JE RACONTE

Ma bouteille, ma mort….

Je  me réveillai un soir en sursaut dans un cimetière. J’étais mort, ivre. J’étais perdu. Bouteille à la main, pantalon retroussé, chemise débraillée, déchirée ; je marchais de tombe en tombe. Je titubais. Je boitillais comme un chien affamé. J’avais faim. J’avais surtout soif. Je pris donc une gorgée de ma bouteille. Le liquide coulait dans ma gorge, donnant un goût de poison. Un de ces poisons que je n’ai jamais goûtés : la ciguë. Moi qui ne me souviens pas avoir goûté de poisons. Mais, j’aurais aimé que ce soit ça.

  • Combien j’aurais aimé être mort pour une vérité, des vérités ! Disais-je.

Je me suis mis à rire. La bouteille est devenue lourde et moi léger. Je planais. Je riais. Je trébuchai et la bouteille tomba. Je me suis penché pour la ramasser. Je touchai la terre. Elle était froide. Glaciale, comme ces froids d’hiver que les diasporas me contaient. Moi, bientôt je laisserai ma terre natale et je m’en irai goûter ce froid moi-même. Tout est quasiment prêt pour mon départ. Je laisserai mon quartier. Là où tout le monde croupit sous le poids de la misère.  Là où les jeux de hasard ont remplacé les écoles secondaires pour la majorité des jeunes. Là où les gens vivent comme dans un panier à crabes : si tu bouges et veux sortir du lot, on t’attrape et on te remet à ta place. Tout le monde s’en sort ou personne ne s’en sort ! C’est comme ça.  Mais moi, j’irai bien loin vers l’océan, là où personne ne sait rien de moi, à  la recherche d’une vie meilleure, comme le disait la musique de mon chanteur préféré Hérold Christophe. Il chantait bien celui-là ! Il fascinait mon père : bien installé dans sa dodine sur la véranda de notre petite maison, je le voyais chaque jour avec sa radio CD, sa seule compagne depuis la mort de ma mère, écoutant et réécoutant Hérold. J’aimais bien ses moments d’intimité avec sa radio, j’en profitais pour aller me soûler dans le petit bar miteux d’à côté. C’était mon péché mignon : j’aimais l’alcool et la bonne musique. Je détestais pourtant ces odeurs de cigare qui empestaient tout le bar à chaque fois. Or cela ne m’a jamais empêché d’y venir en quête d’évasion. Je voulais fuir. Fuir chaque jour l’instabilité d’un pays en crise permanente. Fuir l’insécurité, la pénurie quotidienne. Fuir le stress d’étudiant en ces circonstances…

J’attrapai la bouteille et je pris encore une gorgée. Le goût de poison était encore là. J’ai fini par me faire avec, semble-t-il. Je ne pouvais cesser d’en boire. Je buvais, m’empoisonnais. Je marchais seul dans la nuit. Je riais. Je radotais.

  • Quel idiot se tuerait dans un cimetière ? C’aurait été le comble ! criais-je.

Oui des fois, la vie, semble-t-il, ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais quoi ?! Je regardai autour de moi. Combien de morts, qui, dans leur tombe me regardent envieux ? Des gens sont enterrés ici et j’y suis venu me soûler ? Triste je suis devenu tout d’un coup. J’étais fatigué. Déboussolé. Je m’allongeai sur une tombe. Celle d’une femme. J’imagine combien elle était belle. Plus belle que celles du bar de mon quartier. Dans ce bar, il y avait toujours plus de femmes. Surtout des fillettes. Des zokiki qui laissaient plus tôt l’école pour venir danser en mini-jupe. Elles venaient parfois avec leur uniforme. J’aimais bien les observer. Incapable de m’indigner face à tout ça, j’en faisais mon cas d’étude. Les garçons eux, ils parlaient fort. Je ne comprenais jamais pourquoi leur voix était plus rauque dans le bar qu’ailleurs. Ils se pavanaient avec leur cigare. Je restais toujours  dans mon petit coin tranquille. On se posait pourtant des questions à mon propos. Une fois, le fils de la voisine avait payé mon verre. Il avait pris l’habitude de venir s’asseoir à côté de moi. Il me parlait à chaque fois de mon voyage prochain. Les nouvelles vont vite. Il paraissait tellement enchanté que je vidais mon ventre à tout lui raconter. C’était un mec sympa. Il était devenu un ami. Il me payait à chaque fois mon verre.

Je restai allongé. La nuit me paraissait longue.  Il faisait noir. Un noir d’encre. Et toutes les tombes m’étaient blanches. Je sentis de temps en temps une petite odeur de moisissure. Une odeur pestilentielle qui devenait de plus en plus persistante. J’entendis des pas, des bruits au loin dans la nuit : des chats effrayés, des chiens aux aguets. Ils faisaient un bruit sourd. Je les aimais bien ces bruits. Ils étaient mes compagnons de nuit.  Je voyais la lune. Elle était ronde, grande. Elle me parlait. Elle semblait me rire au nez.  J’aurais aimé la décrocher et faire place au soleil qui réchauffe car il faisait un froid de neige. Neige que je voyais souvent à la télévision. Je restai sur la tombe. Allongé. Je regardais partout.  Je voyais tout. La nuit, les chats sont gris, les cimetières sont de véritables Champs de Mars. J’observais tout avec stupéfaction. J’essayais de comprendre. 

Soudain, je reçus un coup de fouet au dos. Un de ces coups que les ânes reçoivent dans leur moment de paresse. Le coup m’a transpercé la peau. J’avais mal.  Tout me paraissait inodore d’un coup. Je ne voyais que du nuage. J’avais encore à la gorge le goût de poison. Mais ma bouteille avait disparu. Je m’énervai. J’aurais voulu étrangler mon agresseur. Je reçus encore  un  autre coup. Encore et encore… Les coups pleuvaient. Quelle galère ! Je me mis donc à marcher pour éviter les coups. Corde à la ceinture, incapable de relever la tête. Je marchais. Il faisait froid. Un froid de mort. Tout était sombre. Je voulais sourire, mais les coups m’ont volé le sens de l’humour. J’ai toujours été rebelle, je ne comprenais pas pourquoi je ne disais rien à mon agresseur. J’encaissais les coups. Je marchais. J’aurais voulu me révolter, être comme ces marrons, qui, dans notre histoire représentaient des héros. J’aurais voulu… Mais j’étais mort, ivre, empoisonné, zombifié

Lunie Jules

Tanis- Fotografi

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