RENCONTRES

Evelyne Trouillot : « La littérature pour moi est vivante et au cœur de la vie »

Auteure de « Par la fissure de mes mots » publié aux éditions Bruno Doucey. Prix Carbet (Prix majeur des littératures caraïbes) pour son roman « La mémoire aux abois » chez les éditions Hoëbeke. L’écrivaine Évelyne Trouillot est l’invitée d’honneur de la 26ème édition de Livres en folie qui sera virtuelle, en raison de la COVID-19. Le contact direct avec les lecteurs et lectrices ne pourra pas se faire, regrette l’auteur de « Sans parapluie de retour ». Mus’Elles a rencontré l’auteure autour de sa participation à Livres en folie.

Mus’Elles : Une crise sanitaire frappe le monde de plein fouet et Haïti n’y est pas épargnée, à quelles questions ces genres d’événements font-ils répondre la poétesse en vous?
Evelyne Trouillot : En tant que citoyenne d’un pays dont une grande partie de la population vit en situation économique précaire avec un système sanitaire défectueux, je ne saurais ne pas me sentir préoccupée, inquiète même par la pandémie et les conséquences qu’elle peut avoir ici. Mes préoccupations de citoyenne, ma douleur, mes angoisses, ma colère face à une situation où les plus vulnérables seront une fois de plus les plus touchés, vont habiter mes textes, ma poésie. La littérature pour moi est vivante et au cœur de la vie. Je ne suis pas d’un côté, citoyenne et de l’autre poétesse, écrivaine. Ma poésie est souffle de ce que je vis, mes textes portent mes convictions, mes élans, mes peurs, mes joies, mes espoirs et ma vision de la vie et du monde. Si je suis comme la plupart d’entre nous ébranlée par la pandémie, je suis surtout bouleversée par ce qu’elle confirme ici comme ailleurs : les inégalités sociales, le pouvoir des finances sur le bien-être des êtres humains.

Mus’Elles : La parole littéraire, poétique, plus particulièrement n’a jamais eu autant la côte avant l’épidémie, cela peut-il être vu comme la preuve que la littérature est le lieu par excellence pour avoir l’impression de pouvoir s’échapper ?
Evelyne Trouillot : Je ne sais pas si un quelconque sondage confirme, comme vous le dites, que la parole littéraire, poétique, en particulier, soit beaucoup plus appréciée  depuis la pandémie. On peut par contre imaginer que les gens, confinés chez eux, lisent davantage peut-être. Dans tous les cas, je dirai que la littérature peut en effet aider dans de telles circonstances.  Moyen de se détendre, d’explorer ses émotions, d’aborder des thèmes nouveaux, différents, de regarder autrement les réalités, la littérature peut sans doute constituer un atout pour faire face à des situations stressantes et carrément éprouvantes. Ceci est tout aussi bien valable pour d’autres formes artistiques, comme la musique ou le cinéma par exemple.

Mus’Elles : En raison de la COVID-19 vous êtes l’unique invitée de la 26ème édition de Livres en folie qui sera virtuelle. Y voyez-vous un plus pour l’émancipation des femmes dans la littérature, sachant que cette activité est plutôt dominée par la gent masculine ?
Evelyne Trouillot : Vous dites que la littérature est « plutôt dominée par la gent masculine ». Si vous faites référence au nombre d’auteurs masculins vous avez raison. Le site d’île en île présente 140 auteurs haïtiens, parmi lesquels il y a moins de 40 femmes, donc soit moins de 28%. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet écart assez significatif : les conditions d’existence des femmes constituent souvent des obstacles à la réalisation de leurs rêves individuels.  La société s’attend à ce qu’elles s’occupent de la famille, du père, des frères et cousins, du mari quand elles sont mariées et des enfants en toutes circonstances, et ces responsabilités constituent des handicaps aux projets qu’elles pourraient avoir. Il faut, à une femme, beaucoup de volonté et de détermination pour poursuivre ses rêves. En outre, si la précarité économique affecte hommes et femmes, ces dernières le sont davantage. Salaires moins élevés, emplois moins bien rémunérés, charges familiales plus lourdes car beaucoup de femmes se retrouvent seules à élever leurs enfants. Autant de facteurs qui entravent l’épanouissement de la femme dans plusieurs domaines, pas seulement en littérature. Comme, de plus, le métier d’écrivain, n’est pas une profession « rentable », il est encore plus difficile pour la femme de s’y lancer. Cependant, pour revenir à votre question, il y a seulement trois ou quatre ans depuis que Livres en folie a adopté la formule de deux invités d’honneur. Il y a eu donc des femmes qui ont déjà été les seules invitées d’honneur pour des éditions antérieures. Je ne saurais donc considérer le fait d’être la seule invitée d’honneur comme un quelconque symbole de la reconnaissance de la femme écrivain.
La liste d’île en île que j’ai mentionnée ci-dessous commence avec des auteurs du début du 19ème siècle.  Pour cette période le nombre de femmes écrivains est extrêmement limité, il s’accroit au cours du 20ème siècle, même si le pourcentage est toujours faible par rapport aux hommes. Le nombre s’accroit d’abord parce que plus de femmes écrivains sont maintenant reconnues par la société. Les tabous et préjugés empêchaient aux écrivaines de s’assumer (d’où l’utilisation de noms d’emprunts parfois) et à la société de les voir et de les accepter. Cette progression devrait continuer de s’accélérer. Mais pour ce faire, il faut des actions concrètes. Je dirai qu’au-delà des déclarations d’intention des politiciens lors de la journée du 8 mars, il faut des politiques culturelles et sociales qui soutiennent les activités de création chez les filles et les femmes. L’organisation d’ateliers d’écriture, l’augmentation des bibliothèques de proximité, et autres activités visant à offrir aux femmes un encadrement et un soutien à la création pourraient contribuer à ouvrir le champ littéraire aux femmes. Mais il y aurait encore beaucoup à dire à ce sujet et sur la participation des femmes à la vie publique en général.
Pour revenir aux spécificités de cette édition, elle sera uniquement virtuelle. La pandémie l’exige. Je regrette ce contact qui ne pourra se faire avec les lecteurs et lectrices, mais la sécurité sanitaire demeure prioritaire.

Mus’Elles : On sait que vous écrivez dans plusieurs genres. Quel est celui qui vous passionne le plus?
Evelyne Trouillot : J’ai en effet publié des romans, des recueils de nouvelles et de poésie, des récits jeunesse et j’ai écrit une pièce de théâtre.  Le choix de travailler sur un texte demande un engagement. Cet engagement chez moi se fait rarement sans passion. L’écriture est un travail qui demande beaucoup de discipline mais qui pour moi prend son élan dans la passion, dans le désir puissant de donner vie à un texte. Maintenant, y a-t-il un genre qui me passionne davantage ? Je ne pense pas. Je dirai que chaque genre vient avec ses exigences, ses critères de création qui dictent le rythme, l’intensité du travail, la durée. Par exemple, pour la poésie, il me faut beaucoup plus de temps. Je lis et relis plusieurs fois, recommence, biffe, efface, supprime avant d’arriver à un texte satisfaisant à mes yeux. Et ce processus peut prendre plus d’une année pour une plaquette. Les nouvelles vont plus vite car le plus souvent je commence l’écriture dans ma tête. Quand je me mets devant l’ordinateur, le texte coule car il était déjà à moitié écrit. Les romans c’est encore une autre approche. Je campe un, deux, trois personnages et élabore le fil de l’histoire parfois sur des bouts de papier, un carnet. C’est une période assez emmêlée, confuse même dans la mesure où je tâtonne, j’essaye de trouver la façon maximale de réaliser mon projet d’écriture. Le choix de la voix du narrateur, par exemple, est fondamental, ainsi que la structure du récit, et tant d’autres choix à faire. Donc, le temps varie selon le texte, selon le genre mais l’enthousiasme, la passion est la même.

Mus’Elles : Que nous prépare votre cuisine littéraire pour bientôt?
Evelyne Trouillot : Dans cette édition de Livres en folie je présente un nouveau roman « Désirée Congo » dont l’action se passe à Saint Domingue juste avant la bataille de Vertières. Je mets en scène une jeune femme fantaisiste et imprévisible dans ses actions. Autour d’elle divers personnages représentant la société d’alors. Ce qui m’intéressait dans ce texte c’est d’évoquer les souffrances psychologiques, les traumatismes que l’esclavage a pu provoquer chez les hommes et femmes, chez les enfants mis en esclavage. Quelles furent certaines des réactions que cette expérience de violence extrême a pu entrainer ? Ce n’est pas un sujet qui est souvent évoqué dans les documents historiques ou dans les livres d’histoire.
Depuis ma première publication, « La chambre interdite », je reste fascinée par les chemins tortueux que peut prendre l’esprit humain pour faire face à une expérience insupportable et survivre à une situation intolérable. Mon prochain livre sur lequel je travaille actuellement, je suis à la phase finale à vrai dire, raconte l’histoire de deux jumelles. Pour échapper aux horreurs d’un quotidien abusif et se venger de leur entourage elles se substituent l’une à l’autre au point d’oublier leur identité respective.  Deux sœurs qui se cherchent, qui se perdent, qui se retrouvent peut-être ( ?) sur fond d’une situation familiale douloureuse et compliquée. J’ai aussi en chantier un nouveau recueil de poésie française. J’ai remarqué que la poésie est toujours là à l’affut chez moi. De même que mes livres de chevet sont souvent des livres de poésie, de même en écriture je me tourne vers la poésie comme point d’ancrage, car c’est elle qui pour moi demeure la forme la plus sublime d’expression.

Propos recueillis par Adlyne Bonhomme
b.adlyne@yahoo.com

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