Pourquoi lire Octavia E. Butler

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Octavia Butler occupe une place importante dans l’univers littéraire des Etats-unis et plus particulièrement dans l’univers de la science-fiction (SF) féministe. Comme le démontre le théoricien littéraire, spécialiste du marxisme, Carl Freedman, son œuvre mélange critique des structures de pouvoir, interrogation de la liberté et mise à l’épreuve d’utopies « utiles » mais toujours fragiles. En effet, la sience-fiction permet de déjouer les normes de genre, de repenser les identités (féminin/masculin, humain/non-humain) et d’imaginer des futurs alternatifs tout en ayant un regard souvent acéré sur le rôle de la technologie et de la machine dans nos sociétés particulièrement technologisées. Elle permet de rendre visible ce qui est perçu comme normal dans les sociétés patriarcales, de les visibiliser et ainsi de montrer l’absurdité des structures patriarcales, racistes, coloniales et dans l’œuvre de Butler : eugéniste. 

À la fin du 20ème siècle, Butler arrive en tant que femme à fortiori Noire à casser le plafond de verre créé par la domination des hommes blancs dans le genre. Ce faisant, la science-fiction comme elle se faisait aux Etats-unis a cessé d’être un laboratoire d’hommes, pour devenir un champ d’expérimentation des contre-pouvoirs féminins. Ses romans Kindred (1979) et Wild Seed (1980) ne se contentent pas d’introduire une voix féminine dans un monde d’hommes ; ils font entendre la voix d’une femme Noire – absente, jusque-là, de la fiction spéculative. En ramenant son héroïne contemporaine dans le passé esclavagiste, Butler invente un dispositif littéraire qui fait de la science-fiction une machine à remonter le temps et à affronter les traumatismes raciaux comme le dit Freedman.

La chercheuse Nancy Jessert, dans Dreams Worth Watching? Science-Fiction and the Futures of Feminism (1997), prolonge cette analyse. Butler, note Jessert, ne cherche pas à fuir le réel vers une utopie parfaite, mais à éprouver les contradictions du pouvoir dans des univers où la survie passe par la négociation, la mutation, voire la contamination. Dans la trilogie Xenogenesis (ou Lilith’s Brood), l’humanité ne peut renaître qu’en s’hybridant avec une espèce extraterrestre : l’espoir naît du mélange, non de la pureté. À la différence des utopies blanches et égalitaires des années 1970, les mondes de Butler sont instables, souvent cruels, mais traversés d’une tension vitale : celle d’une résilience féminine et noire face aux mythes de la raison masculine, de la technologie rédemptrice ou du progrès linéaire. 

La SF féministe, dès les années 1970, a permis aux femmes d’élaborer des power fantasies comme le dit la critique Marleen S. Barr dans un entretien en 2018. La mobilisation de la SF par les femmes a permis des récits où elles peuvent enfin exercer du pouvoir dans des mondes reconstruits. Butler, par exemple ne se contente pas de renverser le patriarcat : elle invente une éthique du pouvoir partagé, où la domination ne disparaît pas, mais se redéfinit à travers le consentement, la mémoire et le soin.

Melissa Béralus


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