RENCONTRES

La peinture de Phaidra Sterlin ou l’art de l’essentiel

Si pour Daniel Arasse, éminent spécialiste de la peinture de la Renaissance, le détail est la clé pour comprendre une œuvre d’art, quant à Phaidra MC Queen Sterlin, elle a fait du détail la quintessence de son travail. Pour l’artiste, le monde se dit à travers des éléments pris à part. Chez elle, le gros plan se fait focus. Car elle cherche dans l’infirme la partie, voire souvent dans l’infirme partie la signification de l’ensemble. Ce qui donne une dimension symbolique à son œuvre.

Phaidra Sterlin s’est fait remarquer, pour la première fois dans le monde de l’art haïtien,  à l’occasion des expositions PluriElles organisées par le Kolektif 509 à la villa Kalewès à Pétion-Ville. Lors de sa première exposition,  elle nous a présenté des œuvres mettant en scène des vierges pleurant, qui rappelaient iconographiquement les vierges à l’enfant catholique ou les Èzili du vodou haïtien. Mais les vierges représentées par Sterlin semblent nous plonger dans un univers plus humain, plus réel que mystique. Autre élément clé dans ces représentations, c’est que les enfants dont il est question sont des filles et qui pleurent aussi. On est tous frappé.e.s par la force symbolique qui se dégage de ces portraits et de l’atmosphère dans laquelle ils se baignent : une représentation en aplat dans un fond monochrome, sans profondeur aucune, avec une lumière artificielle, qui plonge les personnages dans une réalité indescriptible. Cette manière symbolique de représenter les choses est d’autant plus forte que l’artiste le fait dans une esthétique minimaliste pure : pas plus de trois éléments dans une œuvre.   

des œuvres mettant en scène des vierges pleurant, qui rappelaient iconographiquement les vierges à l’enfant catholiques ou les Èzili du vodou haïtien.

Ces premiers travaux  hantés par l’œil qui pleure  nous ramène très loin, au cœur de l’histoire des civilisations. Sans trop rentrer dans les détails, il serait important de rappeler la place centrale de l’œil coulant dans la civilisation égyptienne antique, et le symbolisme des larmes dans l’histoire du Christianisme. A première vue, l’œil pleurant semble se référer à la tristesse. Mais les larmes sont plutôt liées à l’existence tout entière, qui elle-même nous connecte à la vie comme à la mort. Elles ne surgissent jamais toutes seules. Elles sont l’une des réactions fondamentales de nos émotions et de notre sensibilité. On dit souvent que l’œil est le miroir de l’âme. En coulant, l’œil nous rappelle qu’il est aussi source ; source de tout ce qui nous fait prendre part aux choses et nous constitue partie du monde. Ainsi on peut pleurer d’amour, de joie, comme de tristesse ou de regret. 

Est-ce là une manière de dénoncer la situation d’enfermement ou de violences dans laquelle se trouve la femme dans nos sociétés?

Les larmes des personnages des portraits de Sterlin nous questionnent au plus profond de nous-mêmes. D’autant plus qu’il s’agit dans tous les cas de trois gouttes de larmes qui coulent sur un visage dont on a souvent  du mal à dire de quelle émotion il est question. Est-ce des œuvres  autobiographiques  où l’artiste partage avec nous l’état de son âme ? Est-ce tout simplement une manière de revisiter un terme qui a fait les beaux jours de l’art haïtien depuis les années 1940 à nos jours, à savoir Èzili, le lwa de l’amour du panthéon vodou ?  Cette revisite n’est donc pas sans un engagement personnel, car quand la Vierge ne pleure pas, elle est comme emmaillotée dans un cylindre fait peut-être de pneus usagés. Cette Vierge est parfois entourée d’autres symboles, comme une main qui menace à partir d’une geste de préhension ou d’un point fermé.  Est-ce là une manière de dénoncer la situation d’enfermement ou de violences dans laquelle se trouve la femme dans nos sociétés? Cette période est marquée aussi par d’autres thématiques moins énigmatiques qu’on ose comprendre comme un effort de mieux pénétrer la culture haïtienne, comme le rara, mais toujours saisi dans un style minimaliste où seuls les instruments sont représentés.

Lors de la dernière exposition de Phaidra Sterlin à IERAH/ISERSS de l’Université d’Etat d’Haïti, à l’occasion de la Semaine de l’art et du patrimoine en avril 2018, on a constaté une œuvre plus variée aussi bien dans la thématique que dans le style.  Un séjour plus long dans le pays de son enfance[1] lui a permis de mieux observer la réalité, d’être plus en contact avec le milieu artistique et culturel. Ainsi son art devient-il plus ancré dans le quotidien du peuple, un quotidien qu’elle a partagé dans plusieurs de ses aspects. Sa nouvelle expérience du pays a  approfondi sa réflexion sur sa vocation d’artiste ; réflexion qui se confirme dans une œuvre plus affirmée, un style plus assumé, une variation thématique qui part d’une figuration interprétative et passant par une figuration-abstraite à une abstraction totale.      

En dépit de ces changements thématique et stylistique, l’attachement au détail reste au centre de l’univers artistique de Sterlin. Cette préoccupation esthétique fait que son œuvre figurative met en exergue un seul élément à la fois, rarement deux et plus rarement encore trois. Dans sa première période, où elle nous avait fait la représentation du rara uniquement par les instruments, nous amène à comprendre ce qui intéresse Sterlin ce n’est pas la chose, mais l’esprit de la chose. Son exposition à IERAH /ISERSS était marquée par la réflexion sur la vie du peuple à tous les niveaux. Elle y a exploré une thématique qui  rend compte non seulement des changements dans les pratiques sociales mais encore de la fragilité de la vie.  Les petites lampes à kérosène dit tèt gridap lui rappelle sans doute son enfance à Port-au-Prince des années 1970-80 et qui lui paraît  étonnant qu’elles existent encore.  Elle n’a pas oublié dans sa démarche de jeter son regard sur les nouvelles ampoules rechargeables qui constituent une manière médiocre de répondre à la crise d’électricité qui sévit dans le pays depuis plusieurs décennies. D’autres phénomènes plus ou moins récents l’interpellent et inspirent son œuvre également comme la présence des bouteilles de gaz propane dans nos cuisines sans aucun dispositif de sécurité.  La manière à la fois surréaliste et abstractive de représenter ces phénomènes dénote tout le malaise que ceux-ci peuvent générer.

Le questionnement de Sterlin sur la fragilité de la vie du peuple ne reste pas uniquement dans l’utilisation des objets de la vie quotidienne.

D’autres thèmes lui sont inspirés par ses voyages à l’intérieur du pays, comme l’originalité de certaines tombes découvertes dans le Sud et Sud-Est d’Haïti, sans compter les chaises basses de nos grands-mères ou des petites marchandes sur nos trottoirs.  Si ses œuvres sont figuratives, elles ne captent jamais les choses dans une perspective réaliste. Celles-ci font toujours l’objet d’une interprétation formelle qui questionne notre propre fragilité à travers l’utilisation de ces choses. Le questionnement de Sterlin sur la fragilité de la vie du peuple ne reste pas uniquement dans l’utilisation des objets de la vie quotidienne. Elle s’attaque également à l’espoir placé à la borlette. Personne ne peut dire le pourcentage des gens de la population qui n’ont d’autres moyens de subsistance que la borlette.  Celle-ci occupe l’espace urbain comme l’espace rural, ne laissant presque pas le choix à bon nombre de citoyens, vu que le chômage frappe la majorité d’entre eux. Cette situation n’a pas échappé à l’œil du peintre.

Cependant, tous ces thèmes, bien qu’ils soient inspirés de la vie très profonde du peuple, Sterlin spatialement leur enlève tout contexte et les entasse même pour leur donner une allure abstraite où les éléments se trouvent hors temps et hors lieu. Cette mise en page renforce le côté tragique de la réalité. En décontextualisant les choses, Sterlin les intègre dans une situation qui dépasse l’individu, mais qu’il subit. L’œuvre de Phaidra Sterlin, en ce sens est éminemment sociale. Il en est de même pour les tableaux où les personnages sont insérés dans des réseaux lignes et de couleurs, ils y sont visibles à travers un élément qui est le plus souvent la tête ou un œil. Ils y sont dans cette condition incapable d’affirmer leur personnalité.  D’autres œuvres nous plongent dans l’abstraction totale, mais toujours avec une palette très réduite de deux à trois couleurs.  C’est là un langage simple pour exprimer un fait complexe. La vision artistique de Sterlin contrairement à ce qu’on peut croire à première vue, est le fruit d’une vision méditative, murie des choses.    

L’univers artistique de Phaidra Sterlin, s’il exclut le hasard,  est plein de surprises. De ses premières œuvres aux toutes dernières, l’évolution tant thématique que formelle ne peut que nous étonner.  Elle met en place une esthétique, tel qu’on place un dispositif qui nous force à planter nos deux pieds sur terre pour nous porter progressivement vers une spiritualité la plus totale. Rares sont les peintres qui soient capables dans une seule période (série d’œuvres) s’interroger soi-même en pénétrant le tréfonds de son être, garder un œil critique sur la réalité tout en cherchant à élever l’âme du contemplateur.  Tout compte fait, Phaidra Sterlin a su patiemment dépouiller son art de tout trop-plein de matière pour atteindre l’essentiel.

Sterlin Ulysse

Spécialiste en esthétique et historien de l’art

Juin 2019


[1] L’artiste avait laissé Haïti à l’âge de quinze pour s’établir aux USA.  Après de brefs séjours en Haïti, elle y retourne définitivement en 2015. Désormais, elle se consacre pleinement à sa carrière d’artiste.

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