fanm deyo comme on les appelle. 


Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, allez faire un tour dans les vidéos clips tous genres confondus et venez me dire en commentaire quels sont les constats

Melissa Béralus

Les relations haïtiano-dominicaines et les droits des migrantes et migrants, 6 ans après la sentence TC. 168-13

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Le Centre de Réflexion et de Recherche sur la Migration et l’Environnement (CERREMEN) vous invite à une conférence-débat le lundi 30 septembre 2019 au Café Dumas à Delmas 31, à partir de 4 heures PM avec les professeurs Joseph Harold Pierre et Jean Marie Théodat sur le thème : « Les relations haïtiano-dominicaines et les droits des migrantes et migrants, 6 ans après la sentence TC. 168-13. Conséquences, responsabilités et perspectives ».

Le 23 septembre 2013, la Cour Constitutionnelle de la République Dominicaine a prononcé la sentence TC. 168-13 qui déclare que tout enfant né de parents « en transit » n’a désormais plus droit à la nationalité dominicaine. Cet arrêt de honte a fait renaître, de manière rétroactive jusqu’à 1929, l’indignité sur l’autre partie de l’île d’Haïti parce qu’il a entraîné dans l’apatridie des centaines de milliers de Dominicains et Dominicaines qui jusqu’alors avaient droit à cette nationalité. La majorité des personnes frappées par la sentence sont les descendant-e-s des immigré-e-s haïtien-ne-s.

Quelles sont les conséquences de cette mesure sur les migrantes et migrants en République Dominicaine ? Quelles sont les responsabilités que doivent assumer les autorités ? Quelles seront les perspectives à engager pour que cette ignominie ne se répète plus ?

Pour décrypter tout cela, les professeurs Joseph Harold Pierre et Jean Marie Théodat co-animera, le 30 septembre 2019, au Café Dumas à Delmas 31, à partir de 4 heures PM, une conférence débat pour le Centre de Réflexion et de Recherche sur la Migration et l’Environnement (CERREMEN) sur le thème : « Les relations haïtiano-dominicaines et les droits des migrantes et migrants, 6 ans après la sentence TC. 168-13. Conséquences, responsabilités et perspectives ».

– Joseph Harold PIERRE –

Joseph Harold PIERRE est économiste, politologue et philosophe. Doctorant en science politique à Nottingham Trent University (Royaume-Uni), il a présenté ses recherches aux Etats-Unis (Columbia University), au Royaume-Uni (Oxford et Cambridge) et en Italie (Universit à degli Studi di Milano et European University Institute). Il est le coordonnateur de NAPSA, une organisation de jeunes ayant pour objectifs le développement économique, la consolidation démocratique et la cohésion sociale d’Haïti. Expert en macroéconomie, politiques publiques, gouvernance, démocratisation, partis politiques, Amérique latine et relations haïtiano-dominicaines, il a travaillé comme consultant en Amérique latine et dans les Caraïbes pour des organisations internationales. Il a enseigné la science politique et les relations haïtiano-dominicaines à l’Université Ibéro-américaine (UNIBE) et l’économie à l’Université Pontificale Mère et Maîtresse (PUCMM) à Santo Domingo. A part le Royaume Uni, il a étudié en Espagne (Université Complutense de Madrid et Université de Barcelone) et en République dominicaine (PUCMM et INTEC). Il a aussi suivi des formations à la Banque mondiale et a été fellow de l’OEA en Gouvernement ouvert.

Jean Marie THÉODAT –

Jean Marie THÉODAT est né à Port-au-Prince, Haïti. Il est détenteur d’un doctorat en géographie. Il a publié, en 2003, sa thèse intitulée : Haïti-République Dominicaine, une île pour deux (1804- 1916). Depuis juin 1998, il est maître de Conférences à l’Université Panthéon-Sorbonne Paris I. Professeur Théodat a présidé le Conseil de gestion du Campus Henry Christophe de Limonade (Université d’État d’Haïti) de 2012 à 2015. De 2015 à 2017, il a joué le rôle de Chargé de coopération universitaire France-Haïti. Professeur à l’École Normale Supérieure (ENS) de l’Université d’État d’Haïti (UEH), Jean Marie Théodat est chargé de cours à l’Académie Diplomatique du Ministère des Affaires Etrangères d’Haïti. Depuis 2017, il est responsable du Master en Urbanisme Résilient (URBATer) de la Faculté des sciences de l’UEH.


En 2001, Professeur Théodat a fondé avec d’autres collègues-chercheurs le Laboratoire de Recherches Haïtiennes et Dominicaines (LAREHDO), à Port-au-Prince. De 2015 à 2018, il était responsable du dossier Migration de l’Observatoire Binational sur la Migration, l’Environnement, l’Éducation et le Commerce (OBMEC).


Jean Marie Théodat a publié de nombreux travaux sur les relations haïtiano-dominicaines tels que : Les défis du développement insulaire. Ile de Quisqueya : frontières et relations haïtiano-dominicaines, in Lozano, W. Wooding, B. FLACSO, EUEH, CIES, UNIBE, 2010. ; Observatoire des échanges transfrontaliers Haïti-République dominicaine, Inesa, Port-au-Prince, Théodat, J.M., Mathelier, R. et alii 2009. ; Islas de Quisqueya, in W. Lozano, B. Wooding (coord.). ; Los retos del desarrollo insular, FLACSO, Santo Domingo, 2007. ; Enclaves au paradis ? in Céline Anaya Gautier, Esclaves au paradis, Vents d’ailleurs, La Roque d’Anthéron. Haïti, la République Dominicaine, la Jamaïque, Cuba, in Encyclopédia Universalis, 2007. Haïti et la République Dominicaine : L’État dans l’urgence, in A. Volvey (dir), L’Amérique Latine, Editions Atlande, Paris 2006. L’insularité en partage : Haïti et la République Dominicaine. In L’Amérique Latine, Editions du Temps, Paris 2005. ; et L’organisation de l’espace en Haïti et en République Dominicaine, in Mélanges offerts à Jean Delvert, Editions de la Sorbonne, Paris, 1990.

Affiche officielle de l’événement

Dernière heure : La conference a été annulé à cause de la situation du pays, par les responsables de CERREMEN.

Annulation de la conférence

Mus’Elles

info@muselles.org

Le féminisme dans le cinéma hollywoodien | Et le fruit de vos entrailles est béni

Parlons peu parlons série. Je ne suis pas une grande fan de Margaret Atwood. J’estime que son œuvre compte des facilités que je n’ai ni le temps ni l’envie de m’imposer en tant que lecteur. Mais quand en 2017 la plate-forme de streaming Hulu décide d’adapter en série un des livres les plus célèbres de l’auteure qui traite principalement de la place des femmes dans la société et des dérives religieuses, je me devais de la regarder.

La base d’un bon film, c’est le scénario. La réalisation, le montage, le son, la photographie, la direction d’acteur, le jeu d’acteur sont très importants certes mais ne suffisent pas à eux seuls à relever le niveau d’un film – n’est-ce pas le Hobbit ? Jurassicworld est techniquement un très bon film, mais la pauvreté du scénario trop calqué sur son ancêtre Jurassicparc rend l’ensemble incohérent et à reléguer au rang de simples divertissements. Même problème chez plusieurs des opus Marvel de ses dix dernières années, mais ça on y reviendra. Donc, la principale qualité de la servante écarlate est son scénario d’ensemble. L’ambiance de toutes les saisons est déjà posée : un groupe religieux extrémiste conscient du problème que pose la chute drastique de la fécondité a réduit les femmes fertiles au rang d’esclaves sexuelles vêtues de rouge et nommé les servantes. 

Je trouve amusant que ce roman qui emprunte beaucoup à 1984 de Georges Orwell soit paru en 85 et qu’il se déroule aux Etats-Unis d’Amérique. La première chose à reprocher à cette série, c’est au niveau de la réalisation. Le spectateur conscient des longueurs sur plusieurs scènes, parfois même sur tout un épisode a tendance à perdre la gravité de l’action, alors que la série a parié (pari plus ou moins réussi d’ailleurs) sur l’anxiété des spectateurs. La deuxième chose reprochable à cette série, c’est le côté gore qui insiste à gros coup de pelle pour nous mettre dans la tête que des situations comme celles auxquelles nous assistons sont inhumaines. Alors bonjour les scènes de lapidations, de pendaison, de viol, etc. Traité sans mesure ses scènes loin d’apporter de la gravité n’apportent que de la gratuité à l’action. Et sinon quelques acteurs qui n’ont qu’une seule expression le long des trois saisons déjà disponibles la série est assez agréable à regarder. Après tout certaines œuvres méritent d’être vues pour leurs qualités techniques (Avatar) et d’autres pour leur propos (Avatar – le dernier maître de l’air) après m’être farcie deux saisons de cette série en un week-end j’étais psychologiquement épuisé et en même temps curieuse. Je suis sortie de cette série avec deux questions : 

1- Quel est le discours féministe porté par le cinéma mainstream américain ?

 2- Quel a été jusque-là le parcours des femmes dans ce même cinéma ?

Image de la série la Servante écarlate

La question du féminisme dans le cinéma hollywoodien est très intéressant si l’on considère le fait que 90 pourcents des plus gros films du box-office américain et box-office mondial ont pour acteurs principaux des hommes et que dans ses mêmes films les caractères féminins présents souffrent du syndrome Trinity. C’est quoi le syndrome Trinity ? C’est un personnage féminin dans un film qui n’existe dans l’univers du film que pour servir l’évolution du protagoniste masculin. Le syndrome tire son nom de la trilogie Matrix dans laquelle le personnage de Trinity n’existe que pour être la petite amie de Néo. Son faire-valoir en d’autres mots.

C’est quoi le syndrome Trinity? C’est un personnage féminin dans un film qui n’existe dans l’univers du film que pour servir l’évolution du protagoniste masculin.

Prenons le film Avatar de James Cameron dans le top dix des plus gros films au box-office. Le personnage féminin quoique fort et indépendant ne mène pas seule son peuple à la guerre face aux envahisseurs, victime elle aussi du syndrome Trinity elle combat, presque en retrait l’ennemi mené par le personnage principal : un homme.

Dans la série, La servante écarlate, le discours féministe se pose du lieu de la femme réduite à une dimension utilitaire, elle est tantôt la compagne, tantôt la servante, tantôt la Martha d’un commandant (un homme). La question du féminisme dans le cinéma américain n’est pas à prendre en dehors des questions de couleurs et de la ségrégation. Pendant longtemps, le cinéma étant une industrie dominée par les hommes blancs, il y avait une forte représentation des hommes blancs lambda dans la société américaine, par forcément le vrai de tous les jours, mais un idéal sur lequel tous étaient plus ou moins d’accord. Il s’agissait de l’homme blanc propre sur lui-même avec la petite maison, la petite femme à la maison et les petits enfants bien sages. Prenons l’exemple de L’atalante, film de Jean Vigo sorti en 1934, Juliette jeune paysanne à peine marié qui rêve de plus que sa vie de simple jeune marié s’enfuit. Premier élan de liberté vers un discours féministe me direz-vous, mais non pareil que dans la littérature de cette époque les cris de liberté se soldent pour la plupart par d’horribles conséquences comme les désillusions et parfois (Indiana de Georges Sand) la mort. Dans le cas de Juliette, ce sera la misère et l’incroyable incapacité de pourvoir elle-même à ses besoins jusqu’à ce qu’elle soit retrouvée et rendue à son mari… L’intégration des femmes noires, mais des femmes noires fortes va se faire avec des films comme La couleur pourpre. N’empêche qu’en dehors deçà elle reste une simple femme au foyer. Ce discours porté sur la femme noire coïncidence aussi avec l’apparition sur le théâtre du cinéma de réalisateurs qui accordent plus de place aux rôles féminins en général, mais à la question de la ségrégation en particulier. Une énorme série comme Le Prince de Bel air illustre bien ce cas. Nous savons que le chef de maison est avocat. C’est un homme à succès dont le succès est montré face à son ventre bedonnant, mais quant à sa femme, c’est une simple maîtresse de maison, mère de famille. On suppose qu’elle est allée à l’université, mais elle ne travaille pas et à aucun moment n’a une discussion professionnelle avec qui que ce soit.

L’Atalande – Jean Vigo (1934)

Après la deuxième Guerre Mondiale grâce ou à cause du succès des super-héros chez les plus jeunes, on va voir apparaître une nouvelle forme de représentation des femmes dans la pop culture et donc au cinéma. Ce n’est pas pour rien que le film live de Wonder Woman était autant attendu chez toute une génération de fans de comics. Elle a été la première, dans un comic à vaincre Superman et rappelons que Superman est l’homme le plus fort du monde donc… Ce sont certes des combats menés par des groupes d’hommes et femmes conscients de la sous-représentation de femmes fortes autant d’un point de vue physique (le cas Wonder Woman) que d’un point de vue social. La série Mad men (disponible sur Netflix) est un bel exemple de l’évolution de l’écriture des personnages féminins dans le cinéma américain. Durant les deux premières saisons nous nous retrouvons face à des femmes dont la vie tourne autour des hommes pour nous rendre compte au fur et à mesure qu’au lieu de tourner autour des hommes, la vie de ses femmes est un combat de tous les jours pour arriver à déployer des armes et combattre le système social qui tente absolument de les laisser au second rôle.

On aura beau dire, la génération 90 à quand même apporter de bonnes choses au monde, notamment des femmes fortes qui seront (certes malement) repris au cinéma et qui marqueront les esprits. Beaucoup de petites filles ayant joué à Tomb rider comme moi ont dû développer une curiosité quelconque pour l’archéologie et si oui la série Indiana Jones a aidé à ce que plus d’enfants de cette génération s’intéressent à archéologie, pour les filles se fut bel et bien Lara Croft le moteur de cette curiosité. Avec la version live qui n’est pas terrible, le réalisateur n’a décidé de garder que le côté ultra sexy du personnage, mais la popularité du jeu était déjà assez grande notamment grâce aux visuels et à la diversité des sites d’explorations proposer pour tracer la voie à un autre genre d’écriture pour les personnages féminins. Un exemple : à la fin d’uns des opus du jeu Lara Croft se déshabille pour aller prendre sa douche, il y a un très joli travelling pour suggérer ses seins, travelling auquel elle coupe court en sortant son arme et en tirant une balle, jamais nous ne voyons ses seins. Elle reste badass jusqu’au bout (loin de moi de dire que les personnages féminins qui montrent leurs seins au cinéma ne sont pas badass). De fait dans Alien, nous ne voyons jamais les seins d’Ellen Ripley. Et les amoureux de Star wars comme moi m’en voudraient de ne pas citer la princesse Lea.

…à la fin d’uns des opus du jeu Lara Croft se déshabille pour aller prendre sa douche, il y a un très joli travelling pour suggérer ses seins, travelling auquel elle coupe court en sortant son arme et en tirant une balle, jamais nous ne voyons ses seins.

La popularisation des séries télé ont elle aussi contribué à un nouveau discours sur la femme dans le cinéma… Comme avec l’exemple du Prince de bel air, il va y avoir des séries avec de plus en plus de femmes chef d’entreprises, avocat, politiciens, scientifiques etc. Même du côté des comics il va y avoir de plus en plus de personnages féminins indépendants avec leur propre tirage (Harley Queen par exemple). Les années 2000 ouvriront complètement la voie à des personnages féminins forts et un vrai discours sur la place de la femme dans la société par rapport à sa couleur, à son métier, à sa sexualité etc. La série House of card ou encore the Good wife montre de femmes puissantes et laissant les stéréotypes de femmes hystériques ou mal éduqués pour les femmes noires les séries Scandal et How to get away with murder nous montrerons des femmes noires avec une poigne de fer et bien intégrée quoique consciente de toutes les aspérités de la société. Il y a encore très peu de film ou série avec des femmes présidentes des États-Unis et à nos jours à ma connaissance il n’y en a aucun avec une femme noire dans ce rôle. Même s’il y a eu des avancées il reste encore des choses à faire, après avoir prouvé que les femmes pouvaient être de bons personnages de films d’action (Lara croft, President evil, Kill Bill, Sucker punch etc.) il a fallu batailler pour que le personnage de Scarlett Johanson membre du MCU depuis ses débuts ait droit à son propre film. De même qu’aujourd’hui encore très peu de place est accordé aux réalisatrice.

La popularisation des séries télé a elle aussi contribue à un nouveau discours sur la femme dans le cinéma… Comme avec l’exemple du Prince de bel air, il va y avoir des séries avec de plus en plus de femmes chef
d’entreprise, avocat, politiciens, scientifiques, etc. Même du côté des comics,
il va y avoir de plus en plus de personnages féminins indépendants avec leur propre tirage (Harley Queen par exemple). Les années 2000 ouvriront
complètement la voie à des personnages féminins, forts et un vrai discours sur la place de la femme dans la société par rapport à sa couleur, à son métier, à sa sexualité, etc. La série House of card ou encore the Good wife montre de femmes puissantes et laissant les stéréotypes de femmes hystériques ou mal éduqués pour les femmes noires les séries Scandal et How to get away with murder nous montrerons des femmes noires avec une poigne de fer et bien intégrées quoique conscientes de toutes les aspérités de la société. Il y a encore très peu de films ou séries avec des femmes, présidentes des États-Unis et à nos jours à ma connaissance, il n’y en a aucun avec une femme noire dans ce rôle. Même s’il y a eu des avancées, il reste encore des choses à faire, après avoir prouvé que les femmes pouvaient être de bons personnages de film d’action (Lara croft, Resident evil, Kill Bill, Sucker punch, etc.) il a fallu batailler pour que le personnage de Scarlett Johanson membre du MCU depuis ses débuts ait droit à son propre film. De même qu’aujourd’hui encore très peu de place est accordée aux réalisatrices.

Malgré tout voilà une petite liste de films avec des femmes fortes à regarder:  Alien, Inglorious bastard et Les Suffragettes.

Melissa Béralus

Le tabou des règles : Un calvaire pour les femmes haïtiennes

«Ti wouj, maladi fanm, fòme,… », Nombreuses sont les expressions utilisées par la société haïtienne pour nommer la menstruation. Les règles sont souvent synonyme de saleté, de laideur, d’impureté et tout ce qui semble être répugnant. Les stigmates qui y sont liés ne prouvent pas le contraire. En Haïti, beaucoup de femmes vivent leurs périodes de menstruation comme un enfer. Elles sont dégoutées, délaissées et parfois peu tolérées.

De tous les sujets relatifs à la vie dans la société haïtienne, la menstruation semble être l’un des plus méprisés. On en dit beaucoup, mais surtout pas de bien. Pourtant, plus d’une moitié de la population y est concernée sur le plan physique et psychologique.

La menstruation, phénomène naturel et normal chez la femme est un sujet difficile à aborder dans la société. Plus d’une femme se trouve embarrassée non seulement par les règles, mais aussi les comportements externes qui s’y attachent. Le pourquoi ? De préjugés et superstitions concernant le flux menstruel, il n’en manque pas. Tout cela met les femmes dans un enfermement social un peu douloureux et parfois peut avoir des conséquences négatives sur leur plein épanouissement.

 « Il m’arrive d’être interrogé avec des questions tels que :…..pourquoi t’énerves-tu si facilement ? Tu as tes règles ? Cette maladie va passer, attend un peu. »

Hervia Dorsinville

Dès qu’une fille atteint l’âge de la puberté, elle commence à vivre une réalité récurrente. On dit que c’est le moment où elle est devenue une femme à part entière puisqu’elle est prête à donner vie. Tous les mois, elles sont sujettes à des remarques et commentaires qui laissent à désirer et qui n’ont aucun fondement scientifique.

 « Quand on a ses règles, il est interdit de toucher et même d’approcher un nouveau-né, il peut avoir des douleurs au ventre. » Réagit Rose-Backer N. Pierre, jeune fille de la vingtaine et étudiante à la Faculté des sciences humaines, après la publication d’un point de vue concernant le sujet sur un forum internet. L’étudiante toutefois, parait sceptique à l’idée de croire ses préjugés. Si plusieurs personnes confirment avoir entendu cette phrase à propos des règles, d’autres avouent l’expérimenter et le résultat dément complètement ces spéculations.

« Tout cela est faux. J’avais une cousine qui venait d’avoir un bébé, je m’occupais de l’enfant pendant que j’avais mes menstruations. J’ai passé toute une nuit à ses côtés. Je voulais vérifier si ce qu’on dit à ce sujet est vrai. L’enfant n’avait aucune douleur » argumente Marie Wilnise Alexis, institutrice de profession. Des exemples et histoires similaires sont abondants et tentent de pérenniser au jour le jour au sein de la société ces préjugés populaires.

La période menstruelle face au sacré :

Dans le livre sacré des chrétiens, il est formellement interdit à quiconque de toucher une femme ou des objets qu’une femme s’est servis en période menstruelle, car tu seras toi-même souillé. Le chapitre 15 du lévitique est clair à ce sujet : « La femme qui aura un flux, un flux de sang dans sa chair restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir… » Lévitique 15 : 19.

Cependant considérés comme anciens et démodés, ses prescrits ne font pas l’unanimité dans toutes les sectes religieuses : « Il y avait un dirigeant qui voulait faire cette proposition dans une église de province. Le pasteur de l’église l’a répondu tout en l’ironisant, en lui disant qu’il devrait lui-même se charger de soulever les robes des sœurs pour vérifier qu’elles n’ont pas leurs règles avant de gravir la chaire. » Raconte Ketsia Clergé, Psychologue de formation.

Malgré contesté dans certaines assemblées religieuses, il existe encore des groupuscules conservatistes qui ne réclament que l’application de ces principes sous prétexte de respecter la parole de Dieu et cet endroit sacré et symbolique, qu’est l’Église.

« Un collègue de travail m’a lancé en pleine figure cette phrase sur un ton hilarant : pour une femme qui a ses règles, tu es trop à l’aise. »

Johanne Elima

Des comportements qui réduisent les femmes à leur flux menstruel

 À un moment donné, les femmes font face à des remarques et commentaires plutôt osés en période de menstruation. Des situations gênantes qui laissent penser que les femmes sont prisonnières de leurs hormones et ne peuvent agir qu’au bon vouloir de cet écoulement périodique. « Il m’arrive d’être interrogé avec des questions tels que :…..pourquoi t’énerves-tu si facilement ? Tu as tes règles ? Cette maladie va passer, attend un peu. » Confie Hervia Dorsinville, étudiante en communication sociale qui se dit fatiguer de ces aberrations. Très souvent ces arguments sont invoqués, quand une femme s’exprime avec un peu de vigueur, quand elle fait preuve de mauvaise humeur ou quand elle exprime un désaccord.

Melissa, rencontrée dans son salon de coiffureà Thor 10 (Carrefour) témoigne son rejet. « D’habitude en période menstruelle, j’ai une forte envie sexuelle. Un jour, j’étais avec mon petit ami, ça ne coulait pas trop fort, car c’était le premier jour. On a commencé à faire l’amour. On a passé les préliminaires. Plus il m’embrassait, plus je sentais le désir d’aller jusqu’au coït. Brusquement il s’est arrêté et me dit non ! Tu as tes règles.»

S’abstenir de tout rapport sexuel pendant sa période menstruelle n’est qu’un simple choix qui peut révéler de l’hygiène ou du désir, mais ne devrait pas être influencé par les préjugés qui circulent. À noter que, jusqu’à date les études sur la question n’ont encore prouvé qu’il soit mauvais d’avoir des rapports sexuels pendant les règles. Toutefois, il est conseillé de se protéger pour éviter tout risque d’infections.

La situation n’est pas différente dans le milieu professionnel haïtien. Certaines femmes sont stigmatisées à cause de leurs règles. Plusieurs d’entre elles ont révélé qu’elles ont eu droit à des remarques très peu provocatrices, mais embarrassantes dans le cadre de leurs activités professionnelles. « Un collègue de travail m’a lancé en pleine figure cette phrase sur un ton hilarant : pour une femme qui a ses règles, tu es trop à l’aise. » Se souvient Johanne Élima, communicatrice sociale, graphiste et mère de deux enfants.

Aussi arrive-t-il qu’on interdise aux femmes d’occuper des postes à pouvoir dans certains secteurs simplement parce qu’elles sont nées femmes, ce qui implique que tous les mois elles ont une source entre les jambes. Voulant garder l’anonymat, une jeune femme pointe du droit le côté masculin de la cuisine haïtienne qui, selon elle, n’enrôle pas les femmes comme chef de cuisine. « Anpil gran restoran ak otèl an Ayiti pa pran fanm kòm chèf kizin poutèt règ yo. Yo di fanm nan manke dinamik, e li gen tandans vomi lè l gen règ. » Soupire-t-elle tristement, qui caresse l’idée de devenir une chef de cuisine dans le pays.

« Les femmes devraient connaitre leur cycle menstruel pour pouvoir bien supporter et comprendre les différents changements qui surviennent au cours de cette période. »

Widelie C.Olibrice

Il faut dire que le cycle menstruel varie d’une femme à une autre et chaque femme vit cette période de sa vie à sa propre manière. Selon la psychologue et journaliste Widelie C.Olibrice, chez certaines femmes, il peut y avoir des changements hormonaux au cours de la période menstruelle qui modifient leurs comportements. Ces dérèglements résultent de la baisse du taux d’œstrogène et l’augmentation de la progestérone chez la femme. Connus sous le nom de « Syndrome prémenstruel »(SPM), ces changements peuvent se manifester au niveau du corps ainsi que de l’esprit.

Les femmes qui souffrent du SPM peuvent présenter les caractéristiques suivantes :

Sur le plan physique, une femme atteinte du SPM peut ressentir des bouffées de chaleur, des étourdissements, de la fatigue généralisée, une hypersensibilisation, des maux de tête ou de la migraine, etc. Sur le plan psychologique, le SPM se manifeste à travers un état de nervosité, d’irritabilité, de dépression, de colère et d’anxiété.

Tout comme il y a des femmes qui ne présentent aucune de ces caractéristiques particulières au moment des règles, elles vivent comme d’habitude et vaquent à leurs occupations personnelles. « Les femmes devraient connaitre leur cycle menstruel pour pouvoir bien supporter et comprendre les différents changements qui surviennent au cours de cette période. » Conseille-t-elle pour finir.

Au-delà des tabous, plane l’exigence des serviettes hygiéniques

Les règles sont très couteuses. Aujourd’hui, une femme dépense en moyenne 75 gourdes par unité tous les mois dans les serviettes hygiéniques. Ce qui, en somme équivaut à 900 gourdes par an. En guise d’illustration à cette réalité, une femme réglée dès l’âge de 13 ans et atteinte sa ménopause à 50 ans pourrait dépenser approximativement une somme de 33 300 gourdes dans la menstruation, si l’on considère qu’elle n’a pas été enceinte. Avec l’inflation galopante, le montant pourrait être bien alarmant dans les années à venir.

Il est à constater que les règles doivent se faire discrètes en tout genre, ce n’est pas sans raison qu’on oblige aux femmes à les cacher. Ce n’est pas un problème majeur. Vu le manque d’intérêt porté a son égard, pourrait-on parler de mécanismes de contrôle mettant en œuvre par les autorités concernées, principalement le ministère de la Santé publique et de la Population pour prévenir l’importation fluide des serviettes hygiéniques dans le pays, qui constitue un risque non seulement pour les femmes, mais aussi pour l’environnement ? Souvent considéré comme bastion pour éjecter ou essayer des produits venus de l’étranger, Haïti est en effet une proie facile à atteindre.

À un moment où les parlementaires font des lois relatives à l’immunité parlementairependant et après leur mandat, il n’est toujours pas urgent de pencher sur le cas des femmes. À un moment où d’autres pays créaient des moyens plus sanitaires et environnementaux en termes de protection hygiénique pour les femmes, ici en Haïti, on continue de penser que les règles sont sales. Dès qu’une femme a ses règles elle doit prendre des distances avec tout ou presque.

                                                                                             Ledna ADRAS

Source image : Instagram Rupi Kaur

Des seins qui tombent ! Et alors!!!

C’est connu que les photos de Sumfest font le buzz, attirent des commentaires, suscitent l’intérêt d’un grand public. En effet, on y retrouve souvent les photos de corps de jeunes femmes, en bikini ou en tenues décontractées. C’est l’occasion pour beaucoup, sexes et genres confondus, d’admirer ces corps au soleil. Pourtant, la section commentaire sous les photos sur les réseaux sociaux, est, cette année, riche en insultes et préjugés sur le corps de ces femmes.

Cette année, ce festival de musique a été organisé, le 28 juillet dernier, à Wahoo Bay, sur la Côte-des-Arcadins. Et les invectives ont été dirigées vers les seins qui tombent. Ticket a publié cette fois-ci, la photo d’une jeune femme arborant des lunettes de soleil et un maillot de bain blanc qui ouvre sur un long décolleté qui montre des seins flasques. Il n’y a pas qu’elle sur la photo. Il y a aussi une autre jeune femme, même tranche d’âge, qui se tient derrière elle, dépose une main sur l’épaule de l’autre, porte un bikini vert avec des seins menus qui se tiennent bien droits. Des internautes se sont donnés à cœur de joie en se défoulant sur les seins de la première jeune femme. Autant dire qu’elle a été totalement réduite à cette partie de son anatomie.

Des commentaires salaces

Ici, on a rassemblé en un petit corpus, certains commentaires des utilisateurs, selon le nombre de mentions « j’aime » qu’ils ont reçus et leurs orientations que nous allons analyser plus bas. Le sexe de la personne qui commente, les commentaires qui sont adressés à Ticket et les commentaires qui n’ont aucun rapport direct avec le sujet présent, ne sont pas considérés ici. Et le corpus se limite aux commentaires laissés depuis la publication de la photo par Ticket sur Facebook, jusqu’à la parution de cette article dans Mus’Elles.

« Pouki kòd tete l long konsa mezanmi ? Se li ki vin reprezante manman bèf yo petèt » ; « Kòmsi la a, si l antre nan dlo ak kòd tete sa a, li pa p koule » ; « Mezanmi makomè a pa t wè si yo t ap fè foto l, pou l te kouri ranje po pat yo » ; « Tete sa a pi long pase sòm 119 » ; « Bon jèn demwazèl sa a, pou tete l gentan paka kenbe kò l » ; « Tete yo sanble kowosòl yo bat ak bouda gode » ; « Elle nourrit les enfants du Bengladesh » ; « Konbyen pitit ti lezanj sa gen, ki fè tete l kraze konsa » ; « Tete grèp » ; « Langue de bœuf » ; « Vizaj la bèl se vre, men sa k blayi a m poko fin konprann li » ; « Vagabon pa vle jenès la rete doubout ankò » ; « Gade yon tete chosèt » ; « Kòd batiman » ; « Manfouben ki nan kò l, gen bikini ak bouraj » ; « Bikini an jis pa stil li se tou » ; « Li ta mete yon adhesive bra ».

Examinons ces quatre déclarations : « Vagabon pa vle jenès la rete dibout ankò », « Bon jèn demwazèl sa a, pou tete l gentan paka kenbe kò l » ; « konbyen pitit ti lezanj sa gen, ki fè tete l kraze konsa » ; « Elle nourrit les enfants du Bengladesh ». Ici, les auteurs de ces commentaires diffamants pensent que c’est à cause d’une intervention extérieure que les seins de la jeune femme sont devenus flasques. La première assertion suppose que la cause s’origine dans l’acte des partenaires sexuels qu’elle aurait eus. Dans l’ombre, on voit bien qu’ils font, aussi, allusion aux pratiques sexuelles de la jeune femme. La deuxième assertion, fait la relation entre jeunesse et les seins qui s’étalent, et de-là, insinue que ce sont des seins de femmes âgées. La troisième et la quatrième assertion, imputent la responsabilité à la maternité et à l’allaitement. Et détail important, ces personnes croisent les informations, nombre d’enfants que la femme a eus, ou qu’elle allaite qui doit correspondre à la taille et la forme des seins.

Continuons notre analyse, avec ces deux autres remarques : « Vizaj la bèl se vre, men sa k blayi a m poko fin konprann li » ; « Mezanmi makomè a pa t wè si yo t ap fè foto l, pou l te kouri ranje po pat yo ». La première, déclare carrément ne pas « comprendre » les seins de la jeune femme. C’est une chose informe, laide, qui est incompréhensible et qu’il faut cacher. Et c’est ce que la deuxième assertion invite la jeune femme à faire, en lui demandant de les « arranger » convenablement pour se faire prendre en photo.

Prenons ce groupe d’allégations suivant : « Pouki kòd tete l long konsa mezanmi ? Se li ki vin reprezante manman bèf yo petèt » ; « Tete grèp » ; « Langue de bœuf » ; « Kòmsi la a, si l antre nan dlo ak kòd tete sa a, li pa p koule » ; « Tete sa a pi long pase sòm 119 » ; « Tete yo sanble kowosòl yo bat ak bouda gode » ; « Gade yon tete chosèt » ; « Kòd batiman ». Elles sont réunies, car leurs propriétaires avec des images les plus colorées que d’autres, condamnent une seule et unique chose : « la longueur » des seins de la jeune femme. Comme s’il y avait une « longueur » maximum que les seins doivent atteindre, qui est dictée par l’Etat, par le corps médical, par la religion ou n’importe qu’elle instance supérieure qui régît le corps social.

Quant aux dernières assertions : « Manfouben ki nan kò l, gen bikini ak bouraj » ; « Bikini an jis pa stil li, se tou » ; « li ta mete yon adhesive bra ». Elles font l’apologie des produits de l’industrie de la mode qui dictent les codes de beauté. Des soutiens de gorge conçus très souvent au détriment du confort des femmes, soi-disant pour dissimuler les imperfections des seins parce qu’ils ont des formes ou des tailles différentes de leurs normes établies. Des bikinis produits pour « ces catégories de seins », pour les rendre convenables, acceptables. Ces commentaires peuvent paraître moins injurieux que les autres, mais l’idée derrière reste la même, que les seins de cette jeune femme méritent un traitement particulier parce qu’ils ne plaisent pas à l’opinion publique.

À bas la diversité !

Nous avions scruté ces différents énoncés, dans l’acception Benveniste du discours, qui le comprend en tant que langage mis en action, un espace supérieur à la phrase qui fait référence à tout un réseau de signifiance (espace, sonorité, couleurs, gestualité et autres pratiques diverses). Des notions d’inter discours, de dialogisme, de polyphonie et de positionnement n’ont pas été prise en compte ici dans cette analyse, car il faudrait réaliser toute une étude.

En analysant les différents discours de type « commentaires » de ces utilisateurs, on se rend compte que les préjugés sont profonds, et les connaissances des gens sur cette question sont très limitées. Hommes et femmes haïtiens, ne savent pas que les seins grossissent, grandissent, se modifient autant que toutes les autres membres et parties du corps de la femme, avec l’âge. C’est absurde d’exiger qu’elle conserve la même forme, la même taille depuis ses 15 ans jusqu’à ses 20, 30, 40 ans, enfin toute sa vie. Nos corps, pas seulement celui des femmes, changent sous l’effet du temps, de la maladie, dont les seins qui en font partie, également.

Comme vous pouvez le constater dans le paragraphe ci-dessus, toute la beauté de la langue créole est utilisée ici pour déprécier, vilipender, rabaisser, et avilir le corps de cette femme. C’est le résultat d’une culture de l’uniformisation du corps des femmes, par les médias, le cinéma et la mode. Une logique qui enseigne que les seins n’existent que pour assouvir les fantasmes des hommes. Et quand la réalité ne correspond pas au rêve vendu, imposé, par les grosses industries et opinons préconçues, les injures pleuvent. Une poitrine se doit d’être ronde et droite. Les poitrines se doivent de n’être pas trop petites ou espacées, pas trop grosses, ni généreuses, non plus débordantes, ou amputées. C’est ce qu’on attend des poitrines des femmes. Le message est clair. À bas la diversité !

Pourtant, il y a des millions de tailles, de formes, de couleurs et d’autres spécifiés. Les seins n’ont jamais été une question insensible ou neutre pour leur détentrice. Elles ne leur ont jamais vraiment appartenu. À la puberté, c’est le signe qu’elle est en train de devenir femme, l’objet de tant de désirs contenus, des fruits qui vont bientôt mûrir. À l’âge adulte il peut s’apparenter à un objet sexuel, érotique, destiné à attirer les regards, les commentaires, les mains, les lèvres de l’autre. C’est aussi, un outil d’alimentation des nouveau-nés, si elle devient mère par choix ou par un malheureux hasard. Et à la fin, c’est très souvent le gagne-pain de son médecin, qui va la gaver de prédictions néfastes sur toutes les façons que ses seins peuvent la tuer.

Croyez-le ou non, mais les femmes oublient souvent leurs seins, se désintéressent de leur existence. Avec de nombreuses préoccupations en tête, il y a peu de place à les accorder. Pour cela, recevoir des commentaires à longueur de journée sur sa poitrine, agace. Être obligée de reconsidérer sa tenue à chaque fois pour ne pas attirer l’attention sur ses mamelons, c’est fatiguant. Être en pleine conversation, et se rendre compte qu’on est qu’une paire de mamelles sur patte, est totalement dérangeant. Sans oublier la nature des commentaires, les effets que cela peut avoir sur l’estime de soi. Et on parle en connaissance de cause.

À cette jeune femme, si vous avez l’occasion de lire ce texte, sache que ta poitrine n’a rien à envier à d’autres en dépit de la clameur publique ! Nous ne sommes pas les seules à le dire, tapez #SaggyBoobsMatter et vous verrez des photos de milliers de femmes aux seins qui tombent, qui n’hésitent pas à les afficher, car elles se considèrent belles comme elles sont. Cet hashtag initié par la bloggeuse Chidera Eggerue (TheSlumFlower), dont la photo illustre l’article, a fait le tour du monde. Elle a renoncé à la chirurgie esthétique, elle vit pleinement ses seins qui tombent et invite toutes les femmes, dans la même situation à faire de même.

Hervia Dorsinville

dhervia04@gmail.com

25 adolescentes formées par le SKL à Lascahobas pendant l’Été

Le Sant Kiltirèl Lawouze (SKL) a clôturé, dimanche 21 juillet 2019, la deuxième édition du Camp d’Été Lawouze à Lascahobas. 25 adolescentes bénéficiaires de cette activité parascolaire ont eu l’occasion d’apprendre le théâtre, la peinture, le macramé, quelques danses folkloriques haïtiennes, les jeux d’échec et les techniques du secourisme. Elles ont reçu aussi des cours de tambour et appris comment lire et résumer un texte à l’aide d’une formation intensive d’environ un mois.

Ces 25 adolescentes ont présenté au public, lors de la cérémonie de clôture, leurs œuvres picturales et artisanales, des créations théâtrales et des chorégraphies de danse qu’elles ont apprises et réalisées en atelier durant les vacances d’été. L’objectif du Camp d’Été Lawouze est non seulement de renforcer les capacités créatives et réflexives des participant-e-s mais aussi et surtout de les aider à développer la conscience citoyenne transformatrice tout en favorisant leur plein épanouissement, a expliqué Claudine Nozil, l’une des accompagnatrices et membre du SKL.   

« Nous avons constaté qu’en période vacances les élèves notamment les adolescentes sont détachées des activités intellectuelles et académiques. Elles sont livrées à elles-mêmes. Ainsi nous avons proposé aux parents l’idée d’organiser ce Camp d’Été. Ils ont bien accueilli le projet et nous ont confié leurs enfants depuis la première édition », a fait savoir Abydarlyne Jouth, responsable du SKL. Elle a ajouté que « Notre intérêt à travailler avec les enfants consiste à lutter contre la médiocrité, l’irresponsabilité et le manque d’engagement dont sont victimes la jeunesse haïtienne qui fait face à une crise de repères et de modèle. Si vraiment nous voulons transformer notre société, il faut orienter les enfants vers des valeurs positives leur permettant de devenir des citoyens et citoyennes responsables » , a-t-elle précisé.   

Cette année, Il n’y a que des filles qui participent au Camp d’Été Lawouze, même si ce n’était pas dans l’intention d’exclure les garçons. « J’avoue que c’est très intéressant de travailler avec les filles dans une société qui malheureusement lie encore les activités domestiques aux filles », s’est réjouie l’accompagnatrice, Claudine Nozil. Pendant l’Été, des filles ont découvert des métiers attribués aux garçons dans la société haïtienne où les valeurs machistes et patriarcales dominent encore. L’expérience des filles au cours de cette période est très révolutionnaire et elle est perçue comme une victoire sur cette société, a conclu madame Nozil avec un sentiment de satisfaction. Ce même sentiment a traversé les parents, le public et une partie de la population qui ont contemplé les prestations des adolescentes. 

Une délégation d’enfants venue du foyer Notre Dame de Lourdes de la Croix-des-Bouquets a offert une performance agrémentée de théâtre et de danse. Elle était venue pour échanger et partager ses expériences avec les bénéficiaires du Camp d’Été Lawouze. Ainsi, elle a présenté un spectacle de théâtre intitulé : Tout timoun gen menm dwa, mise en scène par Denise Charles. Ce spectacle revendique les droits de tous les enfants quelle que soit leur origine sociale.

Le SKL fait un travail intéressant à Lascahobas pour guider des enfants vers un meilleur avenir dans un pays où l’éducation est en chute libre. Les initiatives du SKL sont à encourager pour offrir aux enfants un meilleur accompagnement.

Léo D. Pizo Bien-Aimé

Avec “Bagèt”, c’est tout pour la danse…

Ginite  Popote, lauréate des lauréats de la 7e édition du « Ten outstanding young persons » (TOYP), organisée en 2018 par la JCI (Jeune chambre internationale), a mis sur pied « Bagèt sant dans Ayiti ». Cette jeune danseuse, comédienne et sociologue invite les jeunes, adultes et vieux, dans ce centre, à danser la vie dans toutes ses dimensions.

Bagèt sant dans Ayiti, est une initiative de Ginite Popote et de quelques amis dans l’objectif de faire la promotion de la danse, depuis octobre 2018. Elle s’est engagée avec passion dans la transmission de la culture haïtienne, en créant un espace pour entamer la connaissance avec la danse et découvrir le passage de celle-ci dans le temps. Cette jeune pousse de Cité Soleil, ambassadrice de bonne volonté de sa commune, s’est vouée à venir en aide aux plus jeunes. Popote est très active dans le milieu culturel haïtien, grâce à son implication à la tête de la commission culturelle JCI Delmas Excellence.

Des ateliers pour initier et sensibiliser avec la danse

La première activité de « Bagèt », fut un atelier baptisé « Les ABC de la danse », qui vise un « éveil » et une « initiation » à la danse. Ils ont offert les bases en danse latine, les danses traditionnelles haïtiennes, et les danses classiques pour les enfants. Ce que « Bagèt » a de particulier, c’est qu’il s’intéresse à tout ce qui entoure la danse traditionnelle haïtienne. Ainsi, les instruments de musique (tambour), les chants traditionnels, les symboles religieux (Vèvè), les costumes et bien d’autres éléments ont été pris en compte durant les séances de cet atelier, organisé du 8 au 13 juillet 2019, à la Bibliothèque municipale de Delmas, sous le thème : « Ann danse lavi nan tout dimansyon l ».

Pour cette première fois, ils ont eu 16 participants, même s’ ils ont une capacité d’accueil 5 fois plus que ce nombre. Néanmoins, ils ont été très satisfaits, car en l’espace d’une semaine, ils ont pu arriver à leur transmettre les connaissances de base voulues. Pour des débutants, ce fut une agréable surprise pour Popote, lorsqu’elle les a vus maitriser la chorégraphie, les rites et les styles de danse. Malheureusement, certains enfants n’ont pas pu réunir les frais de participations de 500 gourdes, ce qui a rendu le fonctionnement de l’atelier un peu difficile. N’empêche que, leur engouement pour apprendre a ravi la jeune femme.

Suite à « Les ABC de la danse », « Bagèt Sant dans Ayiti » propose « Corps morcelé », qui est tenu au Centre culturel Pyepoudre, du 15 juillet au 16 août 2019, du mardi au vendredi, de 9 heures a.m à 2 heures p.m. Pour ce deuxième atelier, ils sont à 20 participants qui apprennent ensemble les danses traditionnelles haïtiennes, les danses classiques et la danse latine.

Rendre la danse accessible à tous

Reconnaissant également la difficulté de nombreux que ces jeunes peuvent avoir pour s’offrir les services de « Bagèt », un système de parrainage a été mis sur pied par l’équipe. C’est dans l’objectif de supporter les jeunes qui sont intéressés à prendre part, mais dont les moyens font défaut. Déjà onze jeunes sont bénéficiaires grâce à cette intervention. Ils continuent à chercher des possibilités pour ces jeunes des milieux défavorisés, en allant vers des institutions, et des personnalités aimants de la danse qui souhaiteraient aider en ce sens.

« Ce n’est qu’une question de volonté ! Tout le monde peut danser ! »

Mais aussi, c’est une question de briser des tabous, rejeter des idées reçues sur la danse. Quel que soit le corps qu’on a, on peut danser si l’on veut. Quel que soit le poids qu’on a, la danse est aussi faite pour vous. « Ce n’est qu’une question de volonté ! Tout le monde peut danser ! » scande Popote. D’ailleurs « Corps morcelé » est réalisé pour inciter les gens à aimer leur corps, l’accepter sans aucun complexe au moyen de la danse.

Danser la vie dans toutes ses dimensions

Pareillement, Popote décide d’apprécier les multiples spécificités que la danse peut revêtir, pas uniquement en tant qu’art, mais aussi comme « une chose utile ». Enseigner, entamer des recherches à caractère scientifique sur la danse. Organiser des expositions sur des danseurs/danseuses haïtiens/haïtiennes ou étrangers/étrangères dont leur travail a laissé une marque. Par exemple, « Bagèt » travaille déjà sur une exposition sur l’œuvre colossale de Viviane Gauthier dans ce milieu en Haïti. Inviter ou envoyer des danseurs dans des stages internationaux. Cependant, tout début est très difficile lorsqu’on part de zéro, le staff n’a pas encore les fonds nécessaires et l’espace adéquat pour réaliser pleinement le projet. En attendant, Popote et son équipe offre au public des ateliers de danse.

« le contrôle de la reproduction concerne les deux sexes »

Les initiateurs de « Bagèt », conscient des chiffres et études sur cette problématique en Haïti, ont compris que c’était durant l’été que les jeunes filles tombaient le plus souvent enceintes. « La raison c’est peut-être par manque d’activité », avance Popote. Aussi parce que ces jeunes ne sont pas bien imbus de leur sexualité, et elles ne connaissaient pas vraiment leur corps. Pour cela, fille et garçon sont largement invités à ce deuxième atelier, car « le contrôle de la reproduction concerne les deux sexes », insiste Popote.

Des idées pleines la tête, elle voit grand et très loin. À part la thématique de la grossesse précoce, cette jeune femme pleine de fougue, s’intéresse aussi aux enfants des rues. De ses yeux alertes et avertis, en observant ces enfants, elle s’est rendu compte combien nombreux d’entre eux ont des compétences naturelles pour la danse. Elle s’imagine déjà à quel point ce serait extraordinaire d’organiser un spectacle de danse avec eux, et certains auraient pu utiliser la danse comme un tremplin pour sortir de la rue. Et en tant que jeune haïtienne, cela ne lui a pas échappé que les danses traditionnelles haïtiennes sont sources de richesses. C’est pourquoi elle s’investit en travaillant à leur promotion.

Hervia Dorsinville
dhervia04@gmail.com

Formation de quarante jeunes artistes à Bel-air

À  l’initiative du mouvement artistique et social Nou Pran Lari a (NPL), une quarantaine de jeunes artistes issue du plus ancien quartier de la ville de Port-au-Prince ont reçu une formation portant sur la rédaction de la notice biographique le jeudi 18 juillet 2019. Animée au Centre Culturel Bel-Art par la Directrice Générale du Bureau Haïtien du Droit d’Auteur (BHDA) Emmelie Prophète Milcé, cette formation permettra à ces jeunes artistes de développer des habiletés en rédaction. Les bénéficiaires de cette formation sont des peintres, des graffeurs, des plasticiens, des designers, des danseurs et des écrivains.    

Selon Allenby Augustin, chef de fil de Nou Pran Lari, la plupart des créateurs et créatrices avec qui il collabore dans le cadre de ce mouvement ont une lacune en matière de rédaction. Il serait judicieux de les aider à renforcer leurs capacités à ce niveau, a précisé l’opérateur culturel.

L’écrivaine Emmelie Prophète-Milcé a dirigé la formation en deux parties essentielles. Après avoir enseigné les méthodes pour rédiger une notice biographique, elle a fourni des informations relatives à la reconnaissance légale d’un.e artiste. Selon elle, « tout artiste doit avoir un discours sur son œuvre et le premier devoir de celui-ci est de savoir son droit ». Madame Milcé croit que seul l’artiste est mieux placé pour présenter sa biographie de manière claire et précise. 

« Si Michel-Ange, Jean Michel Basquiat, Léonard de Vinci, Picasso, Banksy, Dieudonné Sédor, Jean-Claude Garoute (Tiga), Philippe Dodard, Préfète Duffaut et Jean Sébastien ont produit des chefs-d’œuvre pour faire rêver, épater, sublimer, transcender et transformer le monde, c’est parce qu’ils ont beaucoup travaillé. Vous les jeunes artistes, vous êtes appelés à travailler pour atteindre la possibilité suprême quel que soit votre choix esthétique », a martelé l’animatrice.    

La formatrice encourage les jeunes artistes à avoir un agent pour assurer la promotion de leurs œuvres. Elle les invite à prendre leur travail très au sérieux, car l’artiste, ce n’est pas une posture, c’est l’œuvre, argumente l’auteure du Testament des Solitudes. « Tout artiste est appelé à gérer sa carrière avec crédibilité et sincérité, insiste la Directrice Générale du BHDA qui conseille les participant-e-s à former des associations et des syndicats pour défendre leurs œuvres du point de vue légal. Cela fait partie du droit de la sureté, car « se mèt kò ki veye kò », a évoqué Madame Milcé qui revendique l’originalité dans l’œuvre de tout créateur.   

Nou Pran Lari a travaille dans le but de démocratiser les biens et services culturels en Haïti. Il accompagne des jeunes artistes des quartiers marginalisés afin de les aider à acquérir une notoriété. Ce mouvement est à encourager surtout dans un pays où le métier d’artiste peine encore à être accepté, notamment par l’État haïtien.      

Léo D. Pizo Bien-Aimé

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