JE RACONTE

Mille folies | Partie I

Il y avait ce nouveau magasin qui venait d’ouvrir dans mon quartier à Lalue. Ce n’était pas un fait si intéressant en soi : des magasins, ils nous en ouvraient treize à la douzaine les douze mois de l’année. Non, ce qui m’épatait, c’était plutôt la façon hors-norme dont le propriétaire avait jugé bon de procéder à son inauguration.

D’abord, il ne fit ni pamphlet, ni publicité radiophonique. Une première dans ma zone de la planète : d’habitude, ça marche dans tout le quartier pour parler (brailler, oui !) avec des mégaphones d’un blanc relatif de ce nouveau concept de ceci et de cela, tout ça pour des prix im-bat-ta-bles, comme par pure générosité envers la société, par amour pour le client. On les croirait vantant des œuvres caritatives ou des entreprises à but non lucratif… enfin, bref !

En règle générale, je suis la première à accourir sur les lieux lors de ces nouvelles percées. Mais, allez savoir pourquoi, cette fois-ci l’envie n’était pas au rendez-vous. Sans doute avais-je été piquée par la mouche de la désillusion ? En effet, il fallait juste que je m’attache à un nouveau magasin, à un nouveau restaurant ou même à une nouvelle banque… pour qu’ils plient bagage, ferment boutique : et Adios amigos ! Je ne saurais dire si c’est mon mauvais aura qui leur porte la poisse ou si je suis tout bonnement hantée !

Toujours est-il que je n’avais pas encore mis le pied dans ce nouvel entrepôt après près de deux semaines d’ouverture. Et en y repensant bien, je dirais même que je n’aurais jamais dû m’y rendre. Comprenez-moi bien : je ne suis pas tatillonne. Mais quand il s’agit de mes dépenses, j’aime bien me sentir choyée, désirée. Or là, avec la tête que faisait leur façade… bof ! Déjà la couleur, mais alors, la couleur ! Un entrepôt bleu ! A-t-on jamais vu ça sous le ciel de Lalue ? Bleu comme un morceau de ciel qui se serait perdu là, sur le trottoir : ça détonnait carrément ! Mais ce n’était pas tout, le pire restait à venir car à vrai dire, je me serais bien volontiers passé de cette forme de boite avec ces deux, trois ouvertures faisant office de portes et fenêtres, égarées sur la face du bâtiment comme des yeux inconscients dans une tête inconnue. Vous voyez le tableau ? Et encore, c’est peu dire ! Si je me mettais à parler de son aspect, coté infrastructures… enfin ! Pour en revenir à moi-même, il n’y avait donc rien pour m’attirer dans un endroit pareil.

Rien. Sauf l’urgence d’une sauce piquante.

Quand je disais tout à l’heure que je ne suis pas tatillonne, j’avoue avoir omis un léger détail assez important : pas tatillonne mais maniaque. Affreusement maniaque. J’ai mes habitudes. Et j’y tiens !

Un exemple ? Je ne ressors pas après être rentrée chez moi, le soir. Sous a-u-c-u-n prétexte. Vraiment aucun. Voilà pourquoi je fais régulièrement le pont dans l’un des restaurants en face de chez moi, histoire de ne pas mettre le pied à la maison pour le ramener dehors. Je sais, c’est assez fou. Surtout que de ma table coutumière au resto, je vois la barrière de notre immeuble à moins de sept mètres en amont. Mais voilà, c’est une question de principe, quoi !

Un autre exemple, et ceci nous ramène justement au sujet de notre histoire : je ne mange pas mes spaghettis sans sauce piquante. Jamais. Du moins, pas depuis mes six ans, il y a de cela très exactement douze ans, huit mois et des poussières, maintenant. Or, des plats de spaghettis, j’en ingurgite au moins deux par semaine (j’ai un très bon métabolisme, merci!), au grand dam de Diane, ma sœur ainée avec laquelle je partage un trois-pièces dérisoire au second niveau d’une ancienne maison vétuste et légèrement délabrée depuis le départ de nos parents pour Chili, il y a deux ans. Ma bouteille personnelle de sauce épicée ne survit généralement pas à la troisième semaine du mois. Je vous laisse faire le calcul.

Voilà donc comment je me retrouve devant ce grand immeuble bleu délavé en ce vendredi de Pâques. Vous l’aurez compris, avec pas grand-chose d’autre d’ouvert en ce jour férié, je ne pouvais plus ignorer le géant dans mon coin, c’était soit l’affronter, soit manger mon plat fade_ (ah ça, non, il n’en était pas question !) Le choix était vite fait.

J’entamai donc une manœuvre de pénétration en crabe dans l’édifice, toute procrastination me paraissant vaine. Il était un peu plus de huit heures du matin et mon estomac en diète depuis la veille commençait à sérieusement me rappeler qui faisait la loi de ce côté-là de la galaxie. Mes yeux rivés sur mon téléphone portable dans une farouche tentative de rébellion visant à éviter tout contact amical superflu avec l’édifice, je passai l’entrée principale, l’air aussi détaché que possible, repoussant le moment fatidique où j’allais devoir lever les yeux pour évaluer les lieux.

Pourtant, sitôt la porte coulissante passée, il n’y avait plus moyen d’y échapper, la réalité s’imposant d’elle-même. Et là, j’eus la surprise de ma toute jeune matinée : l’intérieur reflétait parfaitement le magasin de mes rêves ! Il y eut comme un courant entre nous, une sorte d’entente tacite déjà établie par-delà les vécus et les ressentis. Comme un coup de foudre incongru, un poil dans ma soupe : je m’y plaisais ! Voire même, je m’y sentais carrément bien !

Que voulait dire ceci ? Il devait y avoir une erreur quelque part, je n’étais pas venue en amie, peu s’en fallait ! J’étais juste passé (espionner, disons-le !) acheter une petite bouteille anodine. Mais dès le premier abord, l’odeur des produits frais, du désinfectant bon marché et la musique diffusée par les haut-parleurs… tout ça me prit à la gorge et me ramena une dizaine d’années auparavant vers une sensation de bien-être quasi oubliée de préparation hâtive pour l’école primaire : l’odeur de la figue banane et du quartier d’œuf dans ma boite à lunch à motifs fleuris, du jus d’orange fraichement pressé dans un petit bocal en plastique mélangé à l’odeur de vêtements récemment sortis du « Dry ». C’est fou ce que certaines odeurs ont le pouvoir de nous téléporter illico, de nous faire faire un saut dans le passé, un triple salto arrière dans l’espace-temps de nos souvenirs… La nostalgie me saisit à la gorge, me serrant trois nœuds coulants d’un coup et à ce moment même, je sus que la magie de l’entrepôt avait opéré et que je l’adopterais. Sans l’ombre d’un doute.

J’avais à peine esquissé quelques pas à l’intérieur pour vagabonder à travers les rayons que je me sentis observer. Comment décrire cette sensation ? Vous savez, quand vous avez l’étrange démangeaison due à une paire d’yeux collés sur votre peau sans pouvoir vous résoudre à oser chercher à qui ils appartiennent ? C’était exactement ça ! Sauf que moi, j’osai !

à suivre…

Menjie Richard Michel

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5 Comments

  1. Ouawww, j’ai hâte de savoir ce qui se passe au retour de l’auteur.
    Vraiment intéressant et ça laisse à réfléchir; nos premiers ressentiments à la vue d’une situation, d’un endroit ou autres.

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