JE RACONTE

Sur le qui-vive…

Dans ma prime jeunesse, ma mère ne jurait que par son frère Do et par le Pasteur de l’Église des élus de l’Agneau de Nan Boucan. Dans le Pasteur, elle trouva un jeune amant fougueux qui profitait des veillées de prières pour prendre d’assaut des fidèles désespérées.

Mon oncle Do avait accueilli ma mère veuve et ses trois filles. Il nous a logées, nourries, et a même payé notre scolarité. Reconnaissante, ma mère promettait souvent la mort à quiconque embêterait son frère. Elle osait même dire qu’elle nierait ses propres filles si elles se mettaient entre son frère et elle. Ainsi, quand Ton Do commença à me violer les nuits et que ma mère partait rejoindre son amant, je n’eus aucun recours. Trois fois par semaine, elle me laissa à la merci des mains tripotantes de mon oncle.

Soudainement, pour déjouer les rumeurs sur les activités louches du Pasteur de l’Église des élus de l’Agneau pendant les veillées de nuit, ma mère vint à emmener mes jeunes sœurs avec elle,me quittant seule avec mon bourreau, qui en profitait pour orchestrer et exécuter tous ses fantasmes.

Dès lors, j’ai commencé à porter un masque d’indifférence, accentuée par les regards méprisants qu’on nous jetait, dûs aux accusations de débauchée qui pesait sur ma mère. Quelque temps plus tard, ma mère décéda. Elle se laissa mourir de chagrin suite à l’arrestation de son pasteur-amant qui eut la malencontreuse idée de laisser les désespérées pour des plus jeunes filles mineures et ingambes de leur statut et de leur état.

Après ses obsèques j’ai pris la fuite avec mes sœurs. Déjà, je voyais Ton Do reluquer les fesses précocement arrogantes de Natacha, ma cadette. À quinze ans, je me retrouvai dans la grande ville, sans support, deux enfants sous ma garde, avec deux mille piastres que j’ai volées sous le matelas de Ton Do bien enfouies dans la poche du pantalon que je portais sous ma jupe.

Les premiers jours furent difficiles, nous dormîmes sous des tréteaux. Jacques, un marchand de mahoganies, nous rencontra là. Il me proposa un toit, J’ai accepté pour que mes sœurs soient en sécurité. Jacques avait l’âge de ma défunte mère, je m ‘en fichais pas mal, du reste, j’en n’étais guère à ces premières pratiques humiliantes. J’ai porté un masque pour supporter Jacques, ses caresses grossières et sa puanteur. Mes sœurs mangeaient à leur faim et fréquentaient une petite école du quartier.

Nous menâmes durant quelques années une vie plus ou moins paisible jusqu’au jour où Jacques s’intéressa aux charmes effrontés de Natacha qui, du haut de ses treize ans avait les formes aguichantes et bien définies, pouvant faire pâlir le plus timide des eunuques. Jacques, dans la foulée, me traita d’ingrate. J’ai quitté sa maison, son haleine de rat pourri sans un regard en arrière et sans regret.

Mes maigres économies nous assurèrent un loyer pour six mois. Je devais vite trouver du boulot pour ne pas retourner dans la rue avec mes sœurs, je me suis retrouvée sur les trottoirs. Les masques ont toujours fait partie de mon quotidien. A quarante ans, pourquoi m’en imposer un de plus ? J’ai porté celui de l’enfant incestueuse, abusée sexuellement et qui devait sourire constamment à son bourreau pour ne pas attirer sur elle les foudres de sa mère ; celui de l’adolescente de quinze ans concubine d’un vieillard ; celui de la prostituée anonyme qui devait changer de mine suivant le client allant du politicien véreux au lycéen imberbe en passant à la pute enragée assiégée par des clients barbares aux envies bacchanales. Et, ces masques valaient mieux que celui de la sœur trahie, les sœurettes trop honteuses du métier de leur aînée, se sont barrées une fois devenues des professionnelles réussies, diplômes en main. Pourquoi se souvenir de moi maintenant ?

Suis-je pour elles un être humain ou un nombre de plus sur un tableau de statistique ? A quarante ans bien sonnant, le corps encore ferme, je dois difficilement terminer mon deux-pièces. Je préfère le port de mes masques invisibles à ceux-là fabriqués sans état d’âme, sans aucun souci pour la personne qui les porterait. Crever anonyme sur le trottoir me ferait beaucoup plus de bien. Je n’aurais peut -être pas de sépulture mais mon épitaphe sera inscrite dans les annales : Ci-gît, Yvonne, prostituée ainsi connue.

Stéphane Lynouse Barthélemy

BSL 15 Avril 2020 , Delmas.

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