COUP D'OEIL

Game of Thrones : La place de la mémoire dans la gouvernance politique

La  série de “Game of Thrones” comprenant huit saisons est une suite saisissante d’actions, de leçons et de stratégies politiques. Nous sommes porté.e.s vers les plus hautes sphères de réflexions sur la philosophie politique et sur le pouvoir.

Game of Thrones est révolutionnaire tant dans ses contradictions que dans sa conception ; tant dans sa proposition de la gestion du pouvoir que dans ses manœuvres de conservation du pouvoir ; tant dans ses rapports humains complexes que dans ses apologies de valeurs qui choquent l’esprit. Dans cette série, le pouvoir est une conquête interminable. Le jeu du pouvoir tend vers une complexité intangible, insaisissable, inhumaine parfois. Le bon ou mauvais est absent de l’équation. C’est la normalisation et la légitimation de toutes actions capables de placer l’individu sur le trône. 

Les théoriciens du pouvoir politique sont divisés sur la gestion du pouvoir. Machiavel dans le Prince développe une conception du pouvoir politique excluant toute morale. Il préconise un pouvoir pragmatique s’appuyant sur la réalité et les circonstances qui édifieront tous les moyens et stratégies devant permettre d’arriver à la finalité.  Il faut à tout pris conserver le pouvoir d’après Machiavel, c’est la fin qui justifie les moyens. Kant s’opposera à cette conception car, pour lui, la politique doit être rationnelle. Et cette rationalité doit tenir compte des moyens utilisés, de la primauté du droit. Les théoriciens du « contrat social » comme Weber, Locke, Hobbes, Rousseau se sont longuement attardés sur la forme idéale que peut revêtir le pouvoir politique, sur la gouvernance politique ou sur le comment détenir le pouvoir politique. Ces auteurs préconisent tous, même s’ils diffèrent sur la forme: le respect des lois pour une bonne gouvernance politique.

Si les auteurs sont désaccordés sur la forme concernant la conservation du pouvoir, la gouvernance politique et sur les stratégies à adopter pour prendre le pouvoir, les personnages de Game of Thrones n’élisent aucune théorie du pouvoir d’ un auteur précis. De tous/tes les prétendants/tes au trône, on peut voir Machiavel, Kant, Webber, Hobbes et autres dépendamment des épisodes. C’est un mélange. C’est un jeu ouvert et malicieux vers la conquête du trône de fer qui transcende la logique de pensée sur la gouvernance politique. L’imprévisibilité est un peu le fil conducteur de jeu des acteurs. Tous les coups sont permis.

Pour Pierre Nora, la mémoire est un phénomène continuel et actuel (Nora, 1997). Halbwach la voit comme un fait collectif. Et cette mémoire collective est une référence identitaire, comme une affirmation d’appartenance et un impératif de survie. Parlant de la mémoire collective, Jean Viard la voit non seulement comme un marqueur identitaire mais aussi comme un dispositif politique qui détermine les relations de pouvoir.

Nous ne nous attarderons pas sur les problèmes épistémologiques de la mémoire, mais plutôt sur la fonction réelle de la mémoire dans le présent et la gouvernance politique. Disons seulement que la mémoire est hautement politique. Et que tout pouvoir politique l’utilise à son intérêt au passé, présent ou dans le futur.

Le dernier épisode de la huitième saison de la série est captivant car il ne présente pas seulement le dénouement final, mais surprend presque tout le monde. Jon, dans son dilemme entre le despotisme sanguinaire et le cœur, choisit d’assassiner Daenerys; Daenerys oublie surtout que les sentiments d’amour et la politique sont contradictoires, ne font pas bon ménage. Une des leçons des actions de toute la dernière saison est qu’il faut rien laisser au hasard, que la confiance est antinomique à la politique, et qu’on soit tyran, despote, dictateur, démocrate ou autres, il faut toujours être vigilant.e, avec ses proches en particulier. Mais, mon attention est notamment portée sur la dernière partie du dernier épisode de la saison huit : le couronnement de Bran comme roi des six couronnes. Présenter cette partie sans un papier complet sur toute la série est un exercice difficile car même si on a été étonné.e de voir le dénouement final, le premier épisode procure déjà les clés pour déchiffrer le puzzle de Game of Thrones. Qui l’aurait cru?

Cette dernière partie de la série ouvre la voie ou plutôt s’accentue sur la place de la mémoire dans la gouvernance politique. De cette dernière, on peut comprendre que la noblesse et l’expérience des guerres ne sont pas suffisantes pour gouverner la chose publique et que la démocratie subit la raillerie des nobles présents. Que faut-il alors pour être un bon roi ?  Tyrion entame une plaidoirie sur le choix du nouveau roi:

«… Qu’est ce qui unit un peuple ? L’armée. L’or. Un drapeau. Ses histoires ! Il n’y a rien au monde de plus puissant qu’une bonne histoire, rien ne peut l’arrêter, aucun ennemi ne sait vaincre ça. Qui a vécu de meilleure histoire que Bran, le rompu? Lui qui est tombé d’une grande tour et a survécu! Il savait qu’il ne marcherait plus jamais alors il a appris à voler… Il est notre mémoire, le gardien de  toutes nos histoires…  de nos triomphes, de nos défaites et de notre passé. Qui mieux que lui nous guidera vers l’avenir ?».

Il paraît évident que noblesse, force et expériences de guerres sont insuffisantes pour posséder le jugement nécessaire, pour surprendre les ennemis du pouvoir, pour maîtriser la notion du pouvoir sans être avide de pouvoir, pour définir des stratégies politiques appropriées, pour être sagesse et noble. Il faut être en parfaite adéquation avec la mémoire collective. Le discours de Tyrion est philosophique, idéologique et stratégique. Car il relate comment la mémoire peut servir dans l’élaboration stratégique des plans de guerres, comment éviter d’être vaincu, comment surprendre par les décisions et enfin comment la mémoire est la clé du futur.

Il est donc impensable de gouverner, d’avoir ou de conquérir le pouvoir politique – de concevoir la gouvernance politique et la notion de « Nation » même – sans la mémoire. Elle est témoin incontournable de l’histoire d’un peuple, des actions du passé pour nous servir dans le présent, elle procure un savoir faire politique, elle fournit une compréhension du pouvoir dans sa contradictoire et dans sa totalité. Bran, roi des six couronnement vient nous rappeler un fondement essentiel : La place de la mémoire dans une bonne gouvernance politique dans l’intérêt général et supérieur de la nation. J’invite ainsi nos nombreux/ses dirigeants/es et chefs d’Etat du pays (actuels/les et avenir) à réfléchir sur la gestion du pouvoir, sur la gouvernance politique en Haïti au regard de l’utilisation de la mémoire pour la construction du bien-être libre.

Emanuela Paul

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