ACTU

Violée et dans le déni

Je suis le genre d’enfant qui a toujours été hyper protégée par mes parents, surtout par ma mère qui se méfiait de tout le monde en particulier des hommes en ce qui a trait aux filles. Elle piquait toujours une colère quand mon père embarquait des amis à la maison pour regarder des matchs de foot, pour jouer aux dominos ou blaguer tout simplement. Elle ne supportait pas qu’on nous appelle « chérie » « madanm anm » par exemple, ces surnoms apparemment innocents mais qui cachent parfois de très gros vices. Elle disait qu’en élevant des filles, on ne peut pas accepter ces présences masculines auxquelles la fille pourrait faire confiance or, là, tout peut se passer. En plus elle passait rarement ses journées à la maison, obligée par ses activités de commerce.

À l’époque, je disais en moi-même qu’elle exagérait un peu et qu’aucun des amis de mon père ou de mon frère ne pourrait tenter quoique ce soit envers mes sœurs ou moi. Mais, en grandissant, en faisant face au monde et à toutes ses atrocités, j’ai compris qu’elle avait totalement raison et qu’elle nous a bien protégées, étant petites. Malheureusement, cette protection ne pouvait pas toujours durer quand on a commencé à quitter sa jupe. Je dirais même que le fait que j’ai été hyper protégée par ma mère m’a fait baisser la garde en affrontant le monde extérieur, croyant qu’il n’y avait aucun danger.

Je n’étais pas si développée mentalement que des jeunes de 20 ans peuvent l’être de nos jours. J’étais naïve et je n’avais pas la moindre expérience sexuelle. Pas étonnant vu qu’on ne pouvait même pas regarder un film avec un homme qui embrassait une femme, mon père changerait immédiatement de DVD ou éteindrait la télé tant ça l’énervait. On fulminait en nous-même mais on n’avait pas le choix. Je n’avais encore jamais vu un homme complètement nu, pas même mon plus jeune frère. On mettait un point d’honneur à ne pas se dévoiler nos parties intimes dans la famille. D’ailleurs je ne pouvais même pas porter de pantalon, un top ou une bretelle, vous imaginez!

Je venais de terminer mes études classiques, je ne pouvais pas entrer à l’université que je voulais l’année et même alors, j’ai dit à mon père qu’il n’était pas question que je reste tout le temps à la maison. Alors il en a parlé à une de mes cousines qui vit à Cap-Haitien qui m’a décroché une demi-bourse dans une école de communication. J’étais toute excitée. La communication était ma vocation pensais-je, tout comme les sciences humaines, je me voyais déjà faisant des émissions (radio et télé) ou animer des conférences. Déjà j’avais une voix de média, me disait-on, et je parlais plutôt bien. L’école était à Champin, il y avait également une radio dans le local. Une fois arrivée aux cours qui étaient dispensés trois fois par semaines, ne connaissant personne, je suis restée dans mon coin. Mais deux mois plus tard, on s’était tous familiarisés et les profs et le directeur étaient très cool, ouverts. Enfin, je trouvais à l’époque. 

Durant le troisième mois, soit en mars, je suis arrivée en cours avec vingt minutes de retard ce jour-là parce que je devais voir mon frère en ville pour lui remettre un truc de maman. Quand je suis arrivée sur les lieux, essoufflée d’avoir été sous le soleil à pied, il n’y avait personne à part le directeur, Donald. Il est également pasteur d’Église, et tout le monde sait qu’il nourrit des ambitions politiques. Il m’a dit qu’il n’y aurait pas de cours aujourd’hui vu que le professeur avait un problème. Je me suis assise sur le canapé où on suivait habituellement les cours pour respirer un coup avant de rentrer chez moi et il est resté à me parler je ne me rappelle plus de quoi. Et puis, à un moment j’ai dû me lever pour m’en aller quand je me suis retrouvée coincée entre le mur et lui.

Sur le coup, je ne comprenais pas trop ce qui arrivait. Je lui ai dit de me laisser m’en aller et ai essayé de le repousser mais il s’est emparé de ma bouche en me tenant les mains par-dessus la tête. Je suis restée ébahie l’espace d’une seconde, les yeux grands ouverts. Je suis arrivée à dégager ma bouche mais la sienne la cherchait encore en me léchant le coup, la joue… C’était dégoûtant! Et puis, il a retiré une de ses mains en tenant les miennes avec une seule main toujours au-dessus de ma tête, pour qu’il puisse me pétrir les seins, déboutonner ma chemise.

Cette initiative d’une seule main pour me retenir m’a paru assez salvateur puisque j’ai pu aussi dégager une de mes mains pour tenir ferme mon corsage. Alors, il a descendu sa main pour me relever la jupe (un jean bleu que ma tante m’a fait cadeau à l’époque), heureusement j’avais un collant très serré, ce qui m’a un peu rassuré pendant une seconde. C’était sans compter la ténacité de cet être vil. Pendant tout ce temps, ma tête n’avait pas de position fixe tant elle tournait dans toutes les directions pour échapper à sa bouche vicieuse. A un moment, j’ai joué la carte de l’empathie (je ne le savais pas à l’époque), j’ai éclaté en sanglots. Je pleurais et lui demandais de me laisser m’en aller. Il faut croire que ça l’excitait encore plus, il a ouvert sa braguette et a saisi ma main pour me forcer à toucher son pénis. Je criais, me tordais pour tenter de lui échapper mais il a eu le dessus et ma main a touché sa verge. J’ai eu un choc.

Je n’avais jamais vu de pénis dans ma vie à part dans les livres de biologie, voire d’y avoir touché. Je suis restée figée une seconde et je crois que c’est là que mes larmes se sont stoppées net. J’ai touché la chose et je l’ai senti mou et dur, vivant, chaud et … bizarre. J’ai enlevé ma main essayant encore de le repousser. Vu que je refusais de le caresser, il a entrepris de descendre mon collant alors là, j’ai serré les cuisses de toutes mes forces. Il essayait d’insérer un genou entres mes jambes pour faire ce qu’il voulait mais je les gardais serrer l’une sur l’autre et une main tenant ma chemise pour l’empêcher d’accéder à mes seins et l’autre toujours emprisonnée par la sienne au-dessus de ma tête qui tournait dans toutes les directions.

Voyant qu’il ne pouvait pas descendre le collant le long de mes jambes vu que je les gardais serré, il l’a fait à demi et j’ai dû abandonner ma poitrine pour maintenant tenir ma culotte pour l’empêcher d’accéder à mon sexe. Le truc c’est que, quand je protégeais une partie, il se déchainait sur une autre me poussant ainsi à l’abandonner pour protéger l’autre. J’ai tenu ma culotte avec une main sur le devant mais il a passé ses doigts dessous entre mes cuisses et a commencé à se déchaîner sur mon clitoris, j’ai dû abandonner ma culotte pour tirer sur sa main en tirant mes fesses en arrière. Encore il se lance sur mes seins, que j’ai vite protégé en reboutonnant les boutons du corsage qui se sont ouverts. C’est alors qu’ il en a profité pour faire passer son pénis entre mon collant à moitié descendu et ma culotte.

Et là, vraiment, je ne comprenais rien du tout de ce qui se passait. Il râlait, bougeait ses reins mais moi je me disais : « c’est déjà ça, tu n’as pas de douleur donc il n’est pas en toi, tiens bon ! » Ma culotte était restée là où elle était mais il allait et venait entre mes cuisses que je gardais bien serré et, je me hissais sur la pointe des pieds pour avoir plus de hauteur que lui pour que son pénis ne puisse pénétrer mon intimité. Ma tête aussi continuait de tourner dans les sens mais je ne pleurais plus, je ne gémissais plus, j’essayais juste de me protéger en évitant le pire : qu’il n’entre en moi.

Je sais pas combien de temps qui s’est passé, cinq, dix minutes, 20, une éternité à continuer à me retourner, à me tenir sur la pointe des pieds, tenant ma culotte d’une main, cabrant mes épaules pour qu’il n’accède pas à mes seins, serrant les cuisses pour que mon collant ne glisse pas… je n’en ai pas la moindre idée.

Sauf qu’a un moment il y a eu une sorte de soubresaut, et il s’est un peu vautré contre le mur, contre moi. J’attendais, anxieuse, me demandant si cette danse infernale allait recommencer. Je suis restée la peut dix secondes à lever les yeux par-dessus son épaule, me disant si je risque de revivre cela, je vais devenir dingue. Je n’avais pas la moindre idée, à l’époque, qu’il venait d’éjaculer. Même lorsqu’il est entré dans la douche adjacent et qu’il est resté une minute alors que j’ai pu en moins de deux remettre mes habits en place ne sachant pas que ce truc gluant sur mon entrejambe était du sperme. Je restais figée sur place, voulant fuir mais ne pouvant pas, voulant comprendre mais n’y arrive pas. En moi-même, je me disais : « il est sans doute fatiguée de toutes ces résistances, il abandonne, j’ai gagné ». Mais non, c’est lui qui avait ce qu’il voulait.

Quand il est sorti, j’étais toujours à la même place et il m’a appelé « ma fille», cette appellation a fait tilt dans ma tête, je suis revenue sur terre et j’ai voulu courir pour rentrer chez moi. Il m’a saisi la main au passage m’arrêtant net. Et m’a dit des choses dont je ne me rappelle pas vu que j’étais complètement dans les vapes. Mais je suis presque sûre qu’il disait : tu sais que je t’apprécie beaucoup ma fille etc. etc. Ce jour-là, j’ai fait comme d’habitude en rentrant chez moi : pris un bain (plus persistant pour me laver de toute cette souillure), mangé et dormi. Mais sans doute, mon sommeil a été très perturbé.

Je suis retournée en cours les semaines qui suivirent, j’ai été gradué en juillet, j’ai même fait un p’tit speech. Je ne me suis pas rappelée de l’épisode du viol pendant cinq ans. Je sais pas quand exactement je l’ai mis dans un coin de ma tête: si c’était le jour même ou celui d’après ou un mois ou deux, si c’était volontaire ou simplement mon subconscient, sachant que je ne pouvait y faire face tant c’était traumatisant. Je n’en ai pas le souvenir mais 5 ans après, soit en 2019, en prenant ma douche un matin alors que je me remémorais le temps passé, cette épisode m’a brusquement paru et j’ai dit tout haut : « Merde, j’ai été violé ». C’était une évidence.

J’ai été violée et je ne le savais pas ou alors je le savais mais je n’étais pas prête à y faire face et c’est maintenant que mon cerveau me trouve prête à le confronter. Et j’ai pris six mois avant de pouvoir en parler à un ami proche, un an à le révéler au grand public, boostée par les histoires d’autres femmes victimes qui prennent leur courage et tout avouer même si on ne les croit pas, même rien n’est fait. Ce qui est étonnant, c’est que je me rappelle de tout ce qui s’est passé, comme si c’était hier.

Ce dont j’ai le plus peur, c’est de savoir qu’il continue sûrement son sale boulot. Mais ma famille n’en sait rien jusqu’à aujourd’hui, comment leur annoncer ça ? Mon père a de l’estime pour cet homme, il l’a revu à un enterrement l’année dernière, j’étais là et j’ai dû lui parler comme si de rien n’était même si je bouillonnais de rage qu’il puisse paraître aussi digne de confiance, et qu’il continue à être tellement sûr de lui…

Malou

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