Dans une société où le viol devait-être un acte révoltant et être une exception à la règle, c’est plutôt l’inverse qui se produit. En France, plus d’une femme sur dix (1/10) a été violé (Le Monde, « F. J. Jaures » 2018) et encore, c’est d’une minorité qui a décidé de ne plus avoir peur en tant que victime que vient cette statistique. Et le plus triste, c’est que plus de 70% de ces plaintes sont classées sans suite faute de « preuves ». En Haïti, c’est trois fois pire, selon une enquête de EMMUS-V en 2011 : « 29,80 % de femmes et de filles sont victimes de violences sexuelles, 59,79 % sont victimes de violences physiques et 86 % des agressions sexuelles sont perpétrées à l’encontre des célibataires, de mineures et de jeunes âgées de 15 à 25 ans » (Cayemites EMMUS-V, 2012). Certains vont jusqu’à dire : « elles l’ont bien cherché » ou « ce n’est pas la fin du monde ». Mais le fait est que quand c’est le tour de ces gens-là, elles deviennent vertes de peur. Qui aurait cru que ça remonterait jusqu’en l’air, dans la sphère des grands, des « élites » ? Eh ben, personne n’est à l’abri et quelles mesures pour coincer ces malfrats ? Où en sont les enquêtes ? Des pistes ? Nous aussi, on aimerait savoir, on veut savoir si les individus qui commettent de tels actes ont au moins peur de vaquer à leurs occupations habituelles comme si de rien n’était, qu’on sache qu’on prend en considération ces crimes commis envers les femmes, nous, nos sœurs, amies, familles, nos proches et qu’on a soif de justice.

Récemment, l’affaire Jean-Bart m’a interpellé non seulement par l’ampleur des accusations envers cet individu « digne de confiance » entre les mains duquel les parents n’ont pas eu peur de laisser leurs enfants. Et lui, abusant de cette confiance et surtout de sa position, a pu offrir monts et merveilles (possibilité de voyager, d’avoir un salaire etc.) a ses jeunes filles (adolescentes) en échange d’être gentille et de ne rien dire aux parents ou quiconque d’autre car si jamais ça arrive elles peuvent dire adieu à leur belle carrière – qui n’allait peut-être jamais éclore. Et, dans d’autre cas a-t-il seulement utilisé la force pour soumettre ces enfants et son autorité pour les contraindre au silence ? Mais aussi par le fait qu’il a utilisé encore sa position pour mobiliser en sa faveur des jeunes filles à peine adolescentes – ayant sans doute subi pour la plupart, les mêmes sévices que les autres – pour dire qu’il est innocent sous menace peut-être d’être expulsée de l’équipe ou alors de briser leur vie et celle de leur famille ou tout simplement en soudoyant des parents inconscients ou n’ayant tout simplement pas le choix, ne pouvant se battre contre cette personnalité de renom. C’est tout simplement révoltant. Et c’est justement un problème de justice et de droits humains que des gens comme ça peuvent poser des actes aussi odieux et arrivant quand même à inciter ces mêmes personnes à manifester pour lui.

Jamais de résultat. Rien. Mais comment en avoir quand il suffit à un chanteur, après avoir tabassé sa copine, de faire une musique et s’en sortir indemne et pardonné ? Quand un grand « chabrak » a tenté de tuer sa femme -mairesse en plus- et se pavoise en toute quiétude au vu et au su de tous ? Quand on ne fait rien contre et qu’au contraire on les couvre ? Alors si les malfrats, ceux reconnaissables entre tous peuvent s’en sortir en toute impunité, que dire de ceux habillés ayant un capital social et la justice à leurs bottes ? Ceux qui passent inaperçus et qui sévissent dans leur milieu étant à l’abri de tout, la société les couvre, les amis-es les couvrent, la famille et même les victimes sont obligées de les couvrir par peur : « Un gros comme ça ne tombera jamais, on ne me croira jamais ». Les victimes augmentent, il prend confiance, s’enhardit, se croit intouchable et il l’est puisque tout (capital économique, politique, social, culturel et surtout judiciaire…) est en sa faveur et tout le monde le protège.

Et ces gars-là, ils sont légion. Ne vous y trompez pas. Par des commentaires victimisant davantage les victimes et faisant sortir victorieux et fort les bourreaux, on pratique la culture du viol. On étouffe les preuves, on protège les personnes déjà haut placées usant de leur pouvoir pour faire encore plus de mal aux femmes et on se persuade que l’on agit bien. Puisque ce n’est pas nous, puisqu’il ne faut pas se fier aux paroles d’une femme, puisqu’un homme comme ça ne ferait jamais ça, puisque c’est la politique, puisqu’on veut le détruire, puisque c’est un complot … et tant d’autres excuses.

Il faut savoir au moins que « violeur » n’est écrit en lettres majuscules sur le visage de personne et que la place sociale que quelqu’un puisse occuper ne l’exempt pas des pires horreurs, au contraire, c’est leur bonne couverture. Et qu’en plus, la place confortable, la sécurité dont jouit ces malfrats vient de la société, c’est nous qui les protégeons et du moment où on n’acceptera plus de nous porter garant de ces individus sans scrupules, ils tomberont. Ce n’est pas sans raison que le nombre de personnes condamnées pour viol a chuté de 40% en dix ans en France, selon le service statistique de la chancellerie, publié dans un article dans le journal Le Monde.

On peut donc comprendre que même dans ce pays-là, seule une femme sur 10 porte plainte (Le Monde) et pour Haïti, qu’en est-il ? 27% de femmes déclarent avoir subi de violences physiques de la part de leur ou de quelqu’un d’autre depuis l’âge de 15 ans, 25% de femmes non-célibataires ont été confrontées à un moment de leur vie a des actes de violences conjugales, physiques, émotionnelles ou sexuelles. Vous saviez que le viol est un crime et doit être jugé en cours d’assise ? Peut-être pas, mais ce qui est encore plus étonnant c’est que le plus souvent on essaye de minimiser ou plutôt requalifier un viol en agression sexuelle, qui pourra alors être jugé dans un tribunal correctionnel (Tribunal de paix en Haïti), sans compter les dossiers de viols classés sans suite, faute de preuves. Dans certains pays, la victime doit même prouver qu’elle s’est débattue en plus d’autres preuves.

A savoir que tout viol entraine une commotion psychique, une crise existentielle en exerçant un évènement sur le vivre-ensemble et le vivre relié. Il est à l’origine de souffrance psychiques, psychologiques et physiques (Ferenczi, 1934, in Damus, 2019). Comment peut-on espérer qu’un individu qu’on accuse de violence sexuelle peut accepter le fait qu’on lui a enfin mis le grappin dessus et plaider coupable ? Surtout quand cet individu-là occupe une place importante dans notre vie et/ou dans la société. Certaines personnes jouent justement sur cette faiblesse, aucun homme n’est exempt d’emblée de commettre un crime, de violer une femme. Je le redis, ça ne s’écrit pas sur le visage et c’est exactement en le couvrant que l’on offre au violeur la possibilité de continuer en toute impunité et condamnant ainsi vos filles et vos fils.

Saviez-vous que plus de 70% des viols commis ont été perpétré par des proches ? Un tonton, un cousin, un ami proche de la famille… dans le plus clair des cas, c’est une personne à qui vous offrez toute votre confiance, qui vous sourit, mange avec vous et abuse paisiblement de votre fille/fils. Et du coup, votre enfant ne peut pas vous en parler parce que cette personne-là représente une figure d’autorité pour lui et que peut-être vous n’allez pas la/le croire : vous cultivez des violeurs, vous les chérissez même. De telle sorte que quand une personne sort du lot pour vous faire voir le vrai visage de ces individus mal intentionnés, vous préférez la lapider car le confort de vos propres mensonges est bien plus facile à supporter que le poids de la culpabilité, de la vérité qui devait peut-être vous paraitre à clair si vous étiez plus attentifs, si vous n’accordiez pas votre confiance à tort.

Je ne dis pas qu’il ne devait pas y avoir de doute dans ces situations mais il y a un doute rationnel où vous pourrez examiner tous les éléments du fait et voir les deux déclarations sous tous les angles ; et un doute accusateur (ou sophisme) dont vous faites office à chaque fois qu’une femme a été victime de violence sexuelle – comme tout autre type de violence d’ailleurs – et en a témoigné. On avance toujours des faits que la victime en veut à la position sociale de la personne, à sa fortune ou c’est juste une affaire de politique ou qu’elle ment tout simplement.

Je ne dis pas que la méchanceté humaine n’existe pas, qu’on n’aurait pas pu utiliser de ces histoires pour faire tomber quelqu’un mais posez-vous cette unique question : Et si c’était vrai ? Si c’était vrai qu’il a réalisé ces choses horribles dont on lui reproche et que c’est vous qui le soutenez en lui donnant ce qu’il voulait le plus : le couvrir ? C’est bien connu qu’en étant confortable dans une position, on est appelé à recommencer et très souvent les violeurs sont des récidivistes. Ils prennent plaisir à faire leur sale besogne sans souci d’être dérangé parce qu’on les couvre parfaitement. L’impunité règne en maitre.

Maintenant imaginez toutes ces personnes à qui vous faites une confiance aveugle : ce prêtre, ce pasteur, cet oncle, ce directeur, ce président de club, cet ami… tous représentant des figures d’autorité et qui font peut-être semblant que votre enfant ne les intéresse pas et ceux qui ont grand mal à le cacher même en votre présence les appellent par des sobriquets (apparemment innocents et inoffensifs) et les prennent sur leurs cuisses, guettant le moment où vous ne serez pas là. Parce que vous ne serez pas tout le temps là. D’après l’étude de Damus (2019), les violeurs issus de classes supérieures ne sont pas emprisonnées parce que : ils peuvent soudoyer les juges et payer des avocats ; ils peuvent obtenir le silence d’une victime et de ses proches en lui offrant de l’argent ; si la victime porte plainte on la fera réduire au silence en la soudoyant ou en lui faisant abandonner les charges sous menace. La peur d’être doublement victime empêche les victimes à témoigner ; le capital politique, économique, social et culturel des criminels riches leur permet de bénéficier de la pratique de déjudiciarisation du viol. Les violeurs riches seraient encore plus protégés par les victimes riches par peur de scandale des victimes.

Sources :

Politique d’Egalite Femme Homme 2014-2034, (2014), Presses nationales d’Haïti p. 09-10

O. Damus, Les viols en Haïti : aspects psychologiques et sociologiques des crimes sexuelles (2019) pp. 1-5

Le Monde, (2018) article

Express, article

Le Recit, 25 mai 2020, article : Arrêtons de couver des criminels.

Brisons le silence.

Balance le porc qui t’a violé.

Rodeline DOLY, étudiante memorand en Sociologie, étudiante en Sciences juridiques

Présidente de l’Organisation pour l’Emancipation des Femmes à travers l’Education (OEFE)