Entrevue avec Jeanie Bogart poétesse et femme de culture inspirante

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L’association Eritaj Kilti Kreyol a dévoilé le mois dernier le nom de l’invitée d’honneur de la quatrième édition de son concours de poésie baptisé Datapowetik. C’est à la poétesse Jeanie Bogart que l’honneur est fait pour ce quatrième numéro qui se réalise du 28 octobre au 9 décembre 2023. L’occasion donc d’avoir en entretien cette femme de culture inspirante, au parcours inspirant, mais qui semble choisir l’effacement à la splendeur. “L’effacement soit ma façon de resplendir”, a écrit le poète Philippe Jaccottet.

Jeanie Bogart, qui est aussi peintre, a écrit entre autres recueils “À la foli”_son premier_pour lequel elle a eu le prix Kalbas lò Lakarayib en 2006, Un jour tes pantoufles en 2008… Jeanie Bogart a eu des collaborations notamment avec les poètes Saint-John Kauss et Ernest Pépin. Elle a participé à de nombreux projets et manifestations littéraires un peu partout dans le monde.

Mus’Elles: On ne vous présente presque plus : vous êtes une artiste connue. Même si un peu discrète aussi. Dites-nous quelque chose que vous n’avez peut-être jamais dit à personne, vous présentant.

JB:  Je ne suis pas si connue que ça quand même ! Pourtant, je trouve que je ne mets pas assez d’effort dans mon travail. Je me contente de faire ce qui me plait pour ensuite mettre de côté mes créations. Je me dis souvent que je pourrais frapper à des portes, rencontrer des personnes influentes et le plus important, rester en contact avec elles, mais je ne le fais pas. Par timidité, par paresse aussi il faut l’avouer, et enfin, par manque de temps. 

Il y a beaucoup de choses à propos de moi que les gens ignorent. Vous savez, je suis très protectrice de ma vie privée, vous ne verrez pas des photos de mon salon, de ma chambre, ni de ma famille sur les réseaux sociaux. Une chose qu’on ignore peut-être c’est que j’ai 5 filles. Les deux plus jeunes habitent encore avec moi. La toute dernière a 7 ans.

Mus’Elles: Vous êtes invitée d’honneur de la quatrième édition de Datapowetik. Être invitée d’honneur à une telle initiative, c’est une reconnaissance, voire une récompense sympathique par rapport à ce que vous réalisez comme autrice : qu’est-ce que ça vous dit sur vous-même, Jeanie ?

JB: Cela m’étonne comme c’est le cas chaque fois qu’on m’accorde une attention ou qu’on me met à l’honneur. Ce n’est nullement de la fausse modestie comme certains pourraient le croire, c’est plutôt le fait de penser qu’il me reste tellement à accomplir, tant de domaines à améliorer… Tout ceci pour dire que je suis très reconnaissante de cette marque d’attention qui me prouve que j’effectue un travail estimable. Cette reconnaissance me rappelle aussi que je me dois d’êtreun modèle pour la génération d’écrivaines et d’écrivains qui me suivent de près ou de loin et que quoi que je fasse, je dois rester une image positive d’Haïti, ce pays que je porte dans mon cœur. 

Mus’Elles: En quoi consiste cette invitation d’honneur ? Quelques taches à faire : des ateliers, des Conférences?

JB: L’idée derrière cette invitation c’est de mettre la lumière sur moi et sur mes œuvres. Malheureusement, vu la manière dont la diaspora haïtienne est éparpillée à travers le monde, nous ne serons pas en mesure de nous réunir pour la circonstance. Je participerai donc à distance aux activités prévues. Je peux vous dire cependant que je prendrai part à des émissions en direct telles que Kalfou Kilti, des vidéos dans lesquelles je m’adresserai aux jeunes ; j’aurai aussi à annoncer les heureux gagnants du concours. Il y aura aussi une activité de clôture en Haïti, entre autres avec TchakaDans. Les autres informations viendront plus tard.

Mus’Elles: Parlez-nous un peu de votre amour des lettres, de l’art en général, puisque vous êtes un peu touche-à-tout dans cet univers. Quel a été donc le déclic ?

JB: Les lettres m’ont choisie. Je n’ai jamais décidé qu’il fallait écrire ou que j’allais essayer d’écrire. Les mots sont venus avec insistance. Ils bourdonnaient dans ma tête, il fallait bien les sortir. Voilà comment mon aventure avec l’écriture a débuté. Je devais avoir 14 ans et j’habitais encore ma ville natale, les Cayes. J’ai donc commencé timidement avec les vers rimés, mais il faut aussi avouer que mes amis m’avaient beaucoup encouragée à écrire. Par la suite, j’ai déménagé à Port-au-Prince pour poursuivre mes études secondaires. Plus tard, lors de mes études en journalisme au Centre Haïtien de Formation des Journalistes – je travaillais là aussi -toute l’équipe me forçait à continuer et voulait que je publie. Cela ne me disait pourtant rien à l’époque. Ce n’est que beaucoup plus tard que je me suis décidée à le faire. Je communique à ce jour assez régulièrement avec Lynn Hyacinthe, une amie de l’école de journalisme que j’aime énormément. Il n’y a pas vraiment eu de déclic, je portais plutôt une grande peine : ma mère ne m’aimait pas.

Or, j’étais très timide, je le suis encore un peu par moments. J’étais toujours dans mes silences, bien ancrée dans ma solitude. Ce n’est qu’à travers l’écriture que je m’exprimais et que je m’exprimais le mieux. Comme la majorité des Haïtiens de l’époque, je lisais tout ce qui me tombait sous la main puisqu’on n’avait pas de grande bibliothèque à la maison. À l’école, j’ai été initiée à la littérature française plusieurs années avant que ne me soit présentée la littérature haïtienne en classe de seconde, je crois. En plus, on nous permettait de choisir entre les deux. Pas besoin de vous dire que j’ai fait le choix de celle qui m’était la plus familière ! Je vis avec ce regret. 

Pour ce qu’il s’agit des autres arts, ils sont venus plus tard. J’aimais beaucoup la peinture, pourtant je n’osais pas toucher aux pinceaux. J’avais des amis peintres qui habitaient à Carrefour, les Milord, je les regardais faire, mais je n’osais pas. C’est à New York que j’ai finalement étudié le stylisme et les beaux-arts à l’université. Puis, j’ai voulu apprendre à créer des bijoux de fantaisie, de la peinture sur verre, etc.

Mus’Elles: Quel regard portez-vous sur la littérature haïtienne aujourd’hui et particulièrement sur la production des femmes dans ce domaine ?

JB: Je vois la littérature haïtienne contemporaine d’un œil très positif. C’est l’un des rares domaines dans lesquels nous nous procurons beaucoup de respect même si elle a un aspect qui porte à réflexion (c’est d’ailleurs mon projet de recherche à l’université), celui de la violence sur les femmes et la manière dont elles sont représentées. Je n’en dirai pas plus l’instant. 

La production des femmes, bien sûr, reste un souci. Comparée à celle des hommes, elle n’est pas suffisante. Évidemment, beaucoup d’effort a été produit dans ce domaine, mais ce n’est pas suffisant. Je ne le dis pas pour blâmer les femmes, plutôt pour pointer du doigt un phénomène qui m’a toujours révolté : celui des responsabilités qui incombent aux femmes et qui les empêchent d’écrire autant qu’elles en sont capables ; les interdits qui font que les hommes peuvent participer à longueur d’année à des résidences d’écriture à travers le monde, à voyager de pays en pays ou de ville en ville comme des nomades alors que les femmes sont mal vuesà vivre de la sorte et qu’elles restent attachées à un foyer et aux critiques qui les accablent à chaque tentative d’épanouissement.

Les hommes ont toujours été privilégiés dans notre société, ils le sont aussi dans la production littéraire. Ça doit absolument changer, il faut donc tourner les tables. Cependant, ce changement ne viendra pas volontairement du privilégié. Il revient aux femmes de faire valoir leurs droits, de cesser de se culpabiliser, de mettre le pied dans l’étrier, quelles que puissent être les conséquences. Je pourrais en dire long là-dessus. L’homme a 10 doigts et c’est à la femme qu’il revient de faire la cuisine ? L’homme fait son enfant avec une femme et c’est à elle d’en prendre soin parce que, si lui il le fait, la société le verra d’un mauvais œil ou parce qu’il se sentira rabaissé, diminué ? Il peut voyager comme bon lui semble, mais quand c’est au tour de la femme de bouger un peu, c’est mal vu et elle doit se sentir coupable de laisser ses enfants de temps à autre pour suivre sa passion ? Sur ce plan-là, je suis très égoïste alors !

Mus’Elles: Avez-vous essuyé des difficultés à imposer votre création à vos débuts, car on imagine le machisme à cette époque-là plus dur encore que les femmes le vivent aujourd’hui.

JB: J’ai été assez privilégiée sur ce plan-là. J’ai eu dans ma vie, et ceci la plupart du temps, de bons rapports avec les hommes. Il ne pouvait en être autrement, je n’accepterais rien de moins que l’égalité et le respect. J’avais aussi un père qui m’encourageait, qui me gâtait.Son comportement vis-à-vis de moi m’a fait comprendre que j’avais de la valeur, qu’il y a une façon d’être traitée. Un jour que je lui ai demandé la permission d’aller au cinéma avec ma sœur et ma meilleure copine, mon père m’a répondu « tu veux aller au cinéma, tu vas me dire que tu veux aller au cinéma. Tu ne dois jamais demander la permission à qui que ce soit ! » Je peux donc dire que j’ai été façonnée pour être la force tranquille que je suis.

Quand j’étais jeune, je traînais toujours avec les garçons du quartier dont je connaissais tous les secrets, je grimpais sur les toits des maisons aussi : ce qui faisait pester ma mère. Il est facile de me voir sur des photos, entourée d’hommes écrivains. Je pense que c’est parce que je me suis toujours taillé une place, sans préjugés, là ou l’aventure de l’écriture m’emmène. Je prends ma place comme je le dis souvent, je ne demande pas la permission.

Une fois, cela remonte à des années, en Haïti, on m’avait invitée dans une école pour une rencontre avec les élèves. Il y avait un type – j’ignore qui il était – qui a vertement critiqué ma poésie qu’il a trouvée vulgaire. Bon ! J’écris beaucoup de poèmes érotiques, cependant, il y a une esthétique dans l’écriture et je suis libre d’aborder le sujet qui m’intéresse de la manière que ça me plaît ! Je suis tombée quelque temps de cela sur une critique très acerbe de ma poésie et de celle de Rodney Saint-Éloi. Apparemment, je suis nulle. Mais je me demande si ma poésie est plus nulle que quelqu’un qui prend le temps de publier un article dessus pour dire qu’elle ne vaut rien… 

Mus’Elles: Partagez avec nous vos prochains projets littéraires 

JB:  J’ai un roman, deux recueils de poèmes, un livre pour enfants en cours puis un projet d’entretien avec un poète très connu.

Extrait inédit d’un des recueils en cours :

« Je suis une péripatéticienne de littérature

Je tripote le verbe poétique 

En quête d’orgasme

Faire la pute sur la page blanche

Pour attirer les voyelles et les consonnes

Plaisir jouissif entre deux rimes croisées 

Au grand désarroi de la mère

L’enfer m’attend les cuisses ouvertes » 

Mus’Elles: Pouvez-vous partager  avec les plus jeunes les secrets de votre réussite?

JB: J’écoute toujours les conseils et je prends en considération les recommandations d’autres écrivains ou correcteurs à propos de mes textes tout en restant fidèle àmes convictions. L’écriture est un processus, on ne finit jamais d’apprendre ! Il est important de retravailler un texte quand cela s’avère nécessaire, il est aussi important de ne pas abandonner à cause des critiques. J.K. Rowling avait soumis son premier manuscrit d’Harry Potter à 12 éditeurs qui l’avaient refusé !

Propos recueillis par Adlyne Bonhomme


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