Devenir rappeuse en Haïti : une construction dans la difficulté

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Depuis le début des années 80, soit en 1982 plus précisément avec le nouveau tube sispann de Georges Lys Hérard dit Master Dji, une nouvelle tendance dans la musique haïtienne attire la jeunesse. Le rap a fait ses débuts en Haïti dans un contexte assez difficile où la parole était encore réprimée sous le régime dictatorial de Duvalier. 

Dans ses débuts, le rap a toujours été une musique adoptée par la jeunesse. Et les pratiquants de cette forme de musique sont majoritairement des hommes et les quelques femmes ne sont pas souvent valorisées.  La scène du rap, comme beaucoup d’autres domaine dans le pays, est dominé par des hommes majoritairement sexistes tant du côté des rappeurs que du côté des producteurs.  Ce qui amène à se questionner sur le devenir rappeuse. Cette occupation de l’espace par les hommes a-t-il été la seule difficulté rencontrée par des femmes voulant embrasser cette carrière ? C’en est bien une parmi tant d’autres et les lignes qui suivent en présentent quelques-unes issues d’entretiens avec des rappeuses.

Beaucoup de femmes s’accrochent à l’idée d’investir la scène comme rappeuse pour faire valoir leur talent. Certaines commencent dans un groupe de rap avec des hommes pour continuer en solo, ou encore s’investissent seule dès le début en imitant des modèles de rappeurs qui les inspirent soit dans leurs textes ou dans leur manière de se tenir sur scène. Le choix du rap pour certaines rappeuses qui ont su tenir jusqu’à aujourd’hui a été animé du désir de faire passer des revendications à travers des textes de chansons. Et le rap a été pour ces dernières le moyen le plus approprié. Les propos de Samy Secret relatent ce fait : « J’ai une passion pour l’écriture. Parmi les différentes options qui se sont présentées à moi, je voulais faire passer mes revendications dans le rap music ». (Samy Secret, entretien réalisé le 7 mars 2021). Mais, faire choix du rap n’a pas été une tâche sans embuches. Les difficultés rencontrées par les rappeuses ont été d’ordre social et économique. Leurs parents étaient en désaccord avec un tel choix. Une difficulté que l’on retrouve chez la majorité des rappeurs, parce qu’aux yeux des parents, le rappeur ou la rappeuse n’était pas une personne respectable (Larose, 2015). Elles étaient alors dans l’obligation de pratiquer leur art en toute clandestinité. Ceci leurs mettaient face à des difficultés économiques parce qu’elles ne pouvaient pas réclamer l’argent de leur parent pour se faire enregistrer. C’est ce que confirme Shell :

J’avais toujours des difficultés par ce que je ne pouvais pas réclamer de l’argent à ma mère pour me faire enregistrer. Alors, je faisais de l’économie, même si c’était encore avec l’argent de ma mère. Mais c’est une partie de ce qu’elle me donnait que j’économisais. Mais, plusieurs membres de ma famille n’appréciaient pas le choix du rap. (Shell Never me, entretien réalisé le 12 avril 2021)

En plus de ces difficultés, les rappeuses de leur côté font face à des obstacles liés aux discriminations basées sur le genre (Exantus, 2021), c’est ce que nous a expliqué la rappeuse Burning durant un de nos entretiens :

Ce n’était vraiment pas facile en tant que femme, dans le rap, il y a certaines choses qu’on vous impose. Moi, j’ai trouvé ces choses sur mon parcours, des propositions indécentes, j’en ai trouvé beaucoup. Ce qui m’a permis de résister, c’est parce qu’il y a beaucoup plus de gens qui croient en moi que ceux qui n’y croient pas. (Burning, entretien réalisé le 4 mars 2020)

Il n’est pas facile pour une femme d’intégrer le milieu du rap haïtien et il parait encore beaucoup plus difficile d’y rester avec les étiquettes mises sur les rappeuses. Des rappeuses, parfois, laissent tomber le rap et passent à autre chose à cause des discours sexistes relatés à l’endroit des femmes rappeuses. Marina 107, une ancienne rappeuse devenue productrice, sur ce sujet, avance ce qui suit :

J’ai fini par laisser tomber, parce qu’on disait de moi que je me comportais comme un homme, je n’aimais pas du tout l’étiquette que l’on me mettait dessus alors j’ai cessé de rapper et je me comporte comme une femme maintenant. Mais, j’ai fini par comprendre que c’est une étiquette pour laisser tomber, par ce qu’ils le mettent sur toutes les femmes dans le rap. C’est un discours pour détruire les femmes, ils veulent nous faire croire que le monde du rap est pour les hommes, que ce n’est pas un monde pour nous les femmes. (Marina 107, entretien réalisé le 7 mars 202)

Celles qui parviennent parfois à trouver un label pour donner visibilité à leur travail sont contraintes le plus souvent de se faire plus sexy ou de changer le contenu de leurs chansons pour plaire au public (Vallet, 2019). Donc, les femmes se retrouvent toujours dans l’obligation soit d’accepter des choses à l’encontre de leurs principes de vie pour se faire une popularité sur la scène du rap ou de refuser de signer avec un label et continuer leur parcours au rythme qui leur convient le mieux. Le contenu de nos entretiens nous a permis de comprendre que les rappeuses ont rencontrés beaucoup de difficultés sur leur chemin. Mais, ces difficultés n’ont jamais constitué d’obstacles pour leur empêcher de continuer leur carrière. Elles ont considéré ces difficultés comme des situations normales de la vie de tout individu et ne devaient pas les empêcher de progresser. C’est ce que Burning explique :

Lorsque j’ai commencé à rencontrer des difficultés dans le rap, à faire face aux discriminations, je ne me suis pas reculée. Les fans m’ont témoigné leur affection, ce qui a fait de moi l’artiste que je suis. (Burning, entretien réalisé le 27 février 2021)

Devenir rappeuse en Haïti n’est pas une chose facile, c’est un chemin rempli de difficultés. Les rappeuses ne se sont pas laissé dissuader par les moments difficiles dont elles font face au quotidien. Elles se sont armées de courage et se sont attachées à leur passion pour le rap qui était toujours plus grande que les difficultés du quotidien.

Références bibliographiques

Exantus, Ludia. 2021. « Le rap et la construction identitaire des jeunes à l’Université d’État d’Haïti ». Mémoire de licence, Université d’État d’Haïti.

Larose, Sandy. 2015. Le phénomène du hip-hop : Introduction à une rapologie haïtienne. Sarrebruck : Éditions Universitaires Européennes.  Vallet, Stéphanie. 2019. « Le rap féminin ? Ça n’existe pas ». La presse. https://plus.lapresse.ca/screens/2977d094-fdfe-4cb6-a126- 8b340e899fb1__7C___0.html

Ludia Exantus


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