Dans l’histoire de l’humanité peu de choses auront été autant contrôlées, surveillées, bridées et réorientées comme le fut la sexualité de cet être qu’on appelle la femme. Pour cela il n’y qu’à prendre l’exemple des incessantes discussions sur la pornographie, la prostitution, l’avortement ou encore les récents débats sur la majorité sexuelle.
Le corps de la femme n’est pas sa propriété. Il s’agit d’un prêt à la société, maitrisé par tous les moyens, soumis aux pratiques sociales recouvertes d’une bonne couverture de moralité. La moralité a bon dos.
Il serait facile de tomber dans l’amalgame: homme méchant, femme gentille. Mais ce serait non seulement me mentir à moi-même, mais ce serait aussi trahir cette cause à laquelle -comme beaucoup d’autres et spécialement des femmes- je me voue. Oui des femmes, à qui la société comme elle est aujourd’hui profite, participent à marginaliser le corps des femmes. Ne sont-elles pas souvent les premières à condamner les travailleuses du sexe et à inventer des lois, -toutes plus inventives les unes que les autres, il faut le dire,- pour les punir, de prendre de l’argent contre un acte ni plus, ni moins moral qu’un autre?

Encore une fois la moralité a bon dos. Cependant, tout en évitant cet amalgame, il faut rappeler que la société haïtienne, comme beaucoup d’autres sociétés, est construite sur un principe de domination patriarcale. Cette affirmation pouvant être vérifiée à partir de l’exemple le plus banal jusqu’à sa matérialisation la plus brutale ou la plus insidieuse. C’est donc sans étonnement que cette même société trouve comme elle l’a toujours fait, des excuses aux probables agresseurs et harceleurs, tandis qu’elle exige aux victimes de prouver l’acte. Après tout, la domination masculine ne se réduit pas à une somme de discriminations. C’est un système cohérent qui façonne tous les domaines de la vie collective et individuelle.
Il est vrai que la charge morale et psychologique de ce qu’on appelle communément harcèlement rend difficile un jugement social ou juridique qui soit dans la justesse. Une main sur une cuisse n’est en soi pas un crime. À moins qu’il existe une loi quelque part interdisant de poser la main sur la cuisse d’autrui. Le geste nous informe simplement que le propriétaire de la dite main est un ignoble mal-élevé. Cependant, c’est le contexte et l’intention du geste qui en fait un acte de harcèlement. En effet, il ne pose pas le propriétaire de la cuisse comme sujet, avec une sexualité propre et une réaction propre à l’acte posé. De plus, l’absence de consentement illustre le principe de sexage théorisé par la sociologue Colette Guillaumin (1992) tout en ne laissant pas à l’autre la jouissance d’un droit fondamental qui est le droit au refus.

Afin de bien cerner la question du harcèlement, il est important de le definir. Le harcèlement peut être vu comme une forme de discrimination, il peut s’agir d’une sorte de violence répétée qui peut être verbale, physique ou psychologique de nature sexuelle et non voulu. Il peut vous embarrasser, offenser, intimider ou vous faire sentir en danger.

Prenons maintenant le texte paru sur l’agence en ligne Ayibopost en date du 4 août 2020 https://ayibopost.com/tag/dangelo-neard/ . C’est sans étonnement que j’ai reçu les arguments abracadabrentesques expliquant pourquoi les récidives posées par le principal acteur de l’article n’étaient pas du harcèlement. Certes, la plupart de ces discussions se font sur les réseaux sociaux et dans des espaces privés, mais l’histoire ne nous a t-elle pas prouvé que le privé était aussi un espace politique?

Passons rapidement sur les remarques les plus sordides:
Pourquoi est-elle restée amie avec lui: Parce qu’il arrivait même à Hitler d’être agréable et d’aller prendre le thé avec des amis.
Pourquoi attendre aussi longtemps: Pourquoi pas?
Pourquoi ne pas avoir porté plainte: Cet argument est l’un des rares que je serais tenté de prendre au sérieux car beaucoup ne comprennent pas les enjeux pour une femme dans une situation pareille. La police agissant et réagissant à l’image de la société qui l’a produite, renvoie souvent la victime à la violence du déni, qui consiste à lui taper gentiment sur la tête et lui dire qu’il ne s’agissait là que de l’intérêt, un peu lourd ou grossier, d’un admirateur. Et comme me l’a dit un ami: Il faut bien que les femmes se fassent draguer, avec la misère émotionnelle qui court les rues…

Les arguments possiblement sérieux

Le poste de l’accusé: Que serait une nomination sous le mandat de Jovenel Moise s’il n’y avait pas de scandale qui vient avec? Blague appart il est amusant de voir que tous reconnaissent le fort comme tel (directeur général, homme agréable, intellectuel) mais hésitent quant à l’hypothèse que ce même homme fort puisse utiliser sa force à mauvais escient. La réaction aurait-elle été la même si au lieu d’un rapport de genre, cela avait été un rapport de classe? Hesiteriez vous à reconnaitre qu’un riche puisse utiliser sa richesse pour exploiter le pauvre? Disons que cet article vise le poste de l’accusé, n’était-ce pas déjà le même exemple pour Dadou, Rigolo etc.? Il n’y aurait donc que des manipulatrices aigries de la réussite des hommes? Montrez un endroit dans le dit article où la rédactrice demande, ne serait ce qu’a demi mot la destitution de l’accuser ne serais ce qu’une seule fois? Quand bien même l’aurait elle fait, n’est ce pas la moindre des choses de demander qu’un présumé harceleur soit mis à l’écart d’un poste qu’il pourrait (qui sait?) utiliser comme arme de domination à des fins douteuses? Vous n’aviez pas eu autant de scrupule lorsqu’il s’agissait de demander à l’actuel président, présumé voleur, de démissionner de ces fonctions.
Après, demander qu’il perde son poste à RFI en premier lieu est une preuve de l’aliénation de ceux et celles qui sont derrière cette pétition, mais de là à dire que c’était le but de l’article de Ayibopost c’est être d’une mauvaise fois sans limite.

Un scandale médiatique pour salir la réputation d’un honnête homme: Je laisse le bénéfice du doute à ceux qui se réfèrent à cet argument. Peut être ne savent ils pas que s’avouer publiquement victime de harcèlement sexuel (ou de viol) n’est pas une étiquette facile à porte et encore moins dans ce pays. C’est s’entendre dire qu’on aurait du faire attention, prendre ses précautions. C’est se voir dénommer pour devenir la fille que untel a violé, la petite qui a accusé untel. Prenons l’exemple de Metoo, nous nous souvenons tous de la jeune femme qui a fait tomber Weinstein, mais qui se souvient de son prénom? Sans oublier que cet argument ne suppose à la présumer victime ni honnêteté, ni droit à la souffrance et encore moins à la justice.

Dragues lourdes : J’avais mentionné dans un précédent article que les sociétés développent des codes de séduction qui leur sont propres. La phrase, le non d’une femme veut dire oui n’est ni pas complètement faux, sans pour autant être vrai. Un non reste un non, quoique dans une situation de séduction x, quand les protagonistes sont sur le même canal de communication, un non puisse vouloir dire continue je t’écoute. Dans ce cas la communication passe bien et tous ceux impliquer dans le jeu savent à quoi s’en tenir. C’est pourquoi il faut savoir se mettre sur le même canal de communication avec la personne avec laquelle vous rentrez dans un jeu de séduction. Dans ce cas précis, l’appel à séduction a été rejeté par la jeune demoiselle. Disons que le premier appel était de la drague. Cependant la récidive malgré les différentes déclinaisons ne saurait être de la drague, quand bien même la technique du dragueur serait aussi lourde qu’un camion mack.

Pour conclure, les femmes ont longtemps gardé le silence sur leur inconfort face à des pratiques que beaucoup ont trop souvent tendance à catégoriser de: dragues lourdes, de technique d’ours. Ne pas reconnaitre le vécu des femmes et leur traumatisme pour ce qu’il est ne fera qu’empêcher la communication et une avancée vers une sexualité commune pleinement épanouie. Il ne faut pas non plus se jeter sur chaque accusation comme une charogne sur un cadavre en décomposition, cependant, ne serait-il pas plus humain de demander à l’accuser de prouver son innocence qu’à la victime de prouver les causes de sa souffrance? Nous avons laissé les esclaves, les noirs, les arables et les pauvres parler de leurs blessures, pourquoi est-ce si difficile d’en faire de même pour les femmes.

Melissa Béralus