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Le tabou des règles : Un calvaire pour les femmes haïtiennes

«Ti wouj, maladi fanm, fòme,… », Nombreuses sont les expressions utilisées par la société haïtienne pour nommer la menstruation. Les règles sont souvent synonyme de saleté, de laideur, d’impureté et tout ce qui semble être répugnant. Les stigmates qui y sont liés ne prouvent pas le contraire. En Haïti, beaucoup de femmes vivent leurs périodes de menstruation comme un enfer. Elles sont dégoutées, délaissées et parfois peu tolérées.

De tous les sujets relatifs à la vie dans la société haïtienne, la menstruation semble être l’un des plus méprisés. On en dit beaucoup, mais surtout pas de bien. Pourtant, plus d’une moitié de la population y est concernée sur le plan physique et psychologique.

La menstruation, phénomène naturel et normal chez la femme est un sujet difficile à aborder dans la société. Plus d’une femme se trouve embarrassée non seulement par les règles, mais aussi les comportements externes qui s’y attachent. Le pourquoi ? De préjugés et superstitions concernant le flux menstruel, il n’en manque pas. Tout cela met les femmes dans un enfermement social un peu douloureux et parfois peut avoir des conséquences négatives sur leur plein épanouissement.

 « Il m’arrive d’être interrogé avec des questions tels que :…..pourquoi t’énerves-tu si facilement ? Tu as tes règles ? Cette maladie va passer, attend un peu. »

Hervia Dorsinville

Dès qu’une fille atteint l’âge de la puberté, elle commence à vivre une réalité récurrente. On dit que c’est le moment où elle est devenue une femme à part entière puisqu’elle est prête à donner vie. Tous les mois, elles sont sujettes à des remarques et commentaires qui laissent à désirer et qui n’ont aucun fondement scientifique.

 « Quand on a ses règles, il est interdit de toucher et même d’approcher un nouveau-né, il peut avoir des douleurs au ventre. » Réagit Rose-Backer N. Pierre, jeune fille de la vingtaine et étudiante à la Faculté des sciences humaines, après la publication d’un point de vue concernant le sujet sur un forum internet. L’étudiante toutefois, parait sceptique à l’idée de croire ses préjugés. Si plusieurs personnes confirment avoir entendu cette phrase à propos des règles, d’autres avouent l’expérimenter et le résultat dément complètement ces spéculations.

« Tout cela est faux. J’avais une cousine qui venait d’avoir un bébé, je m’occupais de l’enfant pendant que j’avais mes menstruations. J’ai passé toute une nuit à ses côtés. Je voulais vérifier si ce qu’on dit à ce sujet est vrai. L’enfant n’avait aucune douleur » argumente Marie Wilnise Alexis, institutrice de profession. Des exemples et histoires similaires sont abondants et tentent de pérenniser au jour le jour au sein de la société ces préjugés populaires.

La période menstruelle face au sacré :

Dans le livre sacré des chrétiens, il est formellement interdit à quiconque de toucher une femme ou des objets qu’une femme s’est servis en période menstruelle, car tu seras toi-même souillé. Le chapitre 15 du lévitique est clair à ce sujet : « La femme qui aura un flux, un flux de sang dans sa chair restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir… » Lévitique 15 : 19.

Cependant considérés comme anciens et démodés, ses prescrits ne font pas l’unanimité dans toutes les sectes religieuses : « Il y avait un dirigeant qui voulait faire cette proposition dans une église de province. Le pasteur de l’église l’a répondu tout en l’ironisant, en lui disant qu’il devrait lui-même se charger de soulever les robes des sœurs pour vérifier qu’elles n’ont pas leurs règles avant de gravir la chaire. » Raconte Ketsia Clergé, Psychologue de formation.

Malgré contesté dans certaines assemblées religieuses, il existe encore des groupuscules conservatistes qui ne réclament que l’application de ces principes sous prétexte de respecter la parole de Dieu et cet endroit sacré et symbolique, qu’est l’Église.

« Un collègue de travail m’a lancé en pleine figure cette phrase sur un ton hilarant : pour une femme qui a ses règles, tu es trop à l’aise. »

Johanne Elima

Des comportements qui réduisent les femmes à leur flux menstruel

 À un moment donné, les femmes font face à des remarques et commentaires plutôt osés en période de menstruation. Des situations gênantes qui laissent penser que les femmes sont prisonnières de leurs hormones et ne peuvent agir qu’au bon vouloir de cet écoulement périodique. « Il m’arrive d’être interrogé avec des questions tels que :…..pourquoi t’énerves-tu si facilement ? Tu as tes règles ? Cette maladie va passer, attend un peu. » Confie Hervia Dorsinville, étudiante en communication sociale qui se dit fatiguer de ces aberrations. Très souvent ces arguments sont invoqués, quand une femme s’exprime avec un peu de vigueur, quand elle fait preuve de mauvaise humeur ou quand elle exprime un désaccord.

Melissa, rencontrée dans son salon de coiffureà Thor 10 (Carrefour) témoigne son rejet. « D’habitude en période menstruelle, j’ai une forte envie sexuelle. Un jour, j’étais avec mon petit ami, ça ne coulait pas trop fort, car c’était le premier jour. On a commencé à faire l’amour. On a passé les préliminaires. Plus il m’embrassait, plus je sentais le désir d’aller jusqu’au coït. Brusquement il s’est arrêté et me dit non ! Tu as tes règles.»

S’abstenir de tout rapport sexuel pendant sa période menstruelle n’est qu’un simple choix qui peut révéler de l’hygiène ou du désir, mais ne devrait pas être influencé par les préjugés qui circulent. À noter que, jusqu’à date les études sur la question n’ont encore prouvé qu’il soit mauvais d’avoir des rapports sexuels pendant les règles. Toutefois, il est conseillé de se protéger pour éviter tout risque d’infections.

La situation n’est pas différente dans le milieu professionnel haïtien. Certaines femmes sont stigmatisées à cause de leurs règles. Plusieurs d’entre elles ont révélé qu’elles ont eu droit à des remarques très peu provocatrices, mais embarrassantes dans le cadre de leurs activités professionnelles. « Un collègue de travail m’a lancé en pleine figure cette phrase sur un ton hilarant : pour une femme qui a ses règles, tu es trop à l’aise. » Se souvient Johanne Élima, communicatrice sociale, graphiste et mère de deux enfants.

Aussi arrive-t-il qu’on interdise aux femmes d’occuper des postes à pouvoir dans certains secteurs simplement parce qu’elles sont nées femmes, ce qui implique que tous les mois elles ont une source entre les jambes. Voulant garder l’anonymat, une jeune femme pointe du droit le côté masculin de la cuisine haïtienne qui, selon elle, n’enrôle pas les femmes comme chef de cuisine. « Anpil gran restoran ak otèl an Ayiti pa pran fanm kòm chèf kizin poutèt règ yo. Yo di fanm nan manke dinamik, e li gen tandans vomi lè l gen règ. » Soupire-t-elle tristement, qui caresse l’idée de devenir une chef de cuisine dans le pays.

« Les femmes devraient connaitre leur cycle menstruel pour pouvoir bien supporter et comprendre les différents changements qui surviennent au cours de cette période. »

Widelie C.Olibrice

Il faut dire que le cycle menstruel varie d’une femme à une autre et chaque femme vit cette période de sa vie à sa propre manière. Selon la psychologue et journaliste Widelie C.Olibrice, chez certaines femmes, il peut y avoir des changements hormonaux au cours de la période menstruelle qui modifient leurs comportements. Ces dérèglements résultent de la baisse du taux d’œstrogène et l’augmentation de la progestérone chez la femme. Connus sous le nom de « Syndrome prémenstruel »(SPM), ces changements peuvent se manifester au niveau du corps ainsi que de l’esprit.

Les femmes qui souffrent du SPM peuvent présenter les caractéristiques suivantes :

Sur le plan physique, une femme atteinte du SPM peut ressentir des bouffées de chaleur, des étourdissements, de la fatigue généralisée, une hypersensibilisation, des maux de tête ou de la migraine, etc. Sur le plan psychologique, le SPM se manifeste à travers un état de nervosité, d’irritabilité, de dépression, de colère et d’anxiété.

Tout comme il y a des femmes qui ne présentent aucune de ces caractéristiques particulières au moment des règles, elles vivent comme d’habitude et vaquent à leurs occupations personnelles. « Les femmes devraient connaitre leur cycle menstruel pour pouvoir bien supporter et comprendre les différents changements qui surviennent au cours de cette période. » Conseille-t-elle pour finir.

Au-delà des tabous, plane l’exigence des serviettes hygiéniques

Les règles sont très couteuses. Aujourd’hui, une femme dépense en moyenne 75 gourdes par unité tous les mois dans les serviettes hygiéniques. Ce qui, en somme équivaut à 900 gourdes par an. En guise d’illustration à cette réalité, une femme réglée dès l’âge de 13 ans et atteinte sa ménopause à 50 ans pourrait dépenser approximativement une somme de 33 300 gourdes dans la menstruation, si l’on considère qu’elle n’a pas été enceinte. Avec l’inflation galopante, le montant pourrait être bien alarmant dans les années à venir.

Il est à constater que les règles doivent se faire discrètes en tout genre, ce n’est pas sans raison qu’on oblige aux femmes à les cacher. Ce n’est pas un problème majeur. Vu le manque d’intérêt porté a son égard, pourrait-on parler de mécanismes de contrôle mettant en œuvre par les autorités concernées, principalement le ministère de la Santé publique et de la Population pour prévenir l’importation fluide des serviettes hygiéniques dans le pays, qui constitue un risque non seulement pour les femmes, mais aussi pour l’environnement ? Souvent considéré comme bastion pour éjecter ou essayer des produits venus de l’étranger, Haïti est en effet une proie facile à atteindre.

À un moment où les parlementaires font des lois relatives à l’immunité parlementairependant et après leur mandat, il n’est toujours pas urgent de pencher sur le cas des femmes. À un moment où d’autres pays créaient des moyens plus sanitaires et environnementaux en termes de protection hygiénique pour les femmes, ici en Haïti, on continue de penser que les règles sont sales. Dès qu’une femme a ses règles elle doit prendre des distances avec tout ou presque.

                                                                                             Ledna ADRAS

Source image : Instagram Rupi Kaur

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One Comment

  1. Le texte est bien structuré.Long et sensé,je me retrouve dans la lecture.
    Félicitations.
    Vous avez le culot de sortir de cette caverne qui renferme ces sujets qu’on prétend être tabous.Cette discrimination commençait depuis le monde est monde le pire la bible l’a élaboré.Une femme ne devrait l’as se sentir gênée lire de ses menstruation au contraire elle devait s’en réjouir.

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