COUP D'OEIL

2021 : ne lire que des femmes ?

Depuis plusieurs semaines, c’est la cacophonie dans le milieu journalistique et féministe. La coupable : Alice Coffin. La féministe lesbienne sort un livre, elle ne veut plus entendre parler des hommes, ne veut plus les lire, elle les déteste même peut-être, elle se fait renvoyer de son poste de prof à l’Institut Catholique de Paris, mais où va donc le féminisme en 2020. Ce sont à peu près les grandes lignes de ce qui s’est dit dans les médias dernièrement. 

Si vous n’avez pas entendu parler de son essai « Le génie lesbien », Coffin y dénonce la domination masculine, particulièrement dans le monde journalistique et culturel. Très critiquée, l’autrice affirme notamment qu’elle tente, tant bien que mal, de résister à cette domination en ne lisant, en n’écoutant et ne regardant que des œuvres produites par des femmes. « Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination. […] Je me préserve en les évitant. Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir. »

Les femmes et la reconnaissance institutionnelle

Comment ? Refuser de lire des hommes ? Men should have no place in women’s minds, says a new book, titre The Economist. Si Coffin avait écrit : « Je donne l’exclusivité aux femmes », ses paroles n’auraient pas créé cette vague d’indignation. Mais là, elle revendique noir sur blanc qu’elle exclut les hommes. Et ça, c’est inadmissible. 

Dans tout ce tumulte médiatique, le sensationnalisme des grands titres occulte complètement les réflexions de la journaliste : il ne s’agit pas de dire que l’art masculin est vil et qu’il est mauvais, qu’il n’a pas de valeur. Il est question de réaliser que l’art masculin est, depuis toujours, la norme, la règle auquel il faut se soumettre. Le génie est masculin, ou il n’est pas, et les grandes institutions culturelles sont là pour nous le rappeler.

À ceux et celles qui froncent les sourcils en lisant ces lignes : en 2015, c’était 101 hommes qui avaient reçus le prix Goncourt, pour 112 Lauréats. Entre 1900 et 2014, il y a eu 24% de lauréates pour les 13 prix littéraires principaux en France. La première femme à poser le pied à l’académie française est Marguerite Yourcenar, en 1980. Depuis, 9 femmes ont bravement fait leur entrée. Il faudra attendre une pétition en 2016 pour que les organisateurs des épreuves du bac en France daignent ajouter une autrice aux examens. Ce ne sera qu’en 2018 qu’un corpus entièrement féminin sera envisagé.

Les femmes écrivent, oui, sont-elles prises au sérieux, pas sûr. 

Et qu’en est-il des agresseurs, des criminels, qui sont célébrés par leurs confrères ? Le talent excuse les crimes manifestement. Quand on voit que les Polanski, les Cantat et les Matzneff de ce monde ont la vie douce et sont encensés par la critique, un sentiment d’écœurement naît. Coffin affirme justement que « ceux qui, si souvent, pour justifier les hommages d’artistes criminels, nous disent « il faut distinguer l’homme de l’artiste » ne perçoivent pas que ce sont leurs institutions elles-mêmes qui établissent et confirment, à chaque nouvelle cérémonie ou compétition culturelle, cette règle : l’homme est artiste, l’artiste est homme. »

L’artiste validé peut-être un violeur, un harceleur, un meurtrier, mais est rarement une femme. 

Female gaze : le regard féminin

Une facette du problème réside donc dans le fait que ce sont systématiquement des hommes qui raflent le prix et les éloges. L’autre facette, c’est que la liberté littéraire ne leur semble être permise qu’à eux. S’il existe des Houellebecq, des Bukowski et des Nabakov, il faudrait pouvoir lire des autrices s’exprimer avec le même degré de de liberté. Où sont-elles ?

Elles cachent leur prénom avec des initiales. Elles ne sont pas invitées sur les plateaux télévisés. Si elles le sont, on prendra bien le temps de discuter de leur apparence. Et si elles s’expriment avec franchise, elles se font clouer au pilori médiatique, se voient renvoyées de leurs postes à l’université.  Virginie Despentes remarque : « Ne pas aimer les femmes chez un homme, c’est une attitude, ne pas aimer les hommes, chez une femme, c’est une pathologie ». Les femmes qui écrivent dérangent. Surtout quand elles affirment qu’elles n’aiment pas le patriarcat, ou pire, les hommes. 

Pourtant, des hommes qui détestent des femmes, la littérature en a à foison. Voyez-vous rassuré, les féministes ne revendiquent une complaisance littéraire bon marché. Que Nabakov dans Lolita puisse écrire avec une telle violence sur les pulsions d’un homme déviant est remarquable. Le romancier devrait pouvoir tout se permettre. La littérature n’est pas là pour nous faire la morale ou nous rassurer, elle doit pouvoir nous exposer à des idées qui ne sont pas les nôtres, nous choquer. 

Ce qui est infiniment regrettable, c’est que nos horizons littéraires, culturels, se limitent à la vision de l’homme sur les hommes et sur les femmes. Il faut pouvoir s’avancer dans des univers où les personnages féminins ne sont pas uniquement créés pour assouvir les désirs des personnages masculins. Pour que ce regard masculin ne soit pas la norme et la limite, il nous faut ce fameux female gaze, le regard féminin, comme l’appelle Laura Mulvey, réalisatrice féministe. Il nous faut une perspective féminine. Cela ne sonne pas révolutionnaire écrit comme ça, c’est même plutôt convenu, mais à en croire les médias, exiger un peu plus de féminin et moins de masculin dans la culture relève du délire féministe radical.

Coffin, à propos des films, remarque : « A chaque fois que quelques-unes menacent de ne pas aller voir le film d’un grand homme, c’est l’émoi. Où est l’effroi face aux millions d’œuvres manquantes ? » Nous lecteurs et lectrices, sommes en partie responsable de celles-ci. Quand on sait que les écrivains gagnent en moyenne 52% plus que les écrivaines, on peut se demander si les lecteurs ne feraient pas partie de la solution. Celle qui indique qu’à chaque fois qu’on décide de choisir une autrice au lieu d’un auteur, on ébranle tout un système de validation bien établi. 

De cette réflexion, il faut en tirer des conclusions. Que le monde culturel actuel ressemble (encore) fort à s’y méprendre à un club privé non-mixte. Qu’il ne faut pas attendre les grands prix pour se permettre de découvrir des autrices et des auteurs. Qu’il est réducteur de ne lire des femmes que lorsqu‘il s’agit d’essais féministes, de maternité ou de bien-être.  Qu’il serait peut-être temps de les lire avec sérieux. 

Nous sommes en novembre 2020. 2021 pourrait être une année dédiée à la lecture d’autrices. Une année pour explorer des imaginaires différents, ceux-là mêmes où peu osent s’aventurer. Pas une année de « boycott masculin » ou de « reniement global de la culture ». Une année où on prend son courage à deux mains et on ose ignorer les classiques masculins un moment (ne vous inquiétez pas, ils seront toujours là en 2022) et affronter une perspective féminine. 

Une année pour ne lire que des femmes. Une année résolument féministe. 

Elisabeth Marais

SOURCE : 

Le Ministère de la Culture et de la Communication Observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes

King King theory, Virginie Despentes

Le genie lesbien , Alice Coffin

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