Il était déjà trop tard dans la soirée pour qu’elle commence la peinture. Elle travaillerait trop tôt le lendemain dans l’une des unités les plus difficiles. Elle s’y met quand même question de calmer un peu sa tension, sa peine d’amour. Elle a eu tellement d’angoisse durant toute la fin de l’après-midi, que ça ne devrait faire plus de bien que de tort.

Alors que le reggae qu’elle écoutait atténuait l’ambiance de la pièce et qu’elle se sentait dans son élément; habillant son visage d’un sourire d’enfant, elle fredonnait les bouts de notes de la playlist, lorsqu’on sonna à sa porte. Bizarre! Elle n’attendait personne. De plus, il est 10h du soir. Entre sa crainte et sa curiosité, elle se leva et va voir dans le trou de la porte avant de tenter d’ouvrir. Elle regarda une dizaine de secondes pour mieux apercevoir la personne à l’autre bout de la planche.

Une vielle dame vêtue d’un manteau, une tuque, des souliers fermes, un bout de papier. Elle ne doit pas être assez violente pour qu’elle n’ouvre pas. Elle semblait vouloir rechercher des informations précises. Elle ouvrit. Elle tremblait de peur, sa voix était pleine de terreur, elle avait les lèvres sèches, regardait un peu partout et tentait de la glisser deux, trois informations.

  • Êtes-vous la propriétaire de l’immeuble?
  • Euh..! Non! Mais je connais son numéro.
  • Je cherche à la contacter.
  • Voulez-vous que je vous le donne?
  • Euh.. oui s’il vous plaît ..!! Mais.., mais.. C’est parce que… ma fille habite dans l’immeuble et elle est en danger. Je voudrais que la responsable me dise quoi faire. En fait j’ai demandé à une autre locataire, et elle m’a dit d’aller à l’appartement 20 pour trouver le propriétaire de l’immeuble.
  • Ok! Mais c’est parce que moi ça fait seulement un mois que j’habite ici et dans cette ville, donc je ne sais pas de quoi vous parlez. Toutefois, je peux tout de même vous donner le numéro de la personne responsable de l’immeuble.
  • Vous savez quoi madame? Ma fille est dans l’appartement 10 et son conjoint qui a des problèmes de santé mentale menace de la tuer et il est très violent en ce moment. Je voudrais s’il vous plaît que vous mettiez la responsable au courant pour qu’elle puisse m’aider.
  • Ok! Je vais appeler la responsable pour vous et vous donner des nouvelles.

Elle appelle et elle parle à quelqu’un qui ne lui a pas l’air familier. Il ne semblait pas avoir la voix du mari, ni de la femme. Mais, il se montrait très distant de ce qui se passait dans l’immeuble. Il disait que de toute façon, la responsable ne pourrait rien faire face à la situation. Qu’il fallait préférablement appeler la police. Il s’en foutait complètement de tout ça. Alors qu’elle ne faisait que suivre les étapes de la vielle dame.

Cinq minutes plus tard, elle cogna à la porte cette fois.

  • L’avez-vous trouvé?
  • Oui, mais elle dit qu’il faudra appeler la police plutôt pour être certain de bien faire face à la situation. Vous ne voulez pas appeler la police directement vu l’urgence?
  • Non, je ne veux pas le faire, parce que le conjoint de ma fille m’a aussi menacé qu’il allait tuer ma fille si j’appelais la police.

C’est ainsi que tous ses fantômes se réveillaient dans sa tête. Elle entendait la voix de sa mère pleurer des coups de son père, elle se voyait se cacher dans le coin la pièce avec son petit frère. Elle entendait le bruit de la bouteille d’alcool se briser dans la tête de son père lorsque sa mère se défendait de la violence de son père. Tout redevenait très claire. Dans un mélange de rage et d’empathie..

  • D’accord madame, laissez tout ça sur mon compte, je prends la responsabilité citoyenne d’appeler la police pour vous et votre fille. Ne laissez pas savoir qui a fait l’appel. Allez-y je vais appeler! Sur un ton certain et fort, elle s’exprima à la vielle dame.
  • Merci!! Merci beaucoup!

Elle craignit aussi d’appeler inutilement. Est-ce qu’elle dit la vérité? Vais-je faire déplacer les policiers en vain? Est-ce vrai tout ça? Elle pense trop, mais elle prend une chance. Au moins, elle aurait tenté de bien faire.

Trente secondes plus tard..

  • 911 de quelle adresse vous appelez?
  • 613 Nashkaville
  • Quelle est la situation?
  • Un homme violent menace de tuer sa femme..!
  • D’accord je vous transfère à la police de la ville.

Sept minutes plus tard, elle commença à trouver l’appel trop long, croyant que l’homme aurait le temps de tout faire contre la femme. Elle regarda par la fenêtre et remarqua deux voitures de police, un camion d’ambulance, cinq à six policiers. Ils entrent dans l’immeuble et demandent à l’homme d’ouvrir la porte en frappant très fort par de grands coups de pieds. Il semblent finir par ouvrir. Elle interrompt l’appel puisque les policiers sont sur place. Elle ouvre sa porte pour écouter ce qui se passe dans l’immeuble de plus près. Elle entend un enfant pleurer, son anxiété de l’après-midi refait surface. Elle tremble. Au sol, il y a ses tableaux, ses peintures, des stylos qui trainent de tout part. Elle s’assoit sur son canapé fig. devant la situation d’en bas et devant sa soirée d’art thérapie gâchée. Elle regarda encore par la fenêtre pour voir ce qui se passe entre temps. Cinq autres minutes plus tard, elle remarque que les policiers emportent un jeune homme qui devraient être âgé seulement de vingt-cinq ans environ. Contentionné sur le cadre des ambulanciers, il s’en allait avec eux. Elle retrouva un peu son calme, sachant que le danger n’est plus dans l’immeuble. Elle en parle à ses amies qui la rassure que ça ira et qu’elle a bien fait d’appeler. Elle se force de terminer ses peintures et de ranger pour qu’elle aille se coucher. C’était son premier appel à l’aide au 911 pour quelqu’un et non pour elle. Elle se sentait fière de son coup, même avec sa crainte.

Dans son lit cherchant son sommeil après ces dernières minutes achalandées, elle se demandait maintenant qu’elle sort la réservait d’avoir pointé un agresseur. Ce ne sera pas surprenant non plus que la femme se remette avec son homme dans les prochains jours, sachant que cela fait partie du cycle de la violence conjugale. Ce ne sera pas un hasard d’être reconnue dans une toute petite ville, lorsqu’on est afro descendante. Il n’y en a pas cinquante femmes noires dans la petite ville. Donc se met-elle en danger maintenant? Elle prend la décision d’appeler la police de la ville pour leur aviser de la situation. Du fait qu’elle ait appelé contre un homme violent qui menaçait de tuer sa femme. Elle les informe qu’elle travaille dans des quarts de soir et marche une quinzaine de minutes pour rentrer chez elle à vingt-deux heures quarante environ.

  • C’est bon madame! Tout est sous contrôle pour votre sécurité nous allons garder un œil de près dans le coin.

Elle garde quand même une petite retenue par rapport à cette belle promesse et continue à faire attention.

Tout semblait être tranquille dans le coin, rien n’avait l’air suspect sa crainte partie, elle oublia vite tout ce qui s’est passé il y a deux semaines. Alors, qu’un soir, elle revenait de travail après un quart mouvementé où elle a dû intervenir auprès d’une jeune adolescente autochtone de son groupe qui avait des pensées suicidaires. Elle s’est sentie vidée de son énergie. Elle sort ses écouteurs pour mettre une musique calme pendant qu’elle marchait et respirait l’air frais de cette ville non polluée. Elle n’entendait rien évidemment autre que sa musique. S’est alors qu’une voiture s’est arrêtée et quelqu’un lui a mis un sac noir dans la tête et l’emmena quelque part, mais nulle part qu’elle puisse connaître.

Elle entendait, des bruits de bois sec. D’autres assis en arrière, disaient des commentaires dégoutants. Tu vois comment elle a de la chaire, elle en aura pour nous tous, dirent-ils en riant. Ils la touchaient dans son corps. Elle disait non et poussait des cris de détresse que personne ne sera en mesure d’écouter. Elle avait les mains liées et semblait perdre espoir.

  • Non! Non! Pas encore! Ne me touchez pas!

Elle se demandait qu’elle sort lui était tombée de dessus pour être autant violée dans cette vie. C’est comme à chaque groupe d’âge il lui fallait une autre agression sexuelle comme rite de passage. De l’enfance à l’adolescence; de l’adolescence à l’âge adulte; et encore une autre situation de viol. Elle venait juste de finir un stage international, elle faisait la fierté de sa famille, commençait à rembourses ses dettes et mettre à propre son crédit et voilà elle est en face de l’enfer. Elle vivait seule dans la ville. Personne pour remarquer son absence dans la soirée. Elle ne travaillait pas non plus durant le week-end et lundi était férié. Personne, toujours personne pour remarquer sa disparition. Mardi après-midi elle s’absente dans on quart de soir. Le travail appelle pour la demander pourquoi elle ne rentre pas. Cette fois-là c’était pas de nouvelle, pas bonne nouvelle. Aucuns des employés n’avait un lien encore avec elle. Personne pour dire où elle était passée. Une semaine écoulée, pas de nouvelle. Ils appellent le numéro d’urgence de la famille. Ses amis, ne la voyaient pas sur les réseaux. Mais elle avait dans ses habitudes de se déconnecter des réseaux sociaux pour de longs jours. Ça doit être une autre de ces fois. Mais, cette fois, elle n’avisait personne qu’elle n’était pas là, ni pourquoi. Elle s’est évaporée dans l’univers.

Est-elle tuée et jetée dans les bois comme ils font d’habitudes aux femmes autochtones? Est-elle violée? S’est-elle sauvée sans moyens d’entrer en contact avec quiconque? Va-t-elle réapparaitre un jour? Sa famille va-t-elle trouver son corps pour des funérailles digne du corps de leur unique fille?

Certains sont tristes, certains pleureront toute la vie, d’autres commencent à oublier. Cela fait déjà un mois que Aminata Baye Fall est portée disparue. Elle a seulement voulu être cohérente à ses valeurs et sauver une autre femme des jougs de la violence. Mais elle s’est volatilisée dans la nature et fait partie des femmes victimes des violences du patriarcat. Someone please call 911!

Le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours. « Catherine Christine »

Emmanuela Robert FRANÇOIS