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Laquelle de nous était Eurydice, des nouvelles bien épicées de Kettly Mars

« Laquelle de nous était Eurydice » est le titre d’un recueil de nouvelles de Kettly Mars publié chez C3 éditions en 2014. Monsieur Box, Les molosses de madame Laruche et Laquelle de nous était Eurydice sont les trois nouvelles qui composent le recueil. Il s’agit de trois récits regorgeant de signes éclatants de la vie adolescente : l’effrontément, le désir de partir à l’aventure, même parfois le cœur palpitant et le corps tremblant de peur, la volonté de transgresser les limites, la curiosité inquiète. Si les nouvelles sont destinées à la jeunesse, chaque adulte néanmoins se reconnaitra et devra glaner dans un trait ou dans un autre de ces morceaux d’adolescence semés sur les 80 pages de ce beau livre.

Kettly Mars, à travers ces nouvelles pleines d’odeurs, de sons, de couleurs et de symboles, nous ouvre à des émotions qui manquent parfois péniblement aux adultes que nous sommes devenus, souvent incapables de prendre des risques et d’aller jusqu’au bout de nous-mêmes, jusqu’au bout de ce que nous rêvons et qui nous fait envie.

Considérons la force de la petite Aline_ protagoniste de la première nouvelle_ à lier d’amitié avec Monsieur Box, au point de le suivre jusque dans la chambre noire où il développe les négatifs de ses prises de photos. Elle ne le suit rien que pour arriver à pénétrer l’univers plutôt troublant du photographe.« Monsieur Box » est un récit émouvant qui présente un vieux monsieur à l’air mystérieux comme on en a peut-être encore dans certains quartiers et qui vit seul à la rue Vaillant. Sa tenue, sa manière d’être, bref son étrangeté font que tout le quartier le redoute. Les grandes personnes n’ont pas peur pour elles-mêmes, mais pour leurs enfants qui le côtoieraient.

Trouvé indésirable par les gens du quartier, notamment les parents et à la suite de l’incident avec le père d’Aline qui l’a retrouvée un jour qu’on la cherchait au fond de la chambre noire de monsieur Box, celui-ci a dû quitter le quartier.  

Se trouve posée d’emblée dans ce récit de Monsieur Box, la problématique de l’intolérance et la difficile acceptation de la différence. Ce qui d’ailleurs, si le vieil homme n’avait pas quitté la zone, lui aurait peut-être coûté la vie. La force d’Aline à briser la glace est révélatrice de ce que peut être parfois le bonheur du risque, comme le révèle la fin de l’histoire. Difficile pour monsieur Box qui, menacé, a dû partir mais la grâce quelque temps après pour Aline que procurait le colis que celui-ci lui a envoyé. Envoyé par la poste, il contenait sa caméra et une photo d’elle prise par le vieux où elle riait au soleil. Mais le plus important est surtout la passion de la photographie que tout ceci a laissée à Aline.

Dans « Les molosses de madame Laruche », il s’agit d’un challenge lancé par Aline entre deux filles, Michaelle et Juliette, prêtes à en découdre pour Harry, un gosse qui arrive de New-York. Le challenge est lancé pour décider une fois pour toutes de laquelle des deux filles se liera à Harry. L’épreuve c’est de pouvoir passer Romulus et Remus, deux chiens géants et méchants de madame Laruche dont d’ailleurs les filles ont tant de cauchemar la nuit. Malgré la peur des molosses et l’ampleur du risque, les intéressées acceptent le défi. Juliette a, quant à elle, un double intérêt à ne pas lâcher : le désir de celle qui a le cœur de Harry au bout du compte, mais aussi pour l’honneur des camarades qui la soutiennent. Cette nouvelle montre jusqu’où peuvent aller les hommes pour ce dont ils rêvent, même si dans le texte le défi n’a jamais lieu, sinon pour Juliette, en rêve. Kettly nous a laissé dans un certain doute.

Le dernier récit du livre : « Laquelle de nous était Eurydice », qui fait le titre est le plus long. C’est un peu un hommage au film « Orphée Négro », symbolique d’un amour irrésistible, celui d’Orphée pour Eurydice, que rien n’abat. Eurydice est emportée par la mort, et Orphée, qui accepte de descendre en enfer pour pouvoir la ramener dans le monde des vivants.

« Laquelle de nous était Eurydice », c’est l’histoire d’une bande de filles et garçons qui, après avoir regardé le film Orphée Négro découvrent étrangement un masque de la mort. Pensant au personnage de la mort qu’ils ont vu emporter Eurydice dans le film, attribuant au masque des pouvoirs. Ils le croient du coup capable de mener à la mort. Et, comme dans le film, ils s’attendent à voir le masque de la mort emporter une des filles.« Laquelle de nous était Eurydice », c’est cela. Mais c’est surtout une réflexion sur la mort et sur la peur qu’on peut en avoir.

Laquelle de nous était Eurydice, ce sont trois nouvelles impeccablement tressées, qui inscrivent dans le symbolique, c’est-à-dire avec un pouvoir d’émerveillement pour ce qui n’est pas forcément fait de corps. Qui fait naitre des contrastes, comme Kettly l’aime d’ailleurs. Qui rendent hommage aussi. Et qui mettent à nu la situation des adolescents d’aujourd’hui, privés d’un certain nombre de choses qui ont valeur d’essentiel : le cinéma, les jeux, la possibilité comme avant, de jouir du carnaval, etc.

 

Adlyne Bonhomme

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