L’émigration vers les Amériques est en marche dès la fin du XIXe siècle. Port-au-Prince Aller-Retour explore celle, peu connue, des Syro-Libanais qui s’établissent en Haïti et raconte l’histoire hors du commun du jeune Vincent-Mansour qui, à vingt ans, quitte son village de la montagne libanaise sous domination ottomane pour aller vers l’inconnu et s’établir à Port-au-Prince. Le roman s’ouvre sur son second départ pour Haïti, après un mariage au Liban.Extrait du résumé d’Amazon

La première fois que je vis la page de couverture verte de ce livre volumineux en librairie, je fus vivement interpellée. Le titre était plutôt accrocheur, mais c’était le nom de famille qui m’avait attirée comme un aimant ‘’ Makhlouf’’. Je venais en effet à peine de terminer ‘’ Histoire des colonies arabe et juive d’Haïti ‘’ du Dr Joseph Bernard Jr, et le nom Makhlouf figurait dans le registre des noms de famille des premiers syro-libanais qui étaient venus s’installer en Haïti à la fin du 19ème siècle. Le livre du Dr Bernard m’avait permis de faire une analyse sur la situation de ces familles, qui avaient subi une certaine discrimination lors de leur installation.

En effet, la loi anti-syrienne de 1903 et l’article ‘’ L’anti Syrien’’ paru dans l’un des journaux les plus populaires de l’époque m’avaient choquée.  Et ce qui m’avait le plus étonné c’était le fait que l’on n’ait pas appris cette tranche de l’histoire à l’école classique et surtout je n’avais jamais eu le loisir de lire des mémoires ou autobiographies datant de cette époque.  Alors ‘’ Port-au-Prince ‘’ aller-retour tombait à pique. Car bien que ce roman soit une fiction, l’auteure s’est inspirée de l’histoire de son grand-père et de son père pour nous donner un regard très intime des péripéties vécues par les pionniers de la communauté syro-libanaise.

Vincent, Louisa, Edma, Joseph, Fatek, Anis, chacun de ces personnages nous conte selon leur point de vue et de façon fort attachante une histoire de famille.

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Le roman commence avec Vincent, un 25 novembre 1907, sur un paquebot en plein Atlantique, il retourne à Port-au-Prince, 15 ans après ses premiers pas, 15 ans après avoir fait fortune. En effet le protagoniste était loin de ses débuts difficiles, entourés de doute, d’humiliation, et de discrimination. Le jeune adulte de 20 ans qu’il avait jadis été et qui avait été guidé par une haïtienne de souche, Louisa, avait évolué en un grand négociant, qui après son succès en ‘’ Amérique’’ était retourné au Liban pour se lier à Edma. Sur ce Paquebot, Vincent pense au passé et se demande comment Louisa prendra la nouvelle de son mariage avec une femme du pays. Car Louisa a été plus qu’un guide. Elle a été une amante, une aide dans la floraison de ses affaires, et surtout, elle a été un amour.

Vincent n’avait pas amené que sa nouvelle épouse à Port au Prince, mais aussi son beau-frère, Joseph. Jeune homme à l’homosexualité refoulée et qui ne saura jamais s’adapter à cette nouvelle terre d’adoption. Contrairement à Edma, qui bien que d’allure soumise, réservée, saura s’acclimater, prendre son rôle d’épouse à cœur. Et s’accommoder contre vents et marées, à la double vie de Vincent qui ne se résume qu’à un prénom : Louisa.

Georgia Makhlouf est une écrivaine et une critique littéraire libanaise d’expression française. Elle partage sa vie entre Paris et Beyrouth. 

C’est à la rue du Centre, entre le domicile familial des Makhlouf et le magasin Vincent Maklouf ( sans le h) que défileront les années tout au long du roman. Chacun aura son mot à dire, sur les événements à venir : que ce soit le soulèvement des Cacos en 1911, la politique anti-syrienne de Cincinnatus Leconte, l’explosion du Palais National en 1912, l’occupation américaine en 1915. Le regard de chacun constituera un élément important de ce roman dont les chapitres s’emboitent et se miroitent comme dans un Kaléidoscope.

Nous comprendrons à travers certaines pages, que la grande qualité de rude travailleur -faisant face à toute sorte d’adversité – qui avait favorisé la fortune de Vincent, fera défaut à un des neveux d’Edma, Fatek, qui fraîchement arrivé du Liban causera petit à petit la faillite de la famille. Et à travers le regard innocent de Anis, fils de Vincent, nous assisterons d’un côté au vieillissement de Vincent que les aléas de la vie auront fragilisé, mais aussi, la tentative de ce dernier à faire cohabiter ses deux vies, car le fils de Louisa sera présenté à Anis comme une « sorte de cousin » alors qu’il n’est en vérité que son demi-frère.

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Georgia Makhlouf avec une riche documentation a su écrire un roman historique époustouflant, tout en gardant un rythme bien conduit, à travers la narration des différents personnages. L’émotion se fait sentir à chaque page.

Et surtout, nous nous rendons compte avec quelle adresse l’auteure a su cerner nos us et coutumes, car bien que le roman se situe entre la fin du 19ème et début du 20ème siècle, il y a certains passages qui font quand même écho aujourd’hui. Comme le démontre si bien ce passage:

“L’histoire dans ce coin de monde, cher Moussa, bégaie et se répète. La pièce est inchangée, seuls les acteurs se renouvellent”

Port-au-Prince Aller-Retour, est un roman qui a été écrit avec le cœur, car nous sentons à travers chaque ligne, le désir qu’avait l’auteure de rendre hommage à son grand-père et son père. Mais aussi la grande introspection qu’elle a dû faire sur ses origines, ses liens avec Haïti.

Ce livre est bien plus qu’une simple fiction, ou un roman historique, c’est une lettre d’amour de l’auteure à ses aïeuls.  Je vous le recommande vivement !

Milady Auguste