JE RACONTE

Mille folies | Partie II

Je me tournai lentement sur moi-même et relevai la tête dans l’espoir de confondre le curieux. Et je me rendis compte que j’avais tort : à l’exception de deux ou trois personnes tapant furieusement dans leurs portables, c’est tout l’entourage qui avait les yeux rivés sur moi avec, pour certains, un air indéfinissable, comme une curiosité mêlée de quelque chose de franchement intrigant.

Je me demandai si j’avais laissé mes bigoudis dans mes cheveux ou si mon chemisier boutonné à la vitesse grand V avait été mis à l’envers, vu la course que j’avais piquée pour sortir de la cuisine et arriver ici (je vous l’ai dit : il y avait urgence !).

Mais un coup d’œil rapide jeté à la vitrine du rayon cadeau où je me trouvais me rassura sur le protocolaire de ma tenue. Peut-être était-ce l’heure qui les faisait tiquer, alors ?

Il était à peine huit heures et cinq minutes et à bien observer, il me semblait ne voir que des maillots bleus identiques sur les personnes disséminées dans les différents rayons. Le personnel de l’entreprise au complet, aucun autre client que moi pour l’instant.

Ou encore, il m’avaient vu dévisager l’immeuble tant de fois et avaient imaginé mes commentaires, ce qui n’était pas difficile, vu mon visage expressif et le nombre de temps que j’ai mis à les fuir. Oh, mais, et s’ils avaient juste…

Ils durent sentir bouillir mes neurones car comme d’un tacite commun accord, ils détournèrent la tête, qui pour retourner à sa conta, qui pour aller épousseter un brin de poussière ailleurs. Je détournai la tête à mon tour et n’y pensai plus jusqu’au moment d’arriver à la caisse pour payer, ma trouvaille en main (Youpi! Ils l’avaient en moins cher que les autres supermarchés du coin et ils vendaient en détail aussi!).

Là, je sortis ma bourse sous l’œil amusé d’une caissière souriante (personnel professionnel et accueillant! Ils avaient définitivement tout pour me plaire, ici !) Cependant, au moment où je sortis ma monnaie pour payer ma sauce, la caissière sembla se réveiller et me lança, étonnée :

– Que ça ?

Je manquai m’étouffer tant j’étais prise de court. Ah non, ils n’allaient pas commencer par me gâcher ma joie et mon envie de retourner avec des exigences d’achat dès le premier jour, quand même !

Soulevant les épaules, je balbutiai un « ben, ouais » peu convaincant, mais comme elle hochait la tête tristement, la mine déconfite, je me hasardai à en demander la raison :

– Quoi, il y a un spécial dont tu voulais me faire profiter ou… ?

Je sais, tutoyer les gens au premier abord est mal poli, mais c’est ce qui me vient le plus naturellement, alors…

Derechef, elle me retourna son regard étonné qui fit le trajet aller-retour entre moi et son écran plat. Qu’elle tourna vers moi.

Mes yeux scrutèrent l’appareil. Puis son visage. Mon cerveau cherchant vainement à capter la réponse. Rien. Pas la plus petite étincelle. Elle roula les yeux, pointa un nombre en haut à gauche et là, en une fraction de seconde, le puzzle se recolla : millième !

J’étais le millième client ! J’avais vaguement entendu parler de ce gag par le moyen du commérage (c’est fou ce que le cerveau peut capter d’informations sans qu’on s’en aperçoive !) : pour leur millième client, ils allaient faire rouler une tombola et l’heureux gagnant repartirait chez lui avec un prix !

Et j’étais le millième client !

Waw ! Waw ! Je n’en revenais tout simplement pas ! J’avais enfin bien choisi où investir mes affections, pour une fois ! Ma journée commençait vraiment bien !

Je souris tout béat, imaginant déjà ce que pourrait être ce prix. Un véhicule de modèle récent serait parfait mais ne nous leurrons pas, ce serait trop prétentieux pour un si modeste début. Un ordinateur portable ne serait déjà pas si mal. Ou alors une fiche d’achat gratuit à vie dans l’entrepôt… oh non ! Pourvu que ce ne soit pas un coupon !

– … sinon ce ne sera pas effectif.

La caissière souriante me parlait ! Et je n’avais rien entendu !

– Hein ?

Nouveau roulement des yeux.

En d’autres temps, ce simple geste m’aurait agacée mais pas ce matin. Là tout de suite, ils me faisaient penser aux mouvements des billes de la tombola !

– Je t’ai dit que si tu n’achètes pas pour au moins mille gourdes, ce ne sera pas effectif…

Ah, ben ouais alors ! Un Hyppolite ou rien ! Il fallait s’y attendre ! A-t-on jamais rien pour rien ?

– Mais… !

Et moi qui n’étais venue qu’avec mon honorable Pétion en poche ! Je réfléchis à toute allure en lançant un coup d’œil derrière mon épaule, histoire de m’assurer de ma manœuvre. Des clients commençaient à affluer, il devait y en avoir déjà une bonne vingtaine à l’intérieur. Concurrence. Menace. Danger ! Me retournant vers ma caissière, je baissai la voix pour lui dire sur le ton de la confidence :

– Garde moi cette caisse fermée, je reviens dans cinq petites minutes !

Je ne lui laissai pas le temps d’en placer une. Avec une vingtaine de clients sans doute pressés à l’intérieur et qui sait combien en route, je ne serais pas de retour pour gagner mon lot si je restais à papoter.

Il y avait à peine une dizaine de minutes depuis que le magasin avait rouvert ses portes, et selon mon constat optimiste, il n’y avait pas encore grande affluence et ma caisse était bloquée, du moins j’espérais !

Je me dis aussi qu’en ce début de journée, les comptes devaient être vérifiés avant de réellement entamer la journée, ce qui me laissait quelques minutes supplémentaires. Et de toute façon, le temps que la caissière pense à appeler le gérant pour annuler mon processus d’achat, je serais déjà de retour. En gros, j’étais sure de garder ma place !

Vite, vite, la barrière passée. Vite, les clefs dans la serrure de l’appartement. Je m’engouffrai à l’intérieur, me ruai vers ma chambre, farfouillai dans la poche de la robe que j’avais porté hier, en tirai quelques billets. Trois cent cinquante-sept gourdes.

Non, ça n’allait pas le faire. Je me ruai jusqu’à ma commode, sautant sur mon lit en deux bonds, vérifiai combien de billets empoussiérés trainaient dessus : trois billets de vingt-cinq gourdes et un lot de monnaie argenté de cinquante centimes héritées d’un caissier à l’humour plate dont aucun chauffeur de transport en commun ne voulait. Mince alors ! Trois minutes de passées ! Où avais-je bien pu cacher ma monnaie d’avant-hier soir… ?

Au moment où je désespérais de trouver de quoi compléter mon maigre pactole, j’entendis trois petits coups frappés discrètement à ma porte. Noooon. Pas maintenant, la visite ! Si. Et un rapide coup d’œil à ma montre me confirma ma crainte : 8h 24!

Sam le fier capois, mon nouveau camarade de cours en tronc commun et _ sans doute le gars le plus ponctuel qu’il me soit donné de fréquenter _ était assurément derrière la porte à m’attendre pour aller en cours.

Un cours qui ne débutait que dans une quarantaine de minutes et qui se donnait à l’annexe de notre université située à moins de dix minutes de chez moi en tap-tap. J’allai lui ouvrir, l’air dépité.

à suivre…

Menjie Richard Michel

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